Aspects techniques des liaisons radio clandestines
Amicale des réseaux action de la France combattante, 1986
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http://www.fondationresistance.org/pages/accueil/les-reseaux-action-france-combattante_publication6.htm
Aspects techniques des liaisons radio clandestines
Une liaison radio clandestine, qu'est-ce au juste ?
C'est un échange de messages codés transmis par radio. Ces messages s'échangent entre un émetteur fixe appelé « La Centrale » ou « Home Station », installé en territoire libre, l'Angleterre ou l'Algérie libérée, et un émetteur-récepteur mobile appelé « La Station » ou « Out Station », fonctionnant en territoire contrôlé par l'ennemi, la France.
Les messages sont émis dans les deux sens :
— de France vers Angleterre, au cours d'une émission (ou vacation) du poste clandestin,
— de l'Angleterre vers la France, par émission « en l'air » (Broadcast) faite par un émetteur de forte puissance. En France, un opérateur spécialisé dit « opérateur-broadcast » se met à l'écoute à des heures et sur des longueurs d'onde (fréquences) convenues. Il capte ainsi les messages qui lui sont destinés. Cet opérateur ne dispose que d'un récepteur et ne peut émettre lui-même. Il n'est donc pas repérable par l'écoute ennemie, mais il ne peut pas accuser réception sur-le-champ des messages qui lui sont transmis.
Dans quelles conditions techniques doit-on travailler ?
La liaison doit être assurée du Pas-de-Calais (200 km) comme du Midi (1 500 km).
On doit pouvoir disposer d'un grand nombre de longueurs d'onde (fréquences). Ces fréquences doivent être nettement séparées les unes des autres pour éviter des interférences.
On doit disposer d'une puissance suffisante pour être entendu par la Centrale sans cependant perturber les récepteurs situés au voisinage de l'émetteur.
Ces conditions obligent à employer :
— les ondes courtes de 60 à 35 mètres de longueur d'onde (soit 5 à 9 Mc/s),
— la radiotélégraphie (signaux morse produits par un manipulateur) et non la radiotéléphonie (paroles transmises par microphone),
— des postes clandestins d'une puissance comprise entre 5 et 20 watts-antenne.
Les matériels
Quel matériel employer ?
— par la Centrale de Londres :
émetteurs et récepteurs sont du matériel lourd, professionnel, puissant pour les premiers, sensible pour les seconds, généralement pourvus d'antennes à faisceau dirigé. Ils sont dispersés en plusieurs centres, discrètement implantés à la campagne, loin des parasites de la ville. Ils sont sévèrement gardés.
— par les stations clandestines :
émetteurs-récepteurs miniaturisés, en postes-valises, faciles à transporter et à camoufler, mais de très faible puissance et souvent pourvus d'antennes d'efficacité médiocre.
Entre le début et la fin de la guerre, ce matériel a subi des perfectionnements considérables. A titre d'exemple, son poids a évolué de 20 kg en 1941 à 4 kg en 1944.
[…]
Le poste émetteur-récepteur de loin le plus utilisé est le AMK II. Sa constitution en trois boîtes séparées, récepteur/émetteur/alimentation, facilite son camouflage.
Le transport de ce matériel depuis sa fabrication en Angleterre jusqu'à son utilisation en France comporte deux phases. La première consiste à le parachuter en France dans des containers où
se trouvent rassemblés les émetteurs-récepteurs, les dispositifs d'alimentation, les accumulateurs et les chargeurs de ceux-ci, à main ou à pédales, les quartz, les plans de travail, les codes, etc. L'exécution de cette opération incombait aux services spécialisés de la Royal Air Force et aux équipes d'atterrissage et de parachutage de la Résistance, lesquels, les uns comme les autres, accomplirent leur tâche, s'agissant de l'Action, d'une manière exemplaire. La seconde phase consiste à répartir ce matériel entre les utilisateurs et ensuite à le déplacer continuellement pour le soustraire aux recherches de la Funkabwehr dès lors qu'il est entré en fonction et qu'il a donc été repéré.
De toutes manières, le transport de ces matériels, qu'il faut bien amener sur le lieu de l'émission, reste toujours une opération risquée.
L'opérateur, mais surtout ses agents de liaison, rivalisent d'astuces pour éviter les contrôles et les fouilles.
[…]
Protection, plan de travail, émission
Que peut faire le radio lui-même pour échapper au repérage allemand ?
— Première règle d'or : ne jamais émettre pendant plus de 10 minutes sur une même fréquence (longueur d'onde). Changer de fréquence même en cours d'émission. Ne pas dépasser au total 20 à 30 minutes à chaque émission.
— Le commando allemand recherche le clandestin à l'intérieur du triangle relevé par le repérage à grande distance. Il se trouve au maximum à une vingtaine de kilomètres du lieu de l'émission. C'est donc l'onde au sol, onde directe, qui lui sert de fil conducteur. D'où la deuxième règle : limiter la portée de cette onde au sol en utilisant une puissance réduite, une antenne courte mais bien orientée vers Londres.
— Notre opérateur clandestin se trouve devant son poste, écouteurs aux oreilles, concentré sur les signaux morse qu'il entend et sur ceux qu'il émet. Ainsi isolé de l'extérieur, il risque d'être surpris par le commando. D'où la troisième règle : placer des guetteurs autour du lieu de l'émission. Ceux-ci feront stopper l'émission au moindre signe suspect. Les Allemands emploieront des voitures banalisées afin de pouvoir approcher l'émetteur sans éveiller l'attention ou utiliseront des déguisements pour le personnel à pied (ex : une bonne d'enfant poussant un landau).
— Le radio changera son lieu d'émission aussi souvent que possible. L'idéal consiste à disposer de plusieurs emplacements, tous équipés d'un émetteur.
— L'opérateur évitera de résider dans un de ses lieux d'émission.
[…]
Description d'une émission
Quelques minutes avant l'heure du rendez-vous avec Londres, l'opérateur arrive au lieu de l'émission. Un ou plusieurs guetteurs extérieurs sont en place.
Sortir l'appareil de sa cachette, le poser sur une table, dérouler le fil d'antenne sur 10 à 15 mètres (à la campagne il va se perdre dans un arbre, à la ville il zigzague d'un mur à l'autre de la pièce), relier l'appareil à une prise de courant (ou à une batterie) enticher le quartz fixant la longueur d'onde prévue, régler l'émetteur et le récepteur ; tout cela se fait en quelques minutes dans des conditions normales.
A la seconde prévue pour la prise de contact, l'opérateur lance 5 ou 6 fois son indicatif d'appel. Dès que la Centrale le perçoit, elle répond en émettant son propre indicatif. A partir de ce moment le trafic s'enchaîne : calmement mais rapidement les signaux morse crépitent, les messages sont transmis un par un, le tout entrecoupé de quelques changements de longueur d'ondes. Pendant tout ce temps le radio reste très conscient de l'écoute ennemie. Seul un grand entraînement lui permet de se défaire d'une certaine nervosité, préjudiciable à la qualité et à la précision du travail. Vingt à trente minutes plus tard, le signal de fin de transmission est échangé, quelquefois accompagné d'une appréciation de la Centrale : « FB » (Fine Business : bon travail).
Il ne reste plus qu'à tout replier, détruire les messages transmis, effacer toute trace de ce qui vient de se passer.
Pendant ces trente minutes ont été transmis des renseignements sur l'ennemi, des comptes-rendus de sabotages et d'opérations aériennes… la liaison vitale entre les Forces de l'Intérieur et les Alliés de l'extérieur a été maintenue.
Cette émission de trente minutes a cependant nécessité un long et dangereux travail de préparation assumé par les agents de liaison et de protection. Le rôle de ces hommes et femmes, parfois de très jeunes gens, est à la fois capital et ingrat.
Extraits de Les réseaux action de la France combattante 1940-1944,
Amicale de réseaux action de la France combattante, 1986, pages 237-246.

