Les débuts de Libération (sud)
Témoignage de Raymond Aubrac
Editions Odile Jacob, 1996
L'organisation du journal Libération (sud)
Témoignage de Raymond Aubrac
En cet hiver 1941-1942, je commençais à voyager pour l'organisation, tantôt pour mettre en place un chef régional ou départemental, tantôt pour aplanir un différend. Libération fonctionnait, en fait, sans organigramme précis, avec très peu de papier, un peu comme une partie qui se joue au flair, et nous remplissions indifféremment toutes les fonctions au gré des nécessités.
Quand André Philip, ancien député socialiste du Rhône, quitta Lyon pour Londres où il était appelé, je me souviens d'avoir accompagné à la gare de Perrache. Il avait tenu quelques mois durant la rubrique de politique étrangère du journal. Chemin faisant, il me passait les consignes, y compris le contact avec un petit groupe de réfugiés politiques qui, cloîtrés dans un appartement, écoutaient les émissions étrangères et préparaient une sorte de revue de presse radiophonique. Pendant un temps, métier nouveau pour moi, j'assurais la rédaction de sa rubrique.
Une fois par semaine environ, je montais les escaliers du Progrès de Lyon, rue de la République. J'y retrouvais Georges Altman et Yves Farge qui appartenait à Franc-Tireur et étaient au centre de cette toile d'araignée que constitue la rédaction d'un grand quotidien. Les nouvelles de France et de l'étranger se prenaient dans les fils. Les consignes de la censure aussi. Restait à les interpréter. Nous partagions avec Farge le tabac de nos pipes. Et de la fumée naissait la lumière.
Je participais parfois à la diffusion. Un jour, l'agent de liaison – on ne dira jamais assez l'importance des agents de liaison qui assuraient toutes les communications clandestines du mouvement – chargé de livrer le journal à Grenoble fut indisponible. Avec la lourde valise, je pris à Perrache le train, bondé comme à l'accoutumée. Me conformant à la règle, je laissai la valise dans les filets d'un compartiment et me postai à bonne distance dans le couloir du wagon. En gare de Grenoble, la valise avait disparu. Mme Gonnet, notre correspondante, en était bien désolée. Elle nous fit savoir, dans les semaines qui suivirent, que la valise abandonnée dans la salle d'attente par le voleur dépité, avait été trouvée par un cheminot sympathisant et le journal distribué.
Il m'est arrivé d'apporter le journal à Marseille chez Daniel Mayer qui déjà préparait la parution du Populaire, mais assurait encore la distribution de Libération.
Raymond Aubrac, Où la mémoire s'attarde,
Éditions Odile Jacob, 1996, pages 67-68.

