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Message et témoignage de Pierre Daix, résistant déporté à Mauthausen

lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD 2012 sur le thème :
« Résister dans les camps nazis »

Né en 1922 à Ivry-sur-Seine, Pierre Daix adhère au Parti communiste français en 1939. Dès juillet 1940, il crée un club étudiant du Centre laïque des auberges de la jeunesse qui sert de couverture à lʼUnion des étudiants communistes clandestine. Après avoir participé aux premières manifestations étudiantes à Paris à lʼautomne 1940. Arrêté puis libéré, il interrompt ses études et intègre les groupes armés de lʼOrganisation spéciale en 1941. Arrêté à nouveau, il est emprisonné à La Santé, Fresnes, Clairvaux et Blois, avant dʼêtre transféré au camp dʼinternement de Compiègne-Royallieu. En mars 1944, il est déporté au camp de Mauthausen. Connaissant lʼallemand, Pierre Daix travaille avec lʼorganisation de résistance internationale clandestine et aide à sauver des résistants français sans distinction dʼorigine politique. Il est libéré le 23 avril 1945 par la Croix-Rouge internationale.

Transcription du message aux collégiens et aux lycéens

C'est une histoire qui appartient à l'histoire de l'Europe. Je pense que de ce point de vue, elle est utile au 21e siècle pour la compréhension du passé de nos voisins européens comme l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Résistance espagnole... enfin, tous problèmes européens. J'ai écrit dans mon Bréviaire sur Mauthausen que c'est à Mauthausen que j'ai rencontré l'Europe. Je continue de penser que cette expérience européenne a été pour moi, pour la suite du 20e siècle, de très haute importance.

La seconde chose que je voudrais leur dire, c'est que nous sommes maintenant, au 21e siècle, tellement loin des cataclysmes engendrés par la guerre de 1914-1918, l'apparition du nazisme, toutes ces tragédies qui ont hélas frappé l'Europe du début du 20e siècle, que cela sembler évidemment exotique et fort loin des problèmes de l'avenir... Mais je pense que c'est justement le devoir de l'histoire d'amener ceux qui l'apprennent à transcender les situations, à tirer la morale ou à tirer des enseignements d'une situation totalement incongrue, totalement inadmissible et inimaginable, et d'être capable de l'appliquer dans des problèmes que la vie peut faire surgir, et dont j'espère tout simplement pour la nouvelle génération qu'ils ne seront pas du tout du même ordre dramatique ni du même danger que ceux que nous avons connus. Mais je pense que l'apprentissage de situations totalement imprévues peut rester quand même à l'ordre du jour de jeunes gens d'aujourd'hui.

Témoignage de Pierre Daix, déporté à Mauthausen

Transcription du témoignage

J'avais été arrêté une première fois après le 11 novembre 1940. J'avais passé trois mois à la Santé comme mineur. On nous mélangeait volontairement au droit commun. Et on s'est retrouvés — heureusement  ! – deux communistes dans la cellule (c'était une cellule pour un avec cinq détenus !) en 1940, et les trois droits communs qui se trouvaient là ne se lavaient pas, avaient des poux, se chamaillaient entre eux... Vous arriviez vraiment tout d'un coup dans la lie de la Terre. Et par-dessus le marché, j'ai découvert une chose dont je ne me doutais pas... Je suis né à Ivry, j'ai passé mon enfance à Vitry, je suis donc un enfant de la banlieue, et les garçons qui étaient là avaient été arrêtés pour vol pendant l'exode, marché noir, etc. et parlaient tous argot, et ma première tâche, je me suis retrouvé le traducteur vis-à-vis de mes camarades étudiants de ce que disaient les compagnons de cellule.

J'ai été arrêté la seconde fois en janvier 1942, dans la chute de l'organisation spéciale qui avait réalisé les premiers attentats contre l'armée allemande en zone occupée, ce qui fait que j'ai d'abord été dans une prison à la Santé allemande, qui était une prison allemande, ce qui me servira beaucoup par la suite à Mauthausen... Et puis j'avais une peine de prison allemande tout à fait légère, mais la police de Vichy me guettait... J'ai été condamné par la deuxième cour spéciale à trois ans de prison, ce qui m'a envoyé à la centrale de Clairvaux, qui, je dois dire, en 1942, était absolument abominable, parce qu'on y mourait de faim, on était envahis par les poux, les conditions étaient celles du bagne, silence absolu... Nous avions des communistes arrêtés depuis 1939 qui étaient là, parmi lesquels on avait pris des otages... Pour la première fois j'ai compris que, même dans ces circonstances, il fallait s'organiser. C'était évidemment top secret, mais cela créait des liens de solidarité indispensables par rapport à l'inhumanité qui était ambiante.

À Compiègne, la vie courante... on faisait ce qu'on voulait. Aucun emploi du temps, on pouvait parler comme on voulait. Moi je me disais : quand on va nous déporter, qu'est-ce qui va se passer ? Et c'est là que mon expérience de prison a servi parce que le 26 février, on nous a emmenés à la gare, un énorme convoi, plus de 1600 hommes... J'avais appris de mes prisons à prévoir. Je passe les quatre jours de train – cela a été abominable, on a été bombardés, les hommes devenaient fous... Moi j'avais fait placer les miens à côté de l'aération, mais au milieu vous aviez une énorme cuve avec des désinfectants pour les excréments... Ensuite on nous a fait mettre à poil à la frontière allemande, enfin bon...

Mars 1944 - le camp de Mauthausen

Mauthausen était un camp central, mais qui gouvernait 160 Kommandos répartis dans toute l'Autriche, une sorte de tête de pieuvre. Ces Kommandos étaient très inégaux. Il y avait des Kommandos de terrassement, très meurtriers, et des Kommandos d'usines au contraire, où il fallait qu'on nourrisse mieux les déportés parce qu'ils avaient à faire quand même un travail relativement difficile. L'organisation de résistance datait des débuts du camp. Le camp avait été fait tout de suite après l'Anschluss pour exterminer les antifascistes autrichiens, les juifs, les tziganes (qu'on oublie généralement), mais c'était vraiment un abattoir. Les communistes autrichiens se sont accrochés comme ils ont pu. Le camp a reçu ensuite les Polonais, cela a été une sorte de Katyn pour des nationalistes polonais. À l'automne 1940 et au début 1941, les Espagnols internés en France. Avec les antifascistes autrichiens, c'étaient les premiers de gauche. Ils ont eu beaucoup de mal à s'acclimater. D'abord ils ne connaissaient pas la langue, il a fallu qu'ils s'accrochent. Ce qui les a sortis, c'était la construction du camp. Il y avait une carrière de granit, et on édifiait une énorme forteresse... Des Espagnols sont sortis du lot parce qu'ils étaient maçons, parce qu'ils savaient tenir des pierres, faire du ciment, et c'est comme ça qu'ils sont arrivés à échapper à l'abattage à quoi servait la carrière.

Comme je parlais allemand, à Mauthausen j'ai tout de suite été investi de responsabilités qui me dépassaient, parce que j'avais 22 ans quand j'y suis arrivé. Même si j'avais une longue expérience des prisons et des camps, ça ne remplaçait pas quand même mon jeune âge. Et à mon arrivée, quand j'ai été récupéré par l'organisation de résistance, j'ai été récupéré comme interprète. On a fait de moi un secrétaire adjoint de bloc et un interprète aux Kommandos arrivés... Et dans les deux cas, le fait de me débrouiller un peu en espagnol et avec les Espagnols a été d'une grande aide, parce qu'ils avaient tous les postes clés – je ne dirais pas en haut de l'administration du camp, mais dans l'administration pratique...

Qu'est-ce qu'ils pouvaient faire ? D'abord une solidarité minimale. Apporter un peu de pain... La nourriture à Mauthausen, contrairement aux prisons françaises, était relativement meilleure. Trop faible pour le travail qu'on nous demandait, mais quand même de meilleure qualité... et surtout, ce qui comptait dans les conditions de violence continue du camp, c'était qu'il y ait une solidarité morale. Entretenir le moral, aider les camarades dans le besoin, etc. a beaucoup fait. Ce qui a beaucoup compté c'est que j'avais fait du camping, j'avais deux auberges de la jeunesse, c'est-à-dire que je savais qu'il fallait faire attention aux pieds... à des choses aussi bêtes que cela, mais enfin, bon, l'habitude de marcher, de coucher à la dure... toute mon expérience jouait là... Mais aussi qu'il fallait absolument être attentif, être vigilant, et ne pas hésiter à prendre des responsabilités inattendues. C'était cela l'essentiel, c'était que quand vous arrivez dans un monde où les gens ont des goumis de cette taille, vous tapent dessus pour un oui ou pour un non, vous avez les hurlements des SS, des gens qu'on tue devant vous... la première des choses à apprendre, c'est de savoir garder la tête froide, de savoir garder une certaine possibilité d'agir.

Après la guerre, nous avons fait des amicales : l'amicale de Buchenwald, l'amicale de Mauthausen, l'amicale d'Auschwitz, pour entretenir l'histoire des camps, la solidarité... Elles sont aujourd'hui avec les petits enfants, mais leur rôle n'est pas terminé parce qu'il faut toujours entretenir les monuments aux morts. C'est pas tout simple en Autriche, par exemple, pour Mauthausen et ses Kommandos.

On m'a dit : « Mais qu'est-ce qui vous poussait à résister à l'organisation des prisons ? » Je dis : mais c'était tout simple, c'était tout naturel ! La première chose c'est que nous sentions comme une profonde injustice, comme une humiliation, le fait que nos compatriotes nous jettent en prison parce que nous résistions au régime nazi ! C'était la première des choses. Et je pense que cela va l'être aussi pour les Gaullistes, même s'ils avaient moins l'habitude de réaliser des organisations que les Communistes.