Accueil Concours CNRD 2012 Témoignage de Léon Zyguel, déporté en tant que juif à Auschwitz puis à Buchenwald

Témoignage de Léon Zyguel, déporté en tant que juif à Auschwitz puis à Buchenwald

lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD 2012 sur le thème :
« Résister dans les camps nazis »

Né à Paris en 1927 de parents juifs polonais émigrés en France, Léon Zyguel subit les persécutions antisémites. Le père est arrêté à Paris lors dʼune rafle en août 1941. Arrêté par la Feldgendarmerie avec sa mère et ses frères et soeur à Mont-de-Marsan, en juillet 1942, lors dʼune tentative de passage en zone non-occupée, il est enfermé au camp de Mérignac. Transféré en août à Drancy, il y retrouve son père, interné depuis lʼété 1941 à la suite dʼune rafle, puis à Pithiviers. Il est déporté au camp dʼAuschwitz par le convoi n° 35 (1028 déportés et seulement 23 rescapés, dont Léon Zyguel et son frère Maurice). Il est affecté à divers Kommandos de travail, dont lʼun est chargé de dʼenterrer les morts. Évacué dʼAuschwitz en janvier 1945, il parvient au bout dʼune douzaine de jours au camp de Buchenwald. Il est sauvé avec son frère par la résistance intérieure du camp, en particulier par des détenus français. Le 11 avril 1945, Léon Zyguel participe à lʼinsurrection armée et à la libération du camp.

Transcription de la vidéo

J'ai eu quinze ans en mai 1942. J'ai été arrêté en juillet par la gendarmerie allemande au passage de la ligne de démarcation. J'ai été emprisonné dans la région de Bordeaux et envoyé en déportation par M. Papon – je pense que vous le connaissez – et d'ailleurs j'ai été témoin à charge aux assises de Bordeaux contre lui en 1998.

Donc, envoyé en déportation. Il m'a fait monter sur la région parisienne au camp de Drancy, puisque c'était le camp qui regroupait tous les Juifs qui devenaient des déportés, et qui étaient déportés directement en partant de Drancy dans les camps de la mort, les camps d'extermination. J'y ai retrouvé mon père qui était interné depuis un an. C'était en août 1941, moi je suis arrivé en août 1942. Vous pouvez imaginer quelle a été la souffrance et la douleur d'un papa enfermé depuis un an lorsque d'un seul coup on vient de lui annoncer « tu as trois de tes enfants qui viennent d'arriver au camp  ». Pour lui, cela a été une douleur épouvantable. Il nous a rejoints sur un convoi qui partait sur un autre camp, le camp de Pithiviers, et nous sommes partis. Nous avons été déportés en septembre 1942. C'était le convoi n°35 qui partait de Drancy vers Pithiviers. Dans ce convoi nous étions un peu plus de mille déportés ; à la libération il n'y avait plus que vingt-trois survivants. Je rappellerai aussi que de France sont partis 76000 déportés pour persécution antisémite. Sur les 76000 il en est rentré 3%, c'est-à-dire à peine 2500.

La déportation en Pologne

Donc nous sommes partis fin septembre 1942 de France – dans des wagons à bestiaux comme un camarade l'a souligné tout à l'heure – dans des conditions absolument épouvantables, entassés à 80-100 dans ces wagons, sans eau, sans air, sans nourriture. Il fallait se discipliner de façon à pouvoir aller respirer aux ouvertures du wagon à tour de rôle, sinon ce n'était pas possible. Pour les besoins, on avait un petit fût dans un coin du wagon, et quand il était plein, il fallait essayer de le vider par la petite ouverture du wagon ; il en tombait autant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Cela a été quelque chose d'effroyable. Des personnes adultes au bord de la folie, d'autres qui étaient mortes avant d'arriver à destination... Nous avons voyagé trois jours et trois nuits dans ces conditions.

Et puis nous sommes rentrés en Pologne. Le train s'est arrêté et les portes du wagon se sont ouvertes violemment, et là, dans ma tête d'enfant de quinze ans, j'ai cru que ma vie allait basculer, parce que sur les quais se trouvaient les SS qui tenaient d'énormes molosses en laisse, qui étaient dressés pour nous attaquer et qui tiraient sur les laisses. Et les SS, qui hurlaient des insultes en allemand, les crosses de fusil tournées vers nous, ont dit : « Tous les hommes de 16 à 50 ans descendent du train.  » Moi je n'avais que quinze ans, mais je suis quand même descendu du train avec mon frère et mon père. On a été dirigés vers des camps de travaux forcés – durée de vie prévue : six mois maximum par rapport à la nourriture qu'on nous donnait et au travail qu'on nous faisait faire.

Dirigés vers les camps de travaux forcés, le travail était essentiellement du terrassement – creuser des tranchées, décharger des wagons de marchandise, des rails de chemin de fer, installer des rails de chemin de fer ou des autoroutes – c'était absolument épouvantable. Le tout, toujours au pas de course, toujours sous les coups, toujours sous les injures, avec à peine de nourriture. Survivre dans un camp de concentration, dans un camp de travaux forcés, c'est un acte de résistance incroyable. On ne peut pas survivre dans ces camps sans conserver sa dignité. Sans l'amitié, sans la solidarité c'était impossible.

Les appels

Pour nous il y avait deux choses qui étaient extrêmement difficiles, c'étaient les appels : les appels du matin et les appels du soir. Les sirènes sonnaient le matin pour le réveil, et également pour se rendre sur la place d'appel. Quand on se rendait le matin sur la place d'appel, il fallait emmener avec nous les camarades qui étaient morts dans la nuit et les camarades qui ne pouvaient plus marcher, qui étaient trop fatigués. On allait sur la place d'appel, on amenait ces camarades. Pour les camarades qui étaient morts, on les posait devant nous pour qu'ils soient comptés également, et les camarades qui étaient trop fatigués et qui ne pouvaient plus tenir debout, on les coinçait entre nous pour les tenir debout pour qu'ils soient comptés. On tenait le camarade serré entre nous, et quand enfin les SS donnaient l'ordre de repos – je crois qu'une camarade en a parlé tout à l'heure, cela pouvait durer une heure ou davantage – le camarade s'asseyait par terre entre nous, il nous tenait par la main ou par le bas du pantalon, et nous, on n'avait pas grand chose pour le réconforter, sinon de dire « mais tu vas voir, on va peut-être t'autoriser à rentrer à l'infirmerie  », on alors « tu vas pouvoir regagner ta chambre, etc.  », mais on savait que la plupart du temps ce ne serait pas possible.

Et ces camarades, quand ils était assis à côté de nous et qu'il nous tenaient la main, il y avait dans leurs yeux une telle volonté, une telle envie de vivre, et en même temps une telle souffrance un tel désespoir, que c'était quelque chose d'incroyable. Je crois qu'il n'y a pas de mots pour expliquer ce qui se passe dans les yeux des gens. Le plus grand amour, la plus grande haine, la plus grande souffrance, ça se lit dans les yeux, mais on ne peut pas l'expliquer. Et pour nous qui avons vécu ces scènes, je peux vous garantir qu'on ne peut pas oublier, c'est une plaie qu'on a au cœur d'une façon définitive.

Les marches de la mort

C'était en janvier 1945, au plus fort de l'hiver. C'est ce qu'on a appelé les marches de la mort. Nous sommes partis sur la route, la température en Haute Silésie, en Pologne, atteignait quelquefois -15°, et nous étions vêtus avec nos costumes rayés. Cela a été quelque chose d'effroyable. On est partis donc, sur la route, par cette température. On nous a remis peu de nourriture, mais on était déjà tellement affamés qu'au bout de deux ou trois jours on avait tout mangé, on n'avait plus rien. Nous avons marché comme ça pendant douze jours, sans recevoir aucune autre nourriture. Quand nous sommes arrivés à Buchenwald, il y avait des camarades dont la tâche était d'accueillir les nouveaux arrivants. Ils nous ont aidé à sortir des wagons. Cela a été effroyable, beaucoup de camarades étaient morts déjà depuis plusieurs jours, on a été accueillis par ces camarades du camp de Buchenwald. Et puis on nous a amenés sur une petite place d'appel à part, parce qu'on était remplis de poux, et puis on nous a amenés dans des chambrées, mis en quarantaine.

Là, nous avons été accueillis par des camarades. Un camarade qui était là était devenu chef de chambre, et ce camarade a parlé pendant longtemps avec mon frère et moi-même, et à un moment il nous a dit : « Est-ce que vous acceptez de faire partie de la résistance ?   » Et moi qui étais le numéro 179084 que j'ai, tatoué, sur le bras, d'un seul coup je suis devenu un homme et un combattant. Du bloc où nous étions, le bloc 49, on est passés au bloc 45 et on a été pris en charge par Guy Ducoloné. On avait changé de bloc sans que les SS le sachent. On était, donc, avec Guy Ducoloné, et moi je partageais sa paillasse. Le groupe de Français qui étaient là nous ont soutenus, aidés, et nous sommes rentrés, bien sûr, dans la bataille.

Désorganiser la marche du camp

Mon rôle c'était, avec Guy et d'autres, d'empêcher les SS de faire ce qu'ils voulaient dans le camp. C'était le moment des évacuations des déportés, et quand les hauts-parleurs annonçaient, par exemple : « Le bloc 45 sur la place d'appel !   », les déportés se groupaient mais on les empêchait de passer, d'aller sur la place d'appel. On a désorganisé complètement la marche du camp, et les SS se sont rendu compte que le camp était en train de leur échapper, qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Donc des groupes de SS, mitraillettes sur le ventre, sont descendus à travers le camp et étaient prêts à massacrer. Donc il a fallu changer de tactique. Alors avec Guy, j'étais devant le bloc 45. Le rez-de-chaussée c'était nous, et le premier étage c'était un autre groupe qui était derrière, de la même baraque. Et Guy m'a dit : « Léon, tu restes à côté de moi, et quand je te le dirai, tu feras semblant d'attacher ta chaussure, et tu iras rapporter l'ordre au deuxième groupe qui est derrière : " Attention, c'est à ce moment-là qu'on va attaquer les gardiens. "  ». C'est-à-dire qu'on voulait faire ce que les prisonniers de guerre russes avaient fait : en sortant du camp lorsqu'ils ont traversé une forêt, à ce moment-là ils ont attaqué les gardiens et ils ont pris le maquis.

La révolte de Buchenwald

À ce moment-là, l'aviation alliée est passée en rasant les toits des baraques, et les hauts-parleurs ont hurlé : « Tous les déportés retournent dans les blocs !   » et j'étais à côté de Guy à la fenêtre, et j'ai dit : « Qu'est-ce qui va se passer, maintenant ?   » et il m'a dit : « Attends, tu vas voir. », et à un moment donné j'ai vu des déportés en armes qui couraient vers les miradors et vers la porte du camp. Il y en avait qui avaient des armes : des fusils, des révolvers, etc. ; d'autres avec des barres de fer, avec des cisailles, etc. ; et même d'autres que j'ai vu courir avec des portes de baraques à la main. Pourquoi ? Parce que les électriciens du camp avaient coupé l'électricité. Donc les barbelés n'étaient plus électrifiés, alors comme ils avaient des pinces, des déportés on a pu couper les barbelés électrifiés ; derrière, il y avait le chemin de ronde, puis un grillage derrière qu'ils ont coupé également, et puis un faisceau de gros tas de barbelés après. Donc en coupant les grillages, ils ont jeté les portes des baraques sur les réseaux de barbelés, et les déportés en armes ont attaqué les miradors et le reste.

Voilà. Cela a été la révolte du 11 avril 1945, la révolte du camp de Buchenwald, à laquelle j'ai participé, selon mes simples moyens.