Accueil Concours Résistance et Déportation (CNRD)

Intervention d'Odette Nilès

lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD 2011 sur le thème :
« La répression de la Résistance en France par les autorités d'occupation et le régime de Vichy »

Résistante, internée, évadée

Engagée dans la Résistance dès 1940, Odette Nilès est arrêtée à la suite dʼune manifestation en août 1941. Elle est condamnée à mort mais elle est internée au camp de Châteaubriant où elle partage le sort des otages fusillés le 22 octobre. Elle est internée ensuite dans les camps dʼAincourt (Seine-et-Oise), de Gaillon (Eure), de Lalande (Indre-et-Loire) et de Mérignac (Gironde). Elle parvient à sʼévader et rejoint des résistants FTP sur Bordeaux à la Libération.

Odette Nilès préside actuellement lʼAmicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.

 

Le camp de Châteaubriant / Vivre après

Odette Nilès a également répondu aux questions des lycéens qui se trouvaient dans la salle.

 

Transcriptions

Première vidéo

A l'époque, j'avais 15 ans, 15 ans et demi, 16 ans... et on a commencé à constituer la Résistance. C'étaient les balbutiements de la Résistance, avec toutes les difficultés que cela pouvait comprendre. Nous n'étions pas armés, on ne connaissait pas grand chose, on nous avait dit : voilà, vous allez distribuer des tracts, vous allez tirer du matériel... On avait trouvé ce qu'on appelle une vieille ronéo, et on a tiré du matériel... mais on avait du mal. Comment rédiger ça ? Alors on avait mis : "À bas Hitler", "Vive la France libre", etc.

On passait à vélo et on balançait les tracts. Il faut dire qu'au début, les gens avaient très peur, alors on s'est dit : il faut quand même réveiller ce qu'il reste d'humain chez ces gens, il faut absolument les réveiller pour qu'ils puissent se révolter et faire quelque chose... Alors on a balancé ces tracts. Il y en a qui les ramassaient, et d'autres qui ne les ramassaient pas...

Et puis on a dit : voilà, ce qu'il faut, c'est faire des manifestations. J'ai participé à la manifestation du 11 novembre 40 ; j'étais étudiante, et on a rassemblé un certain nombre de jeunes qu'on a emmenés aux Champs-Élysées. Je vais vous dire, pour moi c'était un peu obscur, parce que j'avais une frousse terrible... aller sur les Champs-Élysées, et voir cette police qui était face à nous... C'était une des premières manifestations, et la toute première manifestation que nous avons faite.

Le 13 août 1941, j'avais rendez-vous au métro Richelieu-Drouot avec Danièle Casanova, qui devait m'indiquer où se trouvait la deuxième manifestation que nous devions organiser... parce qu'on ne le disait pas à l'avance, on disait sur place : vous allez venir avec votre groupe. J'avais quand même mobilisé dans ma région un certain nombre de jeunes, des jeunes de toutes conditions ; et quand on est arrivés sur place, on a attendu un moment, et pas de Danièle Casanova. Je me suis dit :   c'est quand même bizarre, parce qu'on avait l'habitude, que les rendez-vous soient vraiment très stricts, c'était vraiment très très règlementé... Au bout d'un moment la police française nous a entourés, et a arrêté tous les jeunes de la région est de Paris en leur demandant leurs papiers, etc., et allez hop ! embarqués pour le commissariat de Richelieu-Drouot...

On a été arrêtés à 17 jeunes de moins de vingt ans, j'étais la seule fille avec 16 garçons, et quand on est arrivés dans ce poste de police de Richelieu-Drouot, un jeune camarade, Caveyrot (peut-être un petit peu plus âgé que moi) m'a dit : "tu sais, j'ai un rapport à te remettre..." Je me dis : "mince, mon Dieu, il a un rapport, on va être fouillés, il va y avoir quelque chose..." Alors je lui ai dit : "écoute, donne-le moi", et je suis allée aux toilettes et j'ai pu y [jeter] le rapport. Quand je suis [revenue], il m'a regardée, et je lui ai fait signe que c'était passé...

On est d'abord passés à la P.J., la police judiciaire, et là mes camarades ont été interrogés par un inspecteur de police français qui s'appelait l'inspecteur Leblanc, et cet inspecteur les a frappés. Quand ils [revenaient], il y en a un qui avait l'oeil gonflé, l'autre qui avait la lèvre fendue, et moi j'étais la dernière. Alors ils m'ont dit : tu fais attention... quand tu rentres, tu mets ta main sur le côté gauche, parce que c'est du côté gauche que les coups arrivent. Alors je me suis mis comme ça... Mais moi j'ai eu une chance inouie, je n'ai pas été frappée. L'inspecteur (qui était seul avec sa secrétaire) me disait, parce qu'il y avait du bruit dans la cour de la préfecture : "T'entends tes petits amis qui font la révolution ? " Je me disais intérieurement (parce que moins on en dit, mieux ça vaut), "si mes petits amis faisaient la révolution, tu ne serais pas là à m'interroger...".

Puis ils nous ont remis aux autorités allemandes, et alors là, c'est quelque chose qui a été excessivement pénible, parce qu'on est passés à ce tribunal allemand... Un seul français y est venu, c'était cet inspecteur Leblanc, disant que nous étions tous des jeunes communistes venus manifester contre l'armée allemande à Paris... J'avais très peur, parce qu'il y avait deux petits jeunes de 15-16 ans de Noisy-le-Sec, et c'était leur première manifestation et leur premier acte de résistance, et on avait dit : "surtout pas un mot, vous ne dites rien, moins on en dit, mieux ça vaut...". Parmi les jeunes, personne ne parlait... Dans ce tribunal allemand, les Allemands étaient sur une petite estrade... nous on était assis avec des Feld gendarmes. C'étaient des gendarmes avec une grosse pancarte [pendue autour du cou] ; il y avait un gendarme, un détenu, un gendarme, un détenu...

À côté de moi, il y avait un camarade (que je connaissais très bien d'ailleurs) qui s'appelait Simon Bronstein, et je ne savais même pas qu'il était juif, moi, je n'avais pas fait attention... On ne faisait pas cette différence... Il y avait là un Allemand dont les seules paroles qu'il savait dire étaient "Sale Juif ! ". Je me disais : pourquoi il appelle Simon "Sale Juif" sans arrêt ? Et puis ils ont demandé la peine de mort pour tous. Vous savez, ça fait drôle... [je dis cela] sans bravoure, parce que j'ai eu la frousse dans ma vie beaucoup de fois... Quand ils ont demandé la peine de mort, c'était au siège du ministère de la guerre, rue Saint-Dominique à Paris ; il faisait très beau, il y avait un très beau soleil ; je regardais dehors et je me disais : dire qu'il va falloir mourir et qu'il fait si beau dehors... et en peu de temps, vous revoyez votre petite enfance, en quelques secondes...

Ils sont allés perquisitionner dans nos familles, et sont revenus, rapidement. La police française est allée perquisitionner et ils sont venus rendre compte à la police, ou plutôt au juge allemand, de ce qui s'était passé. Et quand ils sont revenus devant la justice allemande, ils ont ramené un tract qui avait été retrouvé chez l'un ; chez un autre, c'était un portrait d'Hitler en cochon... Ills ont ramené tout ça comme trophées, ils l'ont étalé sur leur bureau... et puis chez un autre, ils avaient trouvé quelque chose encore... ils regardaient ça et ils ne riaient pas du tout, et nous non plus d'ailleurs...

Alors ils ont annoncé les condamnations. Condamnations à mort : Justice, Sigonnet, Rapinat... Pour neuf autres, déportation en forteresse en Allemagne ; et enfin, quatre autres envoyés à Châteaubriant comme otages. Moi, normalement, j'étais séparée des gars, mais quand on est partis du tribunal allemand, on s'est arrêtés devant la prison du Cherche-Midi... et là, mes trois camarades qui ont été fusillés (j'en connaissais bien deux parce qu'ils étaient de ma commune, mais il y en a un que je ne connaissais pas, Rapinat) m'ont dit : "T'iras voir ma mère". Il y en a un qui venait de se marier il y a six mois : "T'iras voir ma femme... t'iras voir maman..." Vous savez, ça a été quelque chose d'épouvantable. Je ne voulais pas pleurer, parce que je me disais : je ne vais pas pleurer devant ces Allemands qui vont se moquer... et un policier français m'a donné son mouchoir pour que je m'essuie les yeux, parce qu'il avait vu que j'avais ces larmes... Parce que quitter ces camarades que vous avez connus dans l'enfance, c'est quelque chose d'épouvantable...

 

Seconde vidéo

Sarah (collège Henri Barbusse): Comment est-ce que vous étiez traitée au camp de Châteaubriant, et est-ce que vous aviez peur ?

Odette Nilès : C'est-à-dire que quand nous sommes arrivés au camp de Châteaubriant, nous étions 48 femmes, et un groupe d'hommes qui venaient du dépôt du Palais de Justice. Nous sommes arrivés la nuit dans ce camp de Châteaubriant, qui était occupé par 400 et quelques internés, déjà, et un groupe de droit commun, des baraques de droit commun... Quand nous sommes arrivés la nuit, nous avons été accueillis par des CRS (par des garde-villes, du moins), et par un lieutenant qui s'appelait le Lieutenant Tougnard, avec sa [...] et son chien... et arrivés à la gare de Châteaubriant, nous avons parcouru au moins un kilomètre et demi pour rejoindre le camp. C'était la nuit. Quand nous sommes arrivés, le camp était illuminé, enfin... les miradors étaient allumés, etc. et on nous a affectés dans une baraque. Dans cette baraque de Châteaubriant, il y avait des sacs de couchage par terre, et c'était dans un état lamentable, c'était rempli de rats, de souris, etc., enfin vous voyez, rien qu'en arrivant on a vu des rats qui cavalaient, et moi j'ai la phobie de ces animaux... Et quand nous sommes arrivés dans cette baraque, ce qui nous a fait chaud au coeur, il y avait des [...], ces espèces de grandes capes, comme ça... et dans des boîtes de conserves, les hommes avaient cueilli des boutons d'or et des marguerites au travers des barbelés, et les avaient mis dans ces boîtes. Ça nous a fait quelque chose, on s'est dit quand même, il y a quand même une certaine solidarité qui va se manifester, et le lendemain matin, nous avons couru vers la barrière, pour voir qui étaient ces hommes, et eux c'est pareil, ils étaient de l'autre côté pour voir qui étaient ces femmes...

[22 octobre 1941 : 27 hommes internés au camp de Châteaubriant sont fusillés comme otages.]

... et vraiment, ça a été quelque chose de très pénible, parce que ça faisait déjà huit mois que nous étions en contact avec ces hommes, c'était... de se retrouver du jour au lendemain... de voir des Allemands venir les chercher, eux partir en chantant cette Marseillaise que nous avons accompagnée, nous, également, d'une Marseillaise, ça a été quelque chose qui a été terrible et qui m'a marquée pour la vie... et puis, bon, puisqu'on me l'a demandé, je vais vous le raconter...

Guy Môquet était amoureux de moi. À ce moment-là, il était très beau, et moi je n'étais pas trop moche... (rires)... il m'a envoyé une petite lettre, c'est-à-dire que... il m'a écrit, vouv voyez, quand il est parti, quand on est venu les chercher, on les a enfermés dans une baraque, il a fait la lettre à sa mère, et il m'a écrit un petit mot sur du papier brouillon. "Ma petite Odette, je vais mourir avec mes 26 camarades. Nous sommes courageux. Ce que je regrette c'est de n'avoir pas eu ce que tu m'as promis." Ce que je lui avais promis, c'est de l'embrasser à la sortie, parce que vous savez, dans ce temps-là, les filles, on était quand même tenues, moi j'étais dans une famille où on était quand même assez rigide... et alors quand il m'a écrit cette petite lettre, il a marqué : "ton camarade qui t'aime, Guy".

C'est la dernière lettre qu'il a faite, et qu'il a transmise à un gendarme. Quand on s'est rassemblés pour chanter la Marseillaise pour les accompagner dans les trois camions qui les emmenaient à la mort, quand on s'est retrouvés à chanter cette Marseillaise, ce gendarme m'a appelé et il m'a remis la mettre, parce que Guy lui avait donné cette lettre avant de partir, avant de monter dans le camion, comme ils étaient dans une haie ; il y avait une haie de gendarmes et une haie d'Allemands... Alors il a remis la lettre en lui demandant de me la remettre... et ce gendarme me remit la lettre en cachette, en me disant "surtout, surtout, cachez-là ! " et moi j'ai gardé la lettre sur moi, et j'ai bien fait parce qu'après il y a eu une perquisition dans la baraque...

 

Troisième vidéo

Sarah (collège Lacanal) : Comment avez-vous réussi à reprendre le cours de votre vie ?

Marie-Jo Chombart de Lauwe : Quand j'ai été arrêtée il y avait la Traction noire etc., très classique... Quand j'ai fermé la porte de la maison où je logeais, j'ai mis les clés dans la boîte aux lettres (puisque j'étais seule ce jour-là) et quand je suis montée dans la Traction noire, j'ai eu l'impression que ma vie se coupait en deux... je me disais : je passe dans un autre côté de la vie, et c'était juste [...] etc. Et quand j'ai été libérée (j'étais dans un camion de travaux qui me ramenait) j'étais complètement assommée... Il a fallu petit à petit reprendre la vie, ce qui n'est pas simple, parce que les gens, le public avait du mal à comprendre ce qu'on avait vécu... Et d'autre part, ce que j'ai vu aussi, c'est que je voyais dans la société actuelle des choses qui me choquaient, qu'on nous montrait, camps de [...] etc., (toute ma vie j'ai lutté contre ces choses-là) et qui recommençaient [...] dans certains pays... Cela a été une continuité d'action en fonction de ce qu'on avait vécu, ce que vous disiez très bien, une valeur fondamentale, le respect de l'autre...

Odette Nilès : Je me souviens que j'ai participé un peu à la Libération de Bordeaux. C'était la finale... Je suis remontée après dans la région parisienne, puisque je devais rester à militer aux Forces unies de la jeunesse patriotique. Et puis, ma foi, je me suis mariée, et j'ai milité... mais par la suite, je me suis dit : voilà, il ne faut pas que les jeunes oublient ce qui s'est passé dans la Résistance, il faut que l'on fasse connaître les atrocités qui ont été commises par le fascisme, et j'ai lutté toute ma vie, tant que j'ai pu jusqu'à maintenant, pour faire connaître ce qui s'était passé dans cette période 40-44...

A l'époque, j'avais 15 ans, 15 ans et demi, 16 ans... et on a commencé à constituer

la Résistance. C'est-à-dire, c'étaient les balbutiements de la Résistance, avec

toutes les difficultés que cela pouvait comprendre. Nous n'étions pas armés, on ne

connaissait pas grand chose, on nous avait dit : voilà, vous allez distribuer des

tracts, vous allez tirer du matériel... On avait trouvé ce qu'on appelle une

vieille ronéo, et on a tiré du matériel... mais on avait du mal. Comment rédiger ça

? Alors on avait mis : "À bas Hitler", "Vive la France libre", etc. Nous on passait

à vélo et on balançait les tracts. Il faut dire qu'au début, comme ça, les gens

avaient très peur, alors on s'est dit : il faut quand même réveiller ce qu'il reste

chez ces gens, ce qu'il y a d'humain chez ces gens, il faut absolument les

réveiller pour qu'ils puissent se révolter et faire quelque chose... Alors on a

balancé ces tracts. Il y en a qui les ramassaient, et d'autres qui ne les

ramassaient pas. Et puis on a dit : voilà, ce qu'il faut c'est faire des

manifestations. J'ai participé à la manifestation du 11 novembre 40 ; j'étais

étudiante, et on a rassemblé un certain nombre de jeunes. Alors on les a emmenés

aux Champs-Élysées. Je vais vous dire, pour moi c'était un peu obscur, parce que

j'avais une frousse terrible... vous savez, d'aller sur les Champs-Élysées, et puis

de voir cette police qui était face à nous... C'était une des premières

manifestations, la toute première manifestation que nous avons faite. Le 13 août

1941, j'avais rendez-vous au métro Richelieu-Drouot avec Danièle Casanova qui

devait m'indiquer où se trouvait la deuxième manifestation que nous devions

organiser, parce qu'on ne le disait pas à l'avance, on disait sur place : vous

allez venir avec votre groupe. J'avais quand même mobilisé dans ma région un

certain nombre de jeunes, des jeunes de toutes conditions, et quand on est arrivés

sur place, on a attendu un moment, et pas de Danièle Casanova. Je me suis dit :  

c'est quand même bizarre, parce qu'on avait l'habitude, les rendez-vous étaient

vraiment très stricts, c'était vraiment très très règlementé... et quand on est

arrivés sur place, au bout d'un moment la police française nous a entourés, et a

arrêté tous les jeunes de la région est de Paris en leur demandant leurs papiers,

etc., et allez hop ! embarqués pour le commissariat de Richelieu-Drouot... On a été

arrêtés à 17 jeunes de moins de vingt ans, j'étais la seule fille avec 16 garçons,

et quand on est arrivés dans ce poste de police de Richelieu-Drouot, il y a un

jeune camarade, Caveyrot (il était peut-être un petit peu plus âgé que moi) qui me

dit : tu sais, j'ai un rapport à te remettre... Je me dis : mince, mon Dieu, il a

un rapport, on va être fouillés, il va y avoir quelque chose... Alors je lui ai dit

: ben écoute, donne-le moi, et je suis allée aux toilettes, j'ai pu mettre le

rapport dans les toilettes, et quand je suis rentrée, il m'a regardée, et je lui ai

fait signe que c'était passé... On est d'abord passés à la P.J., la police

judiciaire, et là mes camarades ont été interrogés par un inspecteur de police

français qui s'appelait l'inspecteur Leblanc, et cet inspecteur les a frappés.

Quand ils rentraient, il y en a un qui avait l'oeil qui gonflait comme ça, l'autre

qui avait la lèvre fendue, et moi j'étais la dernière. Alors ils m'ont dit : tu

fais attention, quand tu rentres tu mets ta main sur le côté gauche, parce que

c'est du côté gauche que les coups arrivent. Alors je me suis mis comme ça... Moi

j'ai eu une chance inouie, je n'ai pas été frappée. Seul l'inspecteur me disait (il

était avec sa secrétaire), parce qu'il y avait du bruit dans la cour de la

préfecture : "T'entends tes petits amis qui font la révolution ? " Je me disais

intérieurement (parce que moins on en dit, mieux ça vaut), "si mes petits amis

faisaient la révolution, tu ne serais pas là à m'interroger...". Puis ils nous ont

remis aux autorités allemandes, et alors là, c'est quelque chose qui a été

excessivement pénible, parce qu'on est passés à ce tribunal allemand, et au

tribunal allemand il y avait un seul français qui est venu, c''est cet inspecteur

Leblanc, en disant que nous étions tous des jeunes communistes qui étaient venus

manifester contre l'armée allemande à Paris... ce qui était fou, d'ailleurs, parce

que... automatiquement j'avais très peur, parce qu'il y avait deux petits jeunes,

de 15-16 ans qui étaient de Noisy-le-Sec, et c'était leur première manifestation et

leur premier acte de résistance... et on avait dit : surtout pas un mot, vous ne

dites rien, moins on en dit, mieux ça vaut... et les jeunes, personne ne parlait...

et alors il y avait ce tribunal allemand, les Allemands étaient sur cette estrade,

une petite estrade comme là, nous on était assis, et on avait des de Feld

gendarmes. Les Feld gendarmes c'étaient des gendarmes qui avaient une grosse

pancarte [pendue autour du cou], et il y avait un gendarme, un détenu, un gendarme,

un détenu... Et alors, à côté de moi, il y avait un camarade (que je connaissais

très bien d'ailleurs) qui s'appelait Simon Bronstein, et je ne savais même pas

qu'il était juif, moi, je n'avais pas fait attention... On ne faisait pas cette

différence... et alors cet Allemand était là, et les seules paroles qu'il savait

dire c'était "Sale Juif ! " Je me disais : pourquoi il appelle Raymond "Sale Juif"

sans arrêt ? Et puis ils ont demandé la peine de mort pour tous. Vous savez, ça

fait drôle... sans bravoure, parce que j'ai eu la frousse dans ma vie beaucoup de

fois, et quand ils ont demandé la peine de mort, c'était au siège du ministère de

la guerre, rue Saint-Dominique à Paris ; il faisait très beau, il y avait un très

beau soleil, je regardais dehors et je me disais : dire qu'il va falloir mourir et

qu'il fait si beau dehors... et en peu de temps, vous revoyez votre petite enfance,

en quelques secondes... et alors ils sont allés perquisitionner dans nos familles,

et ils sont revenus, rapidement. La police française est allée perquisitionner et

ils sont venus rendre compte à la police, ou plutôt au juge allemand, de ce qui

s'était passé. Et quand ils sont revenus devant la justice allemande, ils ont

ramené un tract qui avait été retrouvé chez un autre, un autre c'était un portrait

d'Hitler en cochon, et alors ils ont ramené ça comme trophées, ils avaient étalé ça

sur leur bureau, ils regardaient ça et ils ne riaient pas du tout, et nous non plus

d'ailleurs... et puis un autre, eh bien, ma foi, ils avaient trouvé quelque

chose... Alors ils ont annoncé les condamnations. Condamnations à mort : Justice,

Sigonnet, Rapinat... Et les autres, les neuf autres, en déportation en forteresse

en Allemagne, et quatre autres envoyés à Châteaubriant comme otages. Moi,

normalement, j'étais séparée des gars, mais quand on est partis du tribunal

allemand, on s'est arrêtés devant la prison du Cherche-Midi... et devant la prison

du Cherche-Midi, mes trois camarades qui ont été fusillés (j'en connaissais bien

deux parce qu'ils étaient de ma commune, mais il y en a un que je ne connaissais

pas, Rapinat) m'ont dit : "T'iras voir ma mère". Il y en a un qui venait de se

marier il y a six mois : "T'iras voir ma femme... t'iras voir ma mère... t'iras

voir maman..." Vous savez, ça a été quelque chose d'épouvantable... Je ne voulais

pas pleurer, parce que je me disais : je ne vais pas pleurer devant ces Allemands

qui vont se moquer, et il y a un policier français qui m'a donné son mouchoir pour

que je m'essuie les yeux, parce qu'il avait vu que j'avais ces larmes... Parce que

quitter ces camarades que vous avez connus dans l'enfance, etc. c'est quelque chose

d'épouvantable...