Manifestation de ménagères rue Daguerre à Paris
Témoignage de Lise Ricol-London
Le Seuil, 1995
La préparation de la manifestation de ménagères, rue Daguerre à Paris, le 1er août 1942
Tout au long de lʼannée 1942 les affiches apposées sur les murs de Paris font connaître les noms des nouveaux martyrs passés par les armes. Le 23 juillet, y figurent ceux des trois jeunes FTP condamnés à mort dans lʼaffaire de la rue de Buci et guillotinés : André Delmas, Meunier et Lefébure. Madeleine Marzin a échappé à la peine capitale, sa peine ayant été commuée en travaux forcés à perpétuité.
Notre direction de lʼUnion des Femmes françaises de lʼIle-de-France décide de relever le gant en organisant une action spectaculaire, pour ranimer le courage et prouver lʼimpossibilité de venir à bout de la Résistance par la terreur.
Claudine Chomat en informe la direction du PC, avec laquelle elle est en liaison, ainsi que Roger Linet, le commissaire politique interrégional des FTP. La manifestation de masse se déroulera dans un quartier populaire avec le soutien et la protection des groupes de partisans. Le choix se porte sur le quartier Denfert-Rochereau où se trouve, au coin de la rue Daguerre, un des plus grands magasins Félix Potin de Paris.
Je suis chargée de son organisation et aussi de prendre la parole au début pour donner le signal du déclenchement du mouvement. Il nʼy a pas de temps à perdre… la date retenue est le samedi 1er août. En quelques jours, avec lʼaide de Georgette Wallé, Simone Laîné, les activistes de Paris et de la Seine, dont Jeanne Fannonel et Eugénie Duvernois, la directive est répercutée du haut en bas de la pyramide jusquʼau groupes de trois, formant la base de lʼorganisation.
Nous nous réjouissons de lʼaccueil, de lʼadhésion réservés à notre projet par nos adhérentes et par les sympathisantes quʼelles recrutent. Cela tient beaucoup à la réussite de nos deux dernières manifestations du mois de juin, qui se sont déroulées sans incident. Celles qui sʼétaient abstenues alors dʼy participer veulent en être cette fois ! Bien entendu, le plus grand secret leur a été demandé…
Les résistantes reproduisent en quelques dizaines dʼexemplaires les modèles de tracts quʼelles ont reçus et en rédigent dʼautres de leur propre cru. Elles apprennent les mots dʼordre qui seront lancés, sʼimprègnent des consignes de discipline à respecter avant, pendant et après la manifestation : sur place, elles attendront le signal de leurs chefs de groupe pour agir, afin de respecter lʼordonnance des différents stades prévus. En cas dʼincidents, elles devront garder leur sang-froid et se perdre dans la foule, redevenant de simples ménagères faisant leur marché… Nʼest-il pas remarquable quʼun secret détenu par tant de personnes nʼait pas été éventé ?
Jʼai rendez-vous avec Roger Linet pour faire le point sur la préparation de la manifestation et minuter toutes les phases de son déroulement. Elle débutera à 16 heures pile par ma prise de parole, qui déclenchera les actions des participantes. La dislocation se fera avant que les forces de police ne puissent réagir et intervenir. Le jour suivant, Linet me présente Roland (de son vrai nom Fontgarnand), le responsable militaire chargé de diriger lʼaction des groupes FTP : ils doivent soutenir la manifestation et veiller à ma sécurité - comme oratrice – ainsi quʼà celle des animatrices les plus exposées.
[…]
Enfin, voici arrivé le jour J ! […] Je ne suis pourtant pas inquiète car Viviane (nom de guerre dʼEugénie Duvernois), infirmière responsable dʼun comité parisien, se tiendra à mes côtés, collant à moi comme mon ombre. Cʼest elle qui portera mon sac pendant que je parlerai et qui aura à la main les tickets de métro qui nous permettront de nous engouffrer dans la station Denfert-Rochereau dès mon allocution terminée.
Je la retrouve à Mouton-Duvernet, où elle mʼattend sur le quai. Mʼayant aperçue dans le wagon de première classe, elle monte et prend place à mes côtés. Nous descendons à Edgar-Quinet. Avant de sortir, jʼenfile dans le couloir le ciré noir et coiffe le béret quʼelle mʼa apportés. Jʼai ainsi la silhouette de Michèle Morgan dans Quai des brumes, adoptées par de nombreuses Parisiennes et devenue familière dans la rue. Je chausse mes lunettes pour mieux distinguer les visages dans la foule.
Nous longeons le mur du cimetière Montparnasse en direction du boulevard Raspail. A mi-chemin, nous rencontrons Roger Linet, venant en sens inverse, sur le même trottoir. Il nʼest pas suivi, nous non plus ! Ensemble, nous allons jusquʼau square Lamar où nous attend Roland, que je connais déjà, et un deuxième camarade, Baudin (de son vrai nom René Sévi), chargés dʼorganiser la protection de lʼoratrice et des animatrices. Ils nous accompagneront rue Ernest-Cresson pour permettre aux FTP dispersés sur le trottoir de nous connaître de visu. Lentement, en bavardant, nous cheminons au milieu de cette rue jusquʼà lʼavenue dʼOrléans et revenons sur nos pas pour leur donner le temps de nous « photographier ». Linet me fixe rendez-vous à 18 heures, dans le parc Montsouris et sʼen va avec ses deux compagnons. Au préalable, nous avons réglés nos montres à la même heure.
Après une promenade de reconnaissance dans le quartier, je me poste, avec Viviane, à lʼangle de lʼavenue dʼOrléans et de la place Denfert-Rochereau, dʼoù nous avons une vue dʼensemble sur la rue Daguerre. A la sortie du métro, jʼaperçois Marie-Louise repérant les dirigeantes des comités, serrées de près par leurs recrues. Toutes sont endimanchées et portent un sac à provisions où sont dissimulés tracts et papillons. Elles se rendent chez Félix Potin comme on va à une fête : les mines réjouies, se lançant des clins dʼœil complices. Les unes intègrent aussitôt la queue des acheteuses, dʼautres font le tour du pâté de maisons, en attendant lʼheure dʼouverture.
Bientôt 16 heures ! Des vendeurs dégagent la porte dʼentrée en écartant les tréteaux qui lʼobstruent. Viviane et moi traversons lʼavenue et nous postons sur le trottoir, face au magasin. Je lui confie mon sac. Je me sens calme et tranquille, prête à agir. De lʼautre côté de la rue, jʼaperçois Marie-Louise en conversation avec quelques femmes, sans doute des chefs de groupe écoutant les dernières recommandations. Elle aussi mʼa repérée et me fait un signe de la tête. Les portes sʼouvrent. Les acheteuses des premiers rangs se précipitent à lʼintérieur du magasin. Les manifestantes affluent de partout, sʼagglutinent dans la rue Daguerre, en un instant pleine à craquer.
Extraits de Lise London, La Mégère de la rue Daguerre. Souvenirs de Résistance,
Le Seuil, 1995, pages 158-160.

