Les difficultés du réseau Brutus avec ses radios
Etude de Jean-Marc Binot et Bernard Boyer
Fayard, 2007
Les difficultés du réseau Brutus avec ses radios
En 1943, le réseau de renseignement Brutus a beaucoup de difficulté à assurer ses liaisons radios avec le BCRA (le Bureau central de renseignement et dʼaction de la France combattante).
Sur les six postes très éprouvés, seuls trois fonctionnent. Hors service, Alice Faye (Toulouse) attend que Casca puisse aller le dépanner. Quant à Bob Hope (Marseille), il se remet seulement à diffuser après bien des soucis. À Lyon, Lupe Velez a interrompu son trafic le 30 juillet après avoir été à deux doigts de se faire prendre. Commencée à 16 h 45, la liaison souffre rapidement d'un brouillage régulier jusqu'à 17 h 30, heure de fin d'émission. À 17 h 20, une voiture gonio est signalée, rejointe ensuite par deux autres véhicules détecteurs, et plusieurs automobiles remplies de policiers allemands en civil. Le pâté de maison est cerné et fouillé par une cinquantaine d'hommes. Il faut interrompre la transmission. Tirant les leçons de cet épisode, André Boyer décide d'adjoindre à l'équipe de protection un cycliste chargé de patrouiller dans les rues environnantes. Côté « pianistes », Brutus n'est guère mieux loti. Des six radios, seul Jean Routier, pseudo Jeannot, donne, selon le chef du réseau, entière satisfaction. Il faut dire que ce gars du Nord, qui en 1940 voulait absolument embarquer à Marseille, a appris les transmissions dans l'armée d'armistice, où il s'est engagé faute de mieux avant de rejoindre la Résistance. C'est grâce à son sang-froid que l'équipe de Lupe Velez à Lyon a évité la capture. André Boyer a longtemps hésité avant de se plaindre auprès du BCRA de son opérateur Casca, très sûr de lui, mais aussi trop bavard. L'homme, qui fait des confidences à sa logeuse, clame qu'il travaille pour la France combattante et raconte que sa femme opère pour Scotland Yard.
« Malgré nos avertissements, il n'a rien changé à son comportement », arrivant en retard aux points d'émission. Ce que Brémond regrette le plus, c'est « son manque de courage absolu » : « Nous avons lʼimpression […] qu'à plusieurs reprises il a prétendu n'avoir pas pu prendre la liaison pour finir plus vite des séances d'émission que nous lui avions imposées contre son gré. Il nous est très difficile de prendre ici des sanctions. » C'est pourquoi André Boyer demande son rappel. Il s'avoue désolé de critiquer un camarade, mais ce dernier représente un danger « rave » pour l'organisation 1. Les radios français ne sont pas les seuls sur la sellette. Gaston Defferre ne craint pas de critiquer une nouvelle fois ceux qui écoutent de l'autre côté du Channel, le plus souvent des « débutants » qui font répéter plusieurs fois les télégrammes, et qui, « quand ils comprennent, travaillent très lentement ». Il se plaint aussi de la durée des émissions, entre quarante-cinq minutes et une heure et quart : une catastrophe pour la sécurité et pour le moral des troupes. « Les chefs de réseaux sont à juste titre très exigeants envers les radios de France et ne comprennent pas que tout ne soit pas fait ici pour que le service fonctionne bien. » Les heures de rendez-vous ne sont pas respectées. « Les radios anglais refusent fréquemment de tenir compte des contingences » comme le couvre-feu ou les difficultés de déplacement. Obtenir un contact le samedi ou le dimanche semble bien compliqué 2. En l'espèce, Brutus n'est pas un cas isolé. Lors de son retour à Londres, André Manuel a alerté Passy [le chef du BCRA] de la fragilité du système des transmissions, avec des appels laissés sans réponses et des horaires de « fonctionnaires » pour les opérateurs en Angleterre, qui ne tiennent aucun compte des conditions spéciales dans lesquelles leurs correspondants en France émettent.
Jugeant le rapport d'activité de Brémond cette fois « excellent », le BCRA attire son attention sur plusieurs points. La priorité doit être donnée aux renseignements militaires transmis le plus rapidement possible, avec un maximum de précisions. « euillez insister à nouveau auprès des chefs de secteurs, afin que les renseignements militaires communiqués soient complets. En effet, certaines informations que vous nous faites parvenir pourraient être excellentes et d'une très grande utilité, mais un détail essentiel manque, ce qui les rend inutilisables et sans valeur aucune. Ainsi, vous nous avez transmis le renseignement suivant : C.A.E - 12.5.43 - Béziers - Arrivée de troupes Allemandes [...]. Elles viennent de Russie au repos ici [...]. Sans donner aucune indication sur l'identité de ces troupes, ce qui était absolument essentiel. C.D.K - 28.5.43 - Région Sud - La plus grande partie des troupes allemandes se rendant en Italie vient du midi de la France, etc. Ce renseignement général non détaillé n'a aucune valeur, et pourtant il pourrait être d'une très haute importance. Ces faits sont d'autant plus regrettables que la source paraît bien placée. » Pour remédier aux problèmes persistants des liaisons, Londres annonce l'envoi d'un nouvel opérateur à la prochaine lune, Jean-Louis Blairsy, alias Horace, « qui, nous l'espérons, vous donnera toute satisfaction. C'est un excellent sujet et nous croyons qu'il sera pour vous un excellent collaborateur. » Passy clôt sa réponse par un coup de chapeau. « Nous sommes heureux de pouvoir vous féliciter, vous et votre personnel, pour le magnifique effort fait pour la réorganisation du réseau. 3 » Cette correspondance décalée, parfois hachée ou interrompue, entre la métropole et Londres dépite André Boyer. Brutus, qui pense pouvoir étendre son SR [service de renseignement] à toute la France, veut retourner à Londres en compagnie de Gaston Defferre pour exposer ses projets au chef des services secrets gaullistes. « Je ne puis cependant m'engager dans cette voie sans en avoir parlé avec vous », explique-t-il. Le déplacement servira aussi et peut-être surtout à convaincre le BCRA de lui fournir plus de moyens.
1 - Rapport sur l'activité de Casca, annexe au courrier Bre 8, AN 3 AG 2/38/4/pièce 4. Il est fort probable que Casca soit un pseudonyme, en référence à Servilius Casca, un des compagnons de Brutus, membre de la conspiration contre César.
2 - Rapport de Danvers sur les liaisons télégraphiques, 28 septembre 1943. 3 AG2/38/4/pièce 7.
3 - Courrier Luc 6, AN 3 AG2/38/3 pièce 19.
Extraits de Jean-Marc Binot et Bernard Boyer,
Nom de code : Brutus. Histoire dʼun réseau de la France libre,
Fayard, 2007, pages 184-186.

