Un secrétaire à la dérive
Témoignage de Daniel Cordier
Gallimard, 2009
Un secrétaire à la dérive
(7 août 1942)
Daniel Cordier (alias Caracalla) est le secrétaire de Jean Moulin (alias Rex) du 31 juillet 1942 à son arrestation le 21 juin 1943.
Bien que je n'aie recruté aucun courrier, je développe peu à peu mon travail à Lyon. Je rencontre Rex et Bidault tous les jours, mes camarades Fassin et Schmidt ou leurs adjoints plusieurs fois par semaine. Je relève et distribue les lettres dans les boîtes des mouvements, des services et des radios. La nuit, je code et décode télégrammes et rapports.
Dans les premiers jours, Rex m'a fait participer à la plupart de ses rencontres 1. Durant nos dîners, je languis après mon travail en attente, que je suis obligé de rattraper la nuit, sur mon sommeil. Il ne m'a pas encore expliqué la raison de cette habitude 2. À mesure que je prends mes fonctions, je découvre que les mouvements et les services communs subissent une expansion accélérée, imposant un nombre croissant de personnel et de tâches. Toutes exigent des liaisons rapides et fréquentes, aussi vitales que malaisées. Dans ce domaine, la Résistance vit au XVIIIe siècle, au temps de la correspondance par porteur. Sans eux, elle serait paralysée 3.
Aujourd'hui, je distribue pour la première fois quelques sommes d'argent. Rex m'a indiqué ce matin les montants et les personnes à qui je dois les remettre : Lebailly pour Combat et Menthon pour le CGE. Je suis heureux de constater la diminution du tas de billets cachés derrière le Mirus de ma chambre. En cas de coup dur, c'est toujours ça que la police ne volera pas.
Toujours amical, Lebailly m'annonce, comme l'a prédit Paul Schmidt, qui ne peut me procurer ni locaux ni personnels, mais qu'il continuera d'en chercher. Ma déception se double d'une inquiétude : le ramassage des boîtes aux lettres, les rendez-vous, les codages, les journées en chemins de fer et les repas avec Rex dévorent mon temps. Bientôt les heures de la journée et de la nuit n'y suffiront plus. Je crains que le patron ne découvre mon incapacité à m'organiser.
- Ces entretiens politiques qui éveillent aujourd'hui la curiosité des historiens m'impatientaient au plus haut point.
- Il ne me l'expliqua jamais. Peut-être voulait-il simplement un témoin à ces entretiens. Les relations de plus en plus conflictuelles avec les chefs semblaient le justifier. N'est-ce pas cependant lui prêter un souci de la postérité qu'aucun de nous n'avait dans le feu de l'action ? Sans doute avait-il besoin d'avoir auprès de lui le responsable de toutes ses liaisons. L'efficacité de sa mission en dépendait à une époque où toutes communications téléphoniques étaient interdites : j'étais en quelque sorte le « portable » de Moulin.
- On le constate à chaque fois que des courriers ou des secrétaires étaient arrêtés : il fallait plusieurs jours pour renouer les liens. Certes les rendez-vous de repêchage étaient prévus, mais ce serait attribué rétrospectivement à l'activité clandestine une efficacité qu'elle n'avait nullement que de croire à la perfection de son fonctionnement. De ce point de vue, certains documents et plus encore les « souvenirs » peuvent donner l'illusion d'une machine strictement réglée. C'est oublier les conditions précaires de notre activité : nous tentions de tenir en échec la police de Vichy et la Gestapo, qui possédaient l'une et l'autre des instruments efficaces d'investigation et de répression. Les 100 000 résistants arrêtés sur 300 000 homologués prouvent la fragilité de notre organisation.
Extrait de Daniel Cordier, Alias Caracalla, Gallimard, 2009, pages 454-455

