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Concours National de la Résistance et de la Déportation

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L'extermination des juifs dans la presse juive clandestine

Notre Voix, 1er août 1943

La Découverte, 1987

Lʼextermination des juifs d'Europe dans la presse juive clandestine

 

 Les informations parvenues aux rédacteurs du journal Notre Voix mêlent les faits avérés et les rumeurs. Auschwitz nʼest encore quʼun camp parmi dʼautres et son nom est transcrit de manière phonétique. La description du gazage au camp de Belzec, transmise par Jan Karski et évoquée à la BBC en juillet 1943, ne fait aucune mention de lʼutilisation de chambres à gaz.

Le premier témoignage a été donné par un juif déporté de Nice, nommé Salomon, à une personne du Comité Donati, du nom du vice-consul dʼItalie ami des juifs. Le second est dû à Jan Karski, courrier de la résistance polonaise qui  fait, à l'automne 1942, deux brefs séjours à Paris puis à Lyon avant de se rendre à Londres où son témoignage sur l'extermination des juifs en Pologne, en particulier à Belzec, conduit les gouvernemetns alliés à faire leur déclaration du 17 décembre 1942.

 

DEUX TÉMOIGNAGES VIVANTS SUR LES ABATTOIRS DE POLOGNE.

UN AVERTISSEMENT, UN APPEL À LA VIGILANCE, À LA RÉSISTANCE, À LA LUTTE.

 

Au moment où une nouvelle vague de terreur déferle sur les Juifs de France ; au moment où dans les villes et les bourgs s'effectuent des arrestations massives de Juifs français et étrangers ; lorsqu'à Paris même commencent, après ceux des étrangers, l'internement et la déportation des Juifs français; au moment où de Drancy - qui a reçu dernièrement tous les internés de Beaune-la-Rolande - nous parviennent des nouvelles alarmantes sur la brutalité de plus en plus violente des nazis ; au moment où tout démontre que de nouvelles déportations massives de Juifs se préparent et qu'il est plus urgent que jamais de redoubler de vigilance ; à ce moment précis nous recevons deux témoignages vivants, pleins de détails horribles, sur l'extermination de nos frères déportés dans les camps de concentration de Pologne, deux témoignages de personnes arrivées récemment de Pologne, qui retentissent comme un appel vibrant à la vigilance, à la résistance et à la lutte.

Le premier témoignage nous est apporté par un Juif de Nice qui, déporté, vécut pendant 8 mois dans un des plus atroces camps de Pologne. Il réussit, avec l'aide de la population polonaise, à s'en échapper et à rentrer en France. Nous avons eu la possibilité de le voir, de l'interroger de vive voix. Voici son récit :

« J'habitais avant ma déportation la région de Nice. Un jour, je fus arraché de mon lit, et avec des centaines d'autres Juifs, nous fûmes chargés par la police de Vichy sur des wagons de marchandises et emmenés vers une destination inconnue. A la gare de Marseille, aux cris des femmes et des enfants, la foule s'est massée et a exprimé son indignation contre la conduite de la police de Vichy. Devant cette réaction spontanée, la police a déclaré solennellement qu'on n'allait pas nous remettre aux mains des Allemands, mais nous envoyer, les hommes dans des compagnies de travailleurs, les femmes et les enfants en résidence forcée. En réalité, on nous a conduits à la ligne de démarcation, livrés aux nazis qui nous dirigèrent sur Drancy.

« Arrivés à Drancy, on nous a dépouillés de tout ce que nous possédions : vêtements, linge, argent, bijoux. Ensuite, sous une pluie de coups de crosse de fusil et de matraque, ils nous ont chargés tous, hommes, femmes et enfants, sur des wagons de marchandises plombés, à raison de 70 par wagons, et "expédiés".

« Pendant 3 jours, nous avons voyagé sans manger, sans même un peu d'eau. Enfin, plus morts que vifs, nous sommes arrivés à Koziel (Haute-Silésie). C'est seulement alors qu'on a ouvert les portes. 68 d'entre nous étaient morts. Dans le camp de Koziel, on nous a tout d'abord rasé la tête à tous, femmes y compris. Ensuite, on remit à chacun de nous 6 étoiles jaunes qu'il fut obligé de coudre lui-même après avoir préalablement taillé la forme du vêtement dans l'étoffe : 2 sur les genoux, 2 sur la poitrine, 2 sur le dos. La nuit, on nous enlevait nos vêtements pour empêcher toute évasion.

« Tous les Juifs de 16 à 50 ans ont été pris pour de durs travaux dans les mines des environs. Les autres, enfantes, vieillards, femmes faibles et malades, ont été conduits à Oschevitz, le camp pour Juifs "inutiles", ou, comme nos bourreaux l'appelaient cyniquement, le "camp à faire crever".  

« Au moment du transfert à Oschevitz des scènes indescriptibles se produisirent : de jeunes enfants de 10 à 12 ans se donnaient comme âgés de 16 ans ; des vieillards de 70 au déclaraient en avoir 50, et des malades, qui ne pouvaient pas se tenir sur leurs jambes, se déclaraient aptes au travail, car chacun savait qu'Oschevitz signifie une mort immédiate et terrible. Il arrivait souvent, tels les deux Juifs hollandais que j'ai bien connus, que des malades graves travaillaient de peur d'être envoyés à Oschevitz. Pendant plusieurs jours ils se traînaient au travail, jusqu'à ce qu'ils tombent épuisés. Les bourreaux se jetaient alors sur eux et les achevaient à coup de botte. De telles scènes se déroulaient presque journellement. En général, les conditions à Koziel étaient si terribles que tôt ou tard ça se terminait pour la plupart des internés, sinon par la maladie et Oschevitz, ou alors par la mort à Koziel même.

« La faim, les mauvais traitements et les tortures bestiales dépassaient tout ce qu'on peut imaginer. Pendant les "repas", c'est-à-dire pendant la distribution de la soupe à l'eau chaude, sans aucune raison, les coups de matraque et de knout pleuvaient, la même chose au travail et en général à toute occasion. La mortalité dans le camp était effrayante. Tous les jours on formait des groupes de travail de 600 hommes, et tous les jours mouraient dans chaque groupe 12 à 18 personnes, c'est-à-dire 2 à 3 %. Les bourreaux accordaient à toute personne qui rapportait un mort du lieu de travail au camp la ration du mort. La faim était si grande qu'on rivalisait pour porter les morts.

« Dans le bourg de Szapiniec, voisin de notre camp, se trouvait un hôpital où on envoyait les femmes enceintes pour accoucher. Aussitôt nés, les enfants étaient mis à mort dans des sacs et les mères envoyées à Oschevitz.

« Le plus douloureux et le plus blessant peut-être dans la tragédie de Koziel, c'était pour nous la honte des "collaborateurs" juifs que les nazis trouvaient là-bas aussi pour nous envoyer de temps en temps. Ces canailles promettaient aux Juifs torturés du camp d'améliorer leur situation s'ils indiquaient leur ancien domicile et où se trouve leur fortune. Quelques Juifs belges se laissèrent prendre à cette ruse des nazis et indiquèrent leur adresse aux immondes valets qui les transmirent immédiatement à leurs maîtres. Les nazis, après avoir appris ce qu'ils voulaient, ramassèrent tout de suite ces Juifs belges, qu'ils ont accusés ni plus ni moins que de complot. On les battit d'abord atrocement puis ils furent envoyés à Oschevitz.

« 8 mois environ, je suis resté dans cet enfer, et je suis certainement un des rares survivants, le seul peut-être qui ait supporté aussi longtemps cela grâce à ma robuste constitution et à ma résistance morale. J'avais déjà décidé de tenter ma chance en m'évadant, depuis longtemps. Mais je n'en avais pas eu l'occasion. Enfin, j'ai réussi, avec l'aide d'ouvriers polonais, et, après de multiples vicissitudes où plus d'une fois je vis la mort de près, j'ai enfin réussi à arriver péniblement en France. »

 

L'horrible massacre de 6 000 Juifs au camp d'extermination de Belzek

 

Le deuxième témoignage est apporté par un Polonais arrivé à Londres, qui était en liaison permanente avec les groupements de résistance de son pays, et qui a assisté au massacre de milliers de Juifs.

« C'était à Belzek. 6 000 Juifs des deux sexes et de tous âges étaient arrivés du ghetto de Varsovie. On leur avait dit qu'ils allaient travailler dans les champs ou creuser des tranchées.

« Dès leur arrivée, on les encouragea à écrire à leurs amis pour les rassurer, leur dire qu'ils n'étaient pas maltraités et qu'on n'était pas aussi malheureux qu'on le croit. C'est là une tactique de la politique allemande pour éviter la résistance. Car, au printemps de 1943, quand les formations allemandes pénétrèrent dans le ghetto, les Juifs de Varsovie ayant appris le destin de ceux qui partent "vers l'Est", ils se révoltèrent et les Allemands perdirent plus de 1000 hommes avant de pouvoir maîtriser la révolte et massacrer les survivants. Au camp, les Juifs ignoraient ce qui les attendait. Le massacre eut lieu un jour après leur arrivée.

« Le camp était entouré d'une clôture que longeait une voie ferrée à 10 m. Un étroit passage mène de l'entrée du camp à la voie ferrée, bordé de deux palissades. Vers 10 heures, arriva un train de marchandises. Les gardiens se mirent à tirer en l'air et ordonnèrent aux Juifs de monter dans le train. Ils créèrent la panique et les Juifs, poussés dans l'étroit passage, se bousculaient pour monter dans le premier wagon en face du passage. C'était un wagon ordinaire, de ceux sur lesquels on peut lire : 6 chevaux ou 36 hommes. Le plancher était couvert d'une couche de chaux vive de 5 cm d'épaisseur, mais les Juifs ne la voyaient pas. Les gardiens en firent monter une centaine dans le wagon ; ils se tenaient debout serrés les uns contre les autres. Ensuite, ils en lancèrent encore une trentaine de plus sur la tête des autres. C'était un spectacle horrible. La même scène recommença 51 fois.

« Le train se mit en marche. J'appris la fin de l'histoire des bourreaux eux-mêmes qui "expédiaient" de 1 à 2 trains par semaine. Le train s'arrête dans un champ à environ 40 km. Les wagons restent là, hermétiquement fermés pendant 6 ou 7 jours. Lorsqu'on ouvre les portes, les occupants sont morts et certains dans un état de décomposition avancée. En effet, une des propriétés de la chaux vive est de dégager des vapeurs de chlore quand elle entre en réaction avec de l'eau. Les Juifs sont lentement asphyxiés par les vapeurs, tandis que la chaux vive ronge leurs pieds jusqu'aux os. »

Après lecture de ces deux témoignages, il ne peut et il ne doit plus y avoir aucun doute pour aucun Juif : LA DÉPORTATION, C'EST LA MORT CERTAINE, LA MORT TERRIBLE. La seule voie, la seule possibilité de se sauver, c'est la résistance, de toutes ses forces et par tous les moyens, y compris LA RÉSISTANCE ARMÉE CONTRE LES DÉPORTATIONS.

Que les deux témoignages de Pologne soient surtout un avertissement et un appel à tous ceux qui se bercent encore d'illusions et croient pouvoir se sauver parce que, appartenant à telle ou telle catégorie qu'on ne touche pas pour le moment. […]

 

Articles publiés dans Notre Voix, 1er août 1943,

cités par Stéphane Courtois et Adam Rayski, Qui savait quoi ? Lʼextermination des Juifs 1941-1945,

La Découverte, 1987, pages 201-205.