Communiquer en prison
Témoignage de Marie-Jo Chombart de Lauwe
Graphein / FNDIRP, 1998
De quoi parlons-nous ?
Témoignage de Marie-Jo Chombart de Lauwe
Arrêtée le 22 mai 1942, en même temps que treize autres membres du réseau « 31 Georges France », dont ces parents, Marie-Jo Chombart de Lauwe est internée à Rennes, à Angers puis à Paris, prison de La Santé, 2e division punitive. Le 18 juillet, elle découvre la cellule 40.
Vers 2 heures, contact avec les nouveaux. Un carreau est cassé, un anneau de la chaîne du tabouret est ouvert (travail du précédent !), on peut donc libérer le tabouret, le traîner sous la fenêtre, et être ainsi, en montant dessus, à bonne hauteur pour parler.
On mʼindique « le téléphone » : les WC, qui – de simples trous – communiquent tous au même égout qui répercute les sons. On peut, par ce moyen, toucher huit ou dix cellules. Je peux parler avec Maman, Yves, Jacques (communiste belge, plus tard décapité avec sa femme en Allemagne), Eliane (Marie-Claude Vaillant-Couturier),… Chacun parle sous son nom de guerre.
Nous faisons salon à heure fixe, nos conversations sont interrompues par les avertissements des voisins qui font le guet : « Attention 22, 22 en pantoufle, 22 dans la cour », et par chaque passage de sentinelle qui marche sans cesse le long de la galerie.
De quoi parlons-nous ? De la guerre avant tout. Chaque soir, nous avons un communiqué : des camarades logeant au début de la division [partie de la prison], en haut, arrivent à entendre une TSF que les gardiens français dʼune aile de droits communs mettent très forts pour nous.
Presque tous les jours, de nouveaux arrêtés apportent des nouvelles du dehors. Nous nous accrochons à ces nouvelles : certains ne peuvent être sauvés de lʼexécution que par un débarquement.
Malheureusement, beaucoup de « bobards » circulent, par exemple : les Anglo-Américains ont débarqué sur nos côtes…, et nous passons de lʼinquiétude à lʼespoir fou, puis retombons avec le démenti dans la monotonie des jours.
Par « téléphone », on entend des conversations les plus diverses ; de grands serments entre un homme et une femme qui ne se sont jamais vus, la résolution dʼun problème de géométrie que Pierrette, petite élève de seconde, a posé à un de ses camarades, une conversation philosophique entre un catholique et un communiste sur les preuves de lʼimmortalité de lʼâme (tous les deux attendaient lʼexécution), des blagues sur les surveillantes, les gardiens, ou sur notre misère même. Lʼesprit français aime toujours à rire, même et surtout ici.
Extrait de Marie-Jo Chombat de Lauwe, Toute une vie de résistance,
Graphein / FNDIRP, 1998, pages 35- 36.

