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Radio Londres appelle à fêter Jeanne d'Arc

Etude d'Aurélie Luneau

Perrin, 2005

Radio Londres appelle à fêter Jeanne dʼArc

le 11 mai 1941

 

Répondant à la demande, le soir du 1er mai, la section française de la BBC renoue avec les appels à l'action. L'échéance est prévue dix jours plus tard, pour la fête de Jeanne d'Arc. Les Alliés s'offrent là une occasion formidable de recueillir le fruit de leur travail minutieux, de tester leur pouvoir de mobilisation. « Le 11 mai, fête de Jeanne d'Arc, tous les Français s'uniront dans une seule pensée : la liberté de la patrie. Ce jour-là, de 15 heures à 16 heures, ils se trouveront tous sur les promenades publiques de nos villes et de nos villages. Ils y passeront individuellement, ou en famille, ou par groupes d'amis ; ils ne formeront pas de cortège ; le silence absolu régnera ; mais, en se regardant l'un l'autre droit dans les yeux, leur regard suffira pour exprimer leur volonté commune et leur fraternelle espérance.  »

Une nouvelle fois, de Gaulle est à l'origine de l'appel à la résistance civile. Dans un télégramme envoyé depuis Brazzaville, le 28 avril 1941, à destination de René Pleven, directeur des affaires extérieures et écono­miques de la France libre à Londres, le Général estime qu'il faut provoquer en France et dans l'Empire, le 11 mai, une immense manifestation d'unanimité nationale, comparable à celle du 1er janvier 1941. Il demande « 'organiser la chose sans délai et sans discontinuer », via la radio de Londres. De Gaulle veut donner de la puissance à cet appel. Il décide de recourir à la radio de Brazzaville où il prévoit de parler le 10 mai à 20 h 30, heure locale. C'est la première fois que ce poste est utilisé pour relayer une consigne. Nouveau venu dans le paysage sonore, le poste Radio Brazzaville n'est pour l'essentiel entendu que dans le sud de la France. Mais à compter de ce jour, il devient un relais systématique pour les opérations de propagande montées par les ser­vices de la France libre.

A Londres, toutes les équipes de la radio sont mobili­sées pour l'opération « fête de Jeanne d'Arc ». Deux sortes de messages sont diffusées ; les uns à l'ensemble de la population ; les autres aux catégories spécifiques de la société française comme les femmes, les anciens abattants, les Alsaciens-Lorrains, les travailleurs... Chaque jour, du 1er au 5 mai et du 7 au 11 mai, « Honneur et Patrie  » diffuse un appel : « Non seulement Jeanne prouva que l'ennemi n'était pas invincible, non seulement elle montra que la France était une, mais elle le prouve et elle le montre encore, mais elle le prouvera et le montrera tant qu'il y aura des Français pour prononcer son nom  », clame Maurice Schumann, le 2 mai. Trois jours plus tard, il fait revivre la sainte pour mieux galvaniser le peuple de France : « Jeanne avait coutume de dire que, si elle aimait son épée, elle aimait "quarante fois plus" son étendard. Pourquoi ? Parce que, si son épée chassait l'envahisseur, son étendard réconci­liait les Français. Or, la France réconciliée, c'était la France irrésistible. L'union dans la résistance, c'était déjà la délivrance. » Le 4 mai, le journal clandestin Libération relaie l'opération et publie, en première page, une « Instruction pour la fête de Jeanne d'Arc  » appelant les Français à se promener, sans manifester, entre 15 heures et 16 heures, pour prouver aux occu­pants que la vraie France n'est pas morte. Le 10 mai, comme il l'avait annoncé, de Gaulle lance depuis Braz­zaville son « appel pour la fête de Jeanne d'Arc  ». En chef rassembleur, en guide légitime et homme de la dis­sidence, il s'adresse à ses concitoyens. L'allocution est diffusée sur les ondes de la BBC à 21 h 25.

En France, les autorités disposent d'une marge d'action passablement réduite. Face à la nouvelle attaque radiophonique, elles choisissent la voie de la fermeté. Tout pavoisement, défilé ou réunion en l'hon­neur de la fête de Jeanne d'Arc sont interdits, à l'excep­tion des services religieux et des cérémonies officielles. En dehors des mouvements de jeunesse qui peuvent obtenir une dérogation pour déposer une gerbe au pied des monuments à la gloire de la sainte, toute autre démonstration est prohibée. Même la réunion des anciens combattants et victimes de guerre qui devait avoir lieu le dimanche 11 mai, à Paris, salle de la Mutualité, est reportée à une date ultérieure. La presse officielle salue tout de même Jeanne d'Arc comme celle qui « bouta les Anglais hors de France  » ! Le Cri du Peuple se gausse de la campagne orchestrée par la BBC. Le 11 mai 1941, un dessin montre Churchill, hilare, riant à gorge déployée, caché derrière un Juif qui pro­clame au micro : « Auchourt'hui, 11 mai, nous allons zéléprer notre crante zainte nazionale : Cheanne t'Arc.  »

Rien n'ébranle les hommes de Londres. Le 11 mai, à 15 h 15, Maurice Schumann s'adresse une dernière fois aux Français. « Beaucoup d'entre vous viennent de ren­trer dans leurs foyers. D'autres, plus nombreux, s'apprê­tent à sortir. Dans le silence, vous vous regardez l'un l'autre droit dans les yeux. Et, dans ce regard, l'Alle­mand apeuré lit votre volonté commune et votre frater­nelle espérance : "L'ennemi ne nous aura pas, un jour il sera chassé de chez nous". » Après une description des festivités organisées à Londres, devant la statue de Foch, le porte-parole de la France libre passe le relais à ses compatriotes.

En France, l'étendard est bravement porté de 15 heures à 16heures. « a radio anglaise... lance de véritables appels à la révolte », déplore le sous-préfet de Béthune surpris de voir ces mots d'ordre qualifiés de « stupides » suivis dans un ensemble parfait. « C'est ainsi que le 1er janvier, les gens ne sont pas sortis de 3 à 4 heures et que le 11 mai, les rues étaient noires de monde de 3 à 4 heures. Dans certaines villes comme Bruay, on marchait même sur la chaussée. »

L'opération 11 mai connaît, en effet, un large succès, tant en zone libre qu'en zone occupée. Des manifesta­tions importantes ont lieu un peu partout. À Caen, la foule défile devant la Feldkommandantur. Alors qu'un agent français veut empêcher une jeune fille de déposer une gerbe au monument aux morts, la population s'interpose, et un ancien combattant de la guerre 14-18 remet les fleurs au pied du monument. Le gendarme zélé décide alors de conduire les coupables au commissariat, mais les manifestants interviennent à nouveau pour libérer les prévenus. À Lille, 5 à 10 000 per­sonnes se retrouvent autour de la statue de Jeanne d'Arc. Ils sont 100 000 à Bordeaux, 80 000 à Nantes où les tombes d'aviateurs britanniques sont fleuries. Selon le journal clandestin En captivité, dans les rues de la ville, le spectacle est magnifique, animé par une foule émue et recueillie qui défile gravement. « Beaucoup, bravant les ordres de la police, arboraient hardiment la croix de Lorraine, et la plupart des boutonnières s'ornaient de fleurs tricolores. » À Marseille, les habi­tants répondent en masse à l'appel. A Dijon, le vicaire qui officie à 11 h 30, à l'église Saint-Michel, parle de la sainte comme d'un modèle de courage et de confiance, et prêche la foi en l'avenir qui verra le sol « souillé » de France libéré de ses ennemis. Dans ce bel ensemble de patriotisme et d'anglophilie, certaines grandes villes de France ont tout de même fait preuve d'apathie face au mot d'ordre lancé. À Cannes, par exemple, les appels du 1er janvier et du 11 mai n'ont reçu aucun écho, et à Lyon, le succès de l'appel fut plutôt mitigé.

À Paris, la préfecture de police met en place dès le matin un service d'ordre renforcé et un dispositif géné­ral de sécurité. Certaines stations de métro comme celle de l'Étoile restent fermées pendant plusieurs heures. Des camions militaires avec des soldats allemands circu­lent ostensiblement dans les rues. Mais les Parisiens sont au rendez-vous, et des compatriotes se permettent même une entorse à la consigne établie par le général de Gaulle : le silence n'est pas respecté partout. Dès 15 h 15, selon les services de police, le public afflue aux abords de la place des Pyramides où des barrages, destinés à canaliser la foule vers le jardin des Tuileries et la rue de Rivoli, ont été établis. Vers 15 h 40, quelques jeunes gens entonnent La Marseillaise, rue des Pyramides. Devant la façade du Figaro, avenue des Champs-Elysées, un inconnu lâche trois ballonnets bleu­-blanc-rouge, en baudruche, ficelés ensemble. Son geste déclenche aussitôt quelques applaudissements. Ray­mond Josse se souvient de la réponse massive des habi­tants à l'appel de De Gaulle. « Dans la foule, pas un mot, pas un cri », alors que d'autres évoquent des « Vive l'Angleterre !  », « Vive de Gaulle !  » qui se mêlaient au chant de La Marseillaise. Des officiers alle­mands sont hués. Un agent de la France libre raconte même que sous les fenêtres du parti de Doriot, la foule scande « Doriot au poteau » et « Vive de Gaulle !  ». Place des Pyramides, d'autres témoins entendent « La France aux Français », « Hors de France les Barbares  », « Vive de Gaulle !   », « Vive Churchill !  », « Hou, les affameurs ». Au même moment, deux jeunes filles alle­mandes, en uniforme gris des services de la TSF, sont conspuées par la foule, qui se lance de main en main leur bonnet de police, pendant que leurs propriétaires, « pâles comme des mortes et le nez pincé  », s'enfuient, épouvantées. Aux fenêtres de l'hôtel Crillon réquisi­tionné, des Allemands regardent le spectacle, sous les quolibets. À 16 heures, une foule considérable se retrouve enfermée dans les jardins des Tuileries où elle s'était massée. Les grandes grilles ayant été fermées, la foule est évacuée lentement par les petites sorties et se retrouve coupée de la manifestation. Le reste du défilé progresse en rangs serrés, sur les Champs-Elysées, en direction de l'Arc de triomphe. « Une haie d'agents gardait le tombeau du Soldat Inconnu, devant lequel il fallait passer vite sans s'arrêter. » Après quelques inci­dents, quarante-deux arrestations furent opérées par la Police municipale. À 18 h 15, la situation était redeve­nue normale.

Dès le lendemain de la fête de Jeanne d'Arc, la presse autorisée rend compte des « émouvantes » et « grandioses  » cérémonies officielles. Nulle part ne sont évo­qués les débordements survenus dans quelques grandes villes de France, et les sanctions prises par les autorités. Les habitants de la zone nord sont les premières victimes de la répression. Interdiction est faite à la population de sortir de chez elle, le dimanche après 15 heures, dans les villes où l'on a signalé des incidents. Des auditeurs indiquent à la BBC que des confiscations de postes ont été opérées à Boulogne, Calais, Douai, Lille, Béthune et Roubaix où le général allemand Niehoff  menaça de prendre des otages. Afín de prévenir tout débordement futur, le commandant des forces militaires allemandes en France adresse, le 16 mai, une note ferme à tous les préfets de la zone occupée. Ils devront désormais demander à « la police qui relève de leurs services d'empêcher, si besoin est par la force armée, tout rassemblement ou toute tentative si réduite soit-elle, d'encercler immédiatement tout rassemblement, d'arrêter toute personne directement concernée, de ne la libérer que sur ordre des autorités allemandes et de remettre immédiatement au tribunal militaire allemand toute personne responsable de tels agissements  ».

Cette politique répressive décidée en haut lieu, par les autorités allemandes, confirme le succès des appels à la résistance civile lancés depuis Londres.

 

 

Extraits de Aurélie Luneau, Radio Londres. Les voix de la Liberté (1940-1944),

Perrin, 2005, pages 152-158.