Accueil Concours Résistance et Déportation (CNRD)

Témoignage de Denise Vernay, résistante déportée à Ravensbrück

lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD 2012 sur le thème :
« Résister dans les camps nazis »

Née à Paris en 1924 dans une famille juive, elle est étudiante à Nice à lʼautomne 1940. Rapidement, elle diffuse les messages entendus sur Radio Londres. Elle aide à cacher des enfants juifs menacés dʼarrestation, comme son père a accueilli des réfugiés juifs allemands avantguerre. Par lʼintermédiaire dʼune amie institutrice, elle sʼengage dans le mouvement Franc-Tireur à lʼété 1943 et entre en clandestinité. Elle est agent de liaison à Lyon de septembre 1943 à avril 1943, puis rejoint la lutte armée en Haute-Savoie au sein des Mouvements unis de la Résistance. Arrêtée le 18 juin 1944, elle est interrogée par la Gestapo de Lyon. Emprisonnée au fort Montluc Montluc, puis au fort de Romainville, elle est déportée comme résistante au camp de Neue Bremm puis à celui de Ravensbrück en juillet 1944. Amie et compagne de déportation de Germaine Tillion. Elle est transféré en mars 1945 au camp de Mauthausen où elle est libérée par la Croix-Rouge le 22 avril.

Transcription du témoignage

J'ai eu vingt ans en prison, donc vous pouvez imaginer que j'étais un peu plus âgée que la plupart d'entre vous, mais pas beaucoup plus. J'étais lycéenne en Maths Élem à Nice, et j'avais fait toutes mes études au lycée de Nice, quand j'ai commencé avec une camarade à recopier des tracts qui étaient recommandés par la radio de Londres. C'était un tout petit travail... Le premier tract que j'ai recopié, si je me souviens, c'était : gardez vos pièces de cinq sous. Il y avait des pièces de cinq sous qui étaient rondes avec un trou au milieu, et il y avait du nickel. Et les Allemands ramassaient les pièces pour faire des alliages, comme ils ont fondu des statues de bronze, parce qu'ils en avaient besoin.

J'ai été une des rares personnes qui ait été vraiment clandestine et je dois dire permanente de la Résistance, parce que je n'avais pas d'autre moyen de vivre et j'étais donc agent de liaison du mouvement « Franc -Tireur  », pas des « Francs tireurs et partisans  », mais du journal qui a fait partie après des mouvements unis de la Résistance avec « Combat  » et « Libération  ». J'étais agent de liaison à Lyon, et j'avais des rendez-vous toute la journée. Je circulais à bicyclette, bien qu'on m'ait appris à monter et descendre des trams en marche – je sais très bien descendre des métros quand ils s'arrêtent à peine parce que j'ai gardé la leçon ! J'ai été donc engagé en octobre 1943 à Lyon. Je n'avais jamais quitté ma famille avant, en dehors des camps de scouts. Et au mois de mars, ma famille qui était restée à Nice, et qui était juive, ils ont tous été arrêtés et déportés. Seules mes deux sœurs sont rentrées de déportation, mais elles n'ont pas su que j'ai été arrêtée par hasard sur la route de Bourgoin à La Tour du Pin, avec tout un parachutage que je devais transporter des maquis de Saône-et-Loire où ils avaient été parachutés, au maquis des Glières, qui attendaient deux postes émetteurs avec impatience. Malheureusement ils sont restés dans les mains de la Gestapo à Lyon. J'ai été arrêtée par un barrage routier de la Feldgendarmerie, et je n'ai rien pu faire, parce que je ne pouvais pas nier que j'avais des postes émetteurs, plus un revolver, plus des accus, plus des vêtements... tout ce que j'avais dans le taxi qui me transportait le 18 juin 1944. Et puis je suis restée 10 jours à Montluc, après un interrogatoire plus que brutal. Je suis restée 10 jours à Romainville, et 10 jours à Neubreme, puis à Ravensbrück, et j'ai terminé à Mauthausen, où je suis partie avec les NN en mars 1945.

La résistance dans les camps n'était pas du tout minoritaire. En tout cas dans le groupe de français résistants où j'étais, on a continué à faire de la résistance d'une façon ou d'une autre. D'ailleurs survivre, c'est déjà de la résistance, je pense que c'est beaucoup un instinct. Il faut vouloir vivre, et nos camarades disaient : « Je veux revenir pour raconter ce qui se passe.  ». Est-ce que de le dire, c'est une façon de résister ? Je ne sais pas. C'est très difficile de parler de la résistance. Maintenant on ne peut pas imaginer l'état de décharnement, de pauvreté, que nous vivions. Si on dit un jour : « Oh, il fait froid.  », on n'a pas de mesure de dire « Oh, il fait plus froid que n'importe quel jour.  » ou « J'ai plus faim aujourd'hui qu'hier.  », parce qu'on n'a pas de mesure, le corps n'a pas cette mémoire-là. Donc ce dont je me souviens – je ne peux pas évoquer la vie matérielle horrible que l'on vivait – je peux vous rappeler mes débats de conscience, si je peux dire, dont peut-être justement la résistance au camp.

Peut-être un exemple ?

Eh bien, j'ai essayé d'être verfügbar, c'est à dire disponible, ne pas faire partie d'un kommando régulier, mais je travaillais quand même pour le camp, je transportais des briquettes, qu'on emmenait non pas dans des camps, on était attelés à des charrettes, et on allait déposer ces briquettes de charbon dans les maisons des officiers du camp. Et là, on était 20, on transportait deux par deux, et il n'y avait que deux personnes pour nous garder, donc on rentrait dans les chambres, sans forcément une surveillante. Donc on pouvait organiser – c'est-à -dire voler, mais en langage du camp on disait « organiser  » – tout ce qu'on pouvait : un crayon, un peigne, une brosse à dents... c'est comme ça qu'ils rentraient au camp. Comme tout était interdit – c'était bien entendu interdit de voler – si on se faisait prendre on risquait des coups de bâton. Ça, c'était tout à fait facile... Autrement, j'ai été malheureusement une fois prise pour un Betrieb, c'est-à-dire un atelier où on faisait de la couture pour récupérer des vêtements abîmés et les réparer pour l'armée allemande. D'abord c'était un travail horriblement pénible, derrière des machines à coudre, et je ne voulais pas travailler pour l'armée. Quand j'ai été arrêtée, je vous ai dit que j'avais un parachutage... Dans ce parachutage il y avait des lunettes, qui étaient des lunettes en verre blanc qui étaient destinées à un agent, un observateur qui devait se camoufler, et qui avait donc des lunettes en verre... et les Allemands ne se sont pas aperçu que c'étaient des verres blancs... Ils m'ont donc donné mes lunettes quand j'ai été prise dans ce Betrieb. Non seulement c'étaient des lunettes en verre blanc, mais elles étaient dans un étui solide... Tout ça venait de Londres. Et je me suis promenée tout le temps avec ces lunettes quand j'ai été prise dans le Betrieb, je les ai cassées et j'ai dit : je ne peux pas travailler derrière une machine. S'ils s'étaient aperçu que c'était du verre blanc ! D'ailleurs quelquefois sans lunettes ils nous forçaient à rester... Et là j'ai eu de la chance, je suis retournée au camp et j'ai quitté le Betrieb. Voilà pour moi,  mais il y en a bien d'autres beaucoup plus marquants...

Alors pour la résistance intellectuelle, on a parlé de documents... Beaucoup de mes camarades faisaient des livres de recettes avec des crayons et du papier volés, et moi, j'ai fait un livre que voici, qui est un livre de poésies, dont certaines ont été écrites au camp par leur auteur. D'autres étaient simplement d'essayer de se remémorer des poésies que nous avions. Ça c'est une toile de jute que j'avais récupérée avec des morceaux de laine de chandail bleus et rouges... J'avais fait un « V  » au milieu. Ça c'est de la mèche de canon que j'ai récupérée, un coton... et j'avais cousu ça... On volait des aiguilles, tout était interdit, on volait tout... J'ai marqué : Ravensbrück 1944, l'adresse de quelques camarades, ça commence à s'effacer... Il y avait des crayons à encre, c'était du papier volé, différents papiers volés, voilà... et des poèmes, des chansons qu'on chantait sur des airs connus de l'époque... Voilà.