Deux opérations aériennes en avril 1943
Témoignage de Hugh Verity
Editions France Empire, 1982
Deux opérations aériennes en avril 1943
Pilote de la RAF, Hugh Verity témoigne du déroulement des opérations aériennes entre lʼAngleterre et la France.
Dans la nuit du 16 au 17 avril, je prêtai à Bunny mon Lysander J (J comme Jiminy Cricket), le train d'atterrissage de son propre appareil ayant été endommagé. Il se posa près de Villefranche, débarqua et embarqua trois passagers. Le seul incident vint d'une erreur de l'agent responsable : la piste fut éclairée à l'arrivée de Bunny, avant même que les signaux de reconnaissance eussent été échangés. Bunny attendit prudemment d'apercevoir la lettre convenue avant de se poser. Nous savions trop bien qu'un certain nombre d'agents avaient été capturés et contraints à parler sous la torture. Il y avait toujours la possibilité que notre comité de réception fût manipulé par l'Abwehr 1 ou le Sicherheitsdienst 2. Nous ne savions pas à l'époque jusqu'où allait la technique allemande du Funkspiel 3 dans l'utilisation de postes capturés à l'insu du SOE 4 sans éveiller les soupçons de ce service.
Ceci n'était pourtant pas une opération de la SOE : Il s'agissait de l'opération « Ulysse », pour le réseau « Alliance ». Bunny se refit en cette occasion une réputation compromise le mois précédent où il avait manqué Villefranche, par un beau clair de lune. Il ramenait en France le chef des opérations aériennes de l'Alliance, le lieutenant Pierre Dallas, qui revenait d'un stage en Angleterre sur Hudson. Gachet, le conseiller aérien se trouvant alors en prison, le balisage d'« Ulysse » fut établi par le capitaine Henri Cormouls, récente recrue de 1' « Alliance », un pilote expérimenté mais qui n'avait pas été formé à Tempsford, ce qui pouvait expliquer que l'allumage de la piste eut lieu avant identification de l'appareil. Parmi les deux autres passagers venus d'Angleterre se trouvait le poète Henry Leopold Dor. Les trois passagers repris en France comprenaient le commandant Cros et le pilote civil Pierre Berthomier. […] Le troisième passager était Robert Rivat, un jeune radio envoyé en Angleterre pour y suivre un cours de formation.
Le 19 avril, j'écrivais à ma femme : « J'ai vraiment été très occupé dernièrement. Ce fut même assez formidable, mais je n'ai guère eu la possibilité de me mettre à mes affaires personnelles, pas même à mon carnet de vol. Je sais que cela n'excuse pas le fait de ne pas t'avoir écrit […] Cela fait de nombreuses nuits que je n'ai pas dormi longtemps. J'y remédie par des siestes pendant la journée mais j'ai toujours les yeux lourds et fatigués. Le temps a été si beau que j'ai pris des bains de soleil presque tous les jours, et cela me fait beaucoup de bien. »
En cette nuit du 19 au 20 avril, le temps n'était pas aussi beau en France. La seule opération sur Lysander mise sur pied fut la seconde tentative de « Sabine ». Mac connut une autre expédition difficile. Le terrain était censé être à deux kilomètres à l'ouest de Luzillé, en Touraine. Il y eut d'abord une erreur dans le signal : la lettre morse K (une longue - une brève - une longue) au lieu de la lettre O (trois longues). Ensuite, le signal était émis d'un terrain différent de celui que portait notre feuille de briefing. Mac dut attribuer ces deux erreurs à la faiblesse humaine et décida d'atterrir, ce qui s'avéra justifié. Mais il dut se trouver plus tendu que jamais avant d'avoir identifié le comité de réception.
Lors de son avant-dernier voyage, cinq nuits plus tôt, il avait heurté un arbre en cours d'approche. Cette fois, il arriva un peu trop haut. La nuit ne se prêtait pas à ce genre d'atterrissages courts ; il faisait très noir et il bruinait sous les nuages épais.
Mac dépassa le point d'atterrissage et son Lysander heurta une bosse. Le moteur s'arrêta, redémarra et Mac revint jusqu'à la lampe A, incertain encore quant à l'accueil qui lui serait réservé. Mais tout se passa bien. Ses deux passagers ouvrirent le toit, déchargèrent neuf paquets et sortirent. Quatre passagers s'introduisirent alors à l'intérieur. Cette surcharge était exceptionnelle. Il n'y avait de sièges que pour deux personnes – côte à côte, face à l'arrière. Mais les Lysander avaient souvent transporté trois personnes, l'une d'elles accroupie sous le toit coulissant, assise sur le support d'où avait été enlevé l'affût de mitrailleuse et qui servait plus généralement d'étagère à bagages. Pour ce voyage, le quatrième fut accroupi par terre, sous le support, entre les jambes des deux passagers normalement prévus. Le Lysander était, comme disent les Français, « plein comme un œuf ».
Mac décolla et prit de l'altitude. Vingt minutes plus tard, soit vingt-cinq minutes après que son moteur eût calé au sol, le phénomène se reproduisit. Le temps que Mac passe sur le réservoir du fuselage et remette le moteur en marche, et l'avion avait perdu trois cents mètres. Il traversa péniblement la bruine obscure, incapable de lire la carte. L'heure estimée de l'arrivée à la côte française arriva, mais sans amener aucun indice de présence de côte. Mac découvrirait une heure plus tard qu'il traversait la côte à l'ouest du Cotentin. Enfin il put faire le point et décida de passer entre le cap de la Hague et Alderney. Alors, il essuya le feu, tant du rivage que des navires. De trois mille mètres, il piqua jusqu'au niveau de la mer pour échapper à la canonnade.
A Tangmere [le terrain dʼatterrissage en Angleterre], nous l'attendions sur l'aire de stationnement. Ses quatre passagers engourdis descendirent l'échelle comme des mécaniques. L'un d'eux tomba sur les mains et les genoux et embrassa la piste huileuse. Je lui demandai s'il avait été victime d'une crampe et il répondit en américain. C'était un évadé, membre d'un équipage des Etats-Unis dont l'avion avait été abattu. Tel Christophe Colomb embrassant le sable du Nouveau Monde, il embrassait le sol huileux du Monde Libre.
[…] La lune de mai nʼeut rien de comparable à la lune dʼavril. Il nʼy eut que cinq tentatives de ramassage par Lysander, dont un doublé. Des six opérations autorisées deux échouèrent en raison du brouillard à lʼarrivée et lʼautre faute de comité dʼaccueil.
1 – LʼAbwehr est le service de contre-espionnage de lʼArmée allemande.
2 – Le Sicherheitsdienst (ou SD) est la police politique allemande en France, souvent confondue avec la Gestapo.
3 – Funkspiel, littéralement jeu-radio. Utilisation par les Allemands de postes émetteurs capturés pour tromper leurs adversaires.
4 – SOE (ou Special Operations Executive, direction des opérations spéciales). Service secret britannique crée en 1940 pour soutenir les mouvements de résistance dans les territoires occupés, principalement en Europe.
Extraits de Hugh Verity, Nous atterrissions dans la nuit…,
Editions France Empire, 1982, pages 147-150.

