L'impact de la radio
Témoignage de Charles de Gaulle
Plon, 1990
Lʼimpact de la radio selon le général de Gaulle
Le 18 juin, parlant à la radio pour la première fois de ma vie et imaginant, non sans vertige, celles et ceux qui étaient à lʼécoute, je découvrais quel rôle allait jouer dans notre entreprise la propagande par les ondes.
Les Anglais, entre autres mérites, eurent celui de discerner immédiatement et dʼutiliser magistralement lʼeffet quʼune radio libre était susceptible de produire sur les peuples incarcérés. Ils avaient, tout de suite, commencé dʼorganiser leur propagande française. Mais, en cela comme en tout, sʼils voulaient sincèrement favoriser la résonance nationale que trouvaient de Gaulle et la France libre, ils prétendaient aussi en profiter tout en restant maître du jeu. Quant à nous, nous nʼentendions ne parler que pour notre propre compte. Pour moi-même, il va de soi que je nʼadmis jamais aucune supervision, ni même aucun avis étranger, sur ce que jʼavais à dire à la France.
Ces points de vue différents sʼaménagèrent dans un compromis de fait dʼaprès lequel la France Libre disposait chaque jour des ondes pendant deux fois cinq minutes. Dʼautre part et indépendamment de nous, fonctionnait sous la direction de M. Jacques Duchesne, journaliste employé par la BBC, lʼéquipe fameuse « des Français parlent aux Français ». Plusieurs Français Libres, tels Jean Marin et Jean Oberlé, en faisaient partie avec mon approbation. Il était, dʼailleurs, entendu que lʼéquipe se tiendrait en étroite liaison avec nous, ce qui eut lieu longtemps, en effet. Je dois dire que le talent et lʼefficacité de ce groupe nous déterminèrent à lui donner tout le concours que nous pouvions. Nous en faisions dʼailleurs autant pour la revue France Libre due à lʼinitiative de MM. Labarthe et Raymond Aron. Nous traitions de la même manière lʼ« Agence française indépendante », et le journal France, respectivement dirigés par Maillaud dit Bourdan et par M. Comert, avec lʼappui direct du ministère britannique de lʼInformation mais sans nous être aucunement attachés.
Les choses allèrent ainsi, avec quelques incidents, tant que restèrent parallèles les intérêts et les politiques de lʼAngleterre et de la France Libre. Plus tard, devaient venir des crises, au cours desquelles les propagandistes « des Français parlent aux Français », lʼ« Agence française indépendante », le journal France, nʼépousèrent pas notre querelle. Il est vrai que, par les antennes de Brazzaville, nous eûmes toujours le moyen de publier ce qui nous parut utile. Dès le début, en effet, notre modeste radio africaine avait activement fonctionné et moi-même mʼen servis souvent. Mais nous voulions lʼagrandir et lʼétendre. Le matériel nécessaire fut commandé en Amérique. Il nous fallut, pour lʼobtenir, non seulement patienter longtemps et payer beaucoup de dollars, mais encore déjouer aux Etats-Unis maintes intrigues et surenchères. Finalement, cʼest au printemps 1943 que la petite installation des commencements héroïques fut relevée, sur la Congo, par le grand poste de la France Combattante.
On comprendra quelle importance nous attachions à nos brèves émissions de Londres. Chaque jour, celui qui devait parler en notre nom entrait au studio pénétré de sa responsabilité. On sait que Maurice Schumann le faisait le plus souvent. On sait aussi avec quel talent. Tous les huit jours environ, je parlais moi-même, avec lʼémouvante impression dʼaccomplir, pour des millions dʼauditeurs qui mʼécoutaient dans lʼangoisse à travers dʼaffreux brouillages, une espèce de sacerdoce. Je fondais mes allocutions sur des éléments très simples : le cours de la guerre, qui démontrait lʼerreur de la capitulation ; la fierté nationale, qui, au contact de lʼennemi, remuait profondément les âmes ; enfin, lʼespoir de la victoire et dʼune nouvelle grandeur pour « notre dame la France ».
Pourtant, si favorable que pût être lʼeffet produit, il nous fallait bien constater que, dans les deux zones, lʼopinion était à la passivité. Sans doute écoutait-on partout « la radio de Londres » avec satisfaction, souvent même avec ferveur. Lʼentrevue de Montoire avait été sévèrement jugée. […] Mais aucun signe ne donnait à penser que des Français, en nombre appréciable, fussent résolus à lʼaction. Lʼennemi, là où il se trouvait, ne courait chez nous aucun risque. Quant à Vichy, rares étaient ceux qui contestaient son autorité. Le Maréchal lui-même demeurait très populaire. Un film de ses visites aux principales villes du Centre et du Midi, qui nous était parvenu, en donnait des preuves évidentes.
Au fond, la grande majorité voulait croire que Pétain rusait et que, le jour venu, il redresserait les armes. Lʼopinion générale était donc que lui et moi nous mettions secrètement dʼaccord. En définitive, la propagande nʼavait, comme toujours, que peu de valeur par elle même. Tout dépendait des événements.
Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, tome 1 : L'Appel 1940-1942,
Plon, 1990, pages 144-146.

