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Témoignage de Annette Chalut, résistante déportée à Ravensbrück

lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD 2012 sur le thème :
« Résister dans les camps nazis »

Née à Paris en 1924 , Annette Chalut est internée au fort de Romainville. Elle est déportée le 13 mai 1944 à Ravensbrück, puis au Kommando de Hanovre-Limmer, dépendant du camp de Neuengamme, puis Bergen Belsen où elle est libérée le 15 avril 1945. Elle préside le comité international de Ravensbrück.

Transcription du témoignage

Je suis née en 1924, dans une famille très patriote. Mon père avait fait la guerre de 14-18, la Grande Guerre. Il avait été fait prisonnier, s'était évadé, s'était réengagé, avait été blessé... Il essayait de raconter, mais nous n'avons pas assez écouté.

La montée du nazisme a été perçue d'une façon aiguë dans l'entourage et au lycée, avec l'arrivée des enfants d'immigrés dans les classes, quittant leur pays en raison de l'antisémitisme dès 1933, de la xénophobie et des persécutions qui perçaient au grand jour. La déclaration de guerre de 1939 avec la mobilisation générale a affecté mon père comme interprète auprès de l'armée anglaise à Dieppe. Nous l'avons suivi, ma mère, mes deux sœurs et moi. Scolarité en 1ère jusqu'à mai 1940, puis retour à Paris en raison des bombardements importants, et l'arrivée des réfugiés belges fuyant l'invasion de leur pays par les troupes allemandes. Exode vers Bordeaux – les garçons de notre âge cherchaient déjà à passer la frontière... De Gaulle avait parlé. Premier bachot à Bordeaux, puis remontée à Paris. Philo au lycée Fénelon... Les lois raciales s'installent très tôt. Premières arrestations, première manifestation le 11 novembre à l'Arc de Triomphe... On découpe toutes les tickets de métro en V ou en croix de Lorraine.... Mon père est arrêté le 12 décembre 1941 et interné à Compiègne-Royallieu. Ma mère réussit à le faire libérer. Il est dans un état de santé déplorable. Décision est prise de partir en zone libre : on est en mai 1942. Nous partons à Clermont-Ferrand, puis à Toulouse, où je passe des examens de PCB, équivalant à la première année de médecine. Arrêté avant d'avoir rien fait en décembre 1941, mon père décide de s'engager dans la Résistance : « Au moins si je suis arrêté une deuxième fois, ce sera pour quelque chose !  ». Faux papiers, fausses cartes d'alimentation, sortie d'internés des camps de zone libre entre 15 et 60 ans, nouveaux états-civils, passages en Espagne organisés ou cache dans les fermes... le tout sous couvert de l'aumônerie catholique étant en internement. Dénonciation, arrestation le 8 mars 1944, prison à Saint-Michel à Toulouse deux mois, interrogatoires musclés par la Gestapo et déportation. Pour moi, par Romainville, camp de triage vers Ravensbrück, trois jours en wagon à bestiaux. Nous sommes début mai 1944.

Perte dès l'arrivée de toute personnalité. Nous ne sommes plus que des numéros. Nous devons à la moindre demande pouvoir le dire, et en allemand : 39038. Les vêtements rayés, rasées de partout, un kopftuch sur la tête – c'est une espèce de triangle en toile pour cacher notre tonsure. Et là, première manifestation de rejet ou de résistance : nous nous retrouvons avant la sortie du bâtiment où nous avions toutes perdu notre personnalité comme un merveilleux défilé de mode : chacune avait noué son triangle de tissu selon sa fantaisie, en turban, en chapeau... Le résultat ne s'est pas fait attendre. Nous avons beaucoup ri malgré notre condition déplorable, mais nous avons essuyé nos premiers coups et gifles.  En deux minutes, les fameux tissus nous serraient la tête, noués sous les mentons, aplatissant encore pour celles qui avaient la tête rasée l'ossature du crâne, et nous avons rejoint notre baraque, la baraque 15. Quarantaine sans sortir du bloc sauf pour les appels, beaux levers de soleil dès cinq heures du matin... les appels durent très longtemps, il faut que les comptes soient exacts. Pas de contact avec l'extérieur, sauf par les fenêtres. Je ne retrouve pas ma sœur, partie de la prison huit jours avant moi. Personne ne l'a vue. Il faut se faire des amis, sans parler du passé récent. La voisine de châlit à droite, à gauche, en dessous, au dessus... Il faut savoir où en est la guerre. Le 6 juin, nous apprenons le jour même le débarquement. Le moral est en hausse.

Mais aussi nous allons partir en transport, c'est à dire que nous sommes achetées par une usine, pour travailler à une fabrication de guerre, sans doute. Nous subissons des examens médicaux, certains très perturbants toutes habillées, d'autres moins chez le dentiste pour repérer sûrement nos dents en or, mais toutes nues. Un message est passé : pas de gale pour partir en transport. Je me fais des lésions de grattage (je suis étudiante en médecine) entre les doigts, au pli des coudes, à la taille... Je ne pars pas. Il y a beaucoup de gale dans notre groupe... on résiste comme on peut. Je suis bonne pour le départ suivant, mais nous avons eu le droit à une douche chaude, à une application de pommade spéciale – pommade au soufre, je crois. Trois jours de wagon à bestiaux pour 200 kilomètres, et arrivée à Hanover-Limmer, Kommando de l'usine Continental Gummi, qui fabrique entre autres des masques à gaz. Leur durée de vie est de sept mois. Il en faut donc toujours plus. Mon poste de travail est au début de la production, le nez métallique sur lequel, à la chaîne, mes camarades vont ajuster un [ventile] en caoutchouc synthétique, à longueur de journée, sur des têtes en fonte très lourdes, qu'elles soulèvent, ajustent, et reposent sans arrêt, pour que la suivante ajuste une autre partie du masque...

Comment freiner ce travail abrutissant ? Nous sommes à deux à ce début de chaîne. Notre travail consiste à aligner sur un support nos petits nez métalliques en lignes parallèles puis à plonger le support dans deux bains successifs de caoutchouc synthétique, et entre les deux bains nous devons nettoyer les supports. Puisque sommes en début de chaîne, nous allons être très maladroites, et tantôt nos petits nez chutent, il faut recommencer en ayant l'air de s'activer au maximum... ou bien un éternuement détruit notre bel alignement, ou bien une glissade malencontreuse nous oblige à faire tomber le support. On nous met une surveillante SS pour observer notre travail. Elle ne se rend compte de rien, et il y aura quelques masques en moins pour ces journées.

Les Alliés avancent, l'Alsace et la Lorraine sont libérées. Plus de colis pour les dernières qui en recevaient encore. La nourriture est très insuffisante : liquide chaud le matin à cinq heures avant l'usine, et après l'appel, soupe à midi, d'abord au bloc, puis à l'usine plus tard pour prendre moins de temps, avec une pause où nous dormons étendues sur trois tabourets, et en cachette. Après nos douze heures de travail de nuit ou de jour, retour au bloc, nouvel appel, quelquefois très long, pour nous punir du moindre incident, puis nouvelle soupe au rutabaga, très liquide, et distribution de la ration de pain. Idée géniale du directeur de l'usine, nous donner des primes, pour nous permettre d'acquérir nourriture ou objets de première nécessité tels que dentifrice, savon, confiture, biscuits et ainsi nous améliorerons notre rendement... Stupéfaction et incompréhension de nos employeurs : nous refusons toute prime. Aucune de nous, Française, Polonaise, Russe, Belge... n'a accepté ce cadeau pour nous amadouer. Grandes punitions, appels prolongés, rien n'y fait... nous avons continué à refuser. Les Allemands n'ont encore pas compris pourquoi... Et même les contremaîtres ou les civiles allemandes qui nous aimaient bien quelquefois n'ont pas compris notre entêtement à refuser du bien-être gratuit. Nous avons été très fières de notre solidarité et n'avons jamais regretté ce refus unanime.

Noël 44 arrive. Le moral est un peu bas. Qu'à cela ne tienne. Chaque chambrée va réaliser, en cachette des autres – et il y a dix chambrées – quelque chose. Rien n'a le droit d'être rapporté de l'usine. Il y a des fouilles corporelles tout le temps, des fouilles dans les lits. Et pourtant, le 24 décembre on dit la messe dans la chambre 12 devant une crèche miniature. C'est parfaitement interdit de se réunir et de pratiquer une religion. On chante à voix presque basse, et on espère en commun dans cette libération. Passe le commandant du camp qui devait réveillonner. Nous nous attendions à une punition formidable. Ils n'ont [pas] vu que la crèche faite de bric et de broc, mais une œuvre d'art telle qu'ils n'ont pu cacher leur admiration. Une autre chambre a fait tomber du plafond un parachute dont la nacelle était une bûche de la dimension d'une table de deux mètres. Chaque Russe (c'était la chambre des soldates russes) avait gardé du pain pendant des jours pour cette réalisation extraordinaire que j'ai encore dans ma mémoire. C'était lʼœuvre d'une pâtissière raffinée, une véritable œuvre d'art culinaire. Pas un petit champignon ne manquait à la décoration... et quelle privation ! Quand à la chambre, elle avait dressé un arbre de Noël. Je n'ai rien vu arriver ! Comment le sapin a-t-il pu pénétrer dans le bloc ? Le papier d'argent pour les étoiles, les rubans rouges, les guirlandes... Je n'ai pas compris le mystère, mais il y avait un arbre de Noël. Nous pouvions supporter les bombardements, maintenant. Notre moral était au plus haut, rien ne pourrait plus se passer, nous en sortirions sûrement.

Nous étions toutes différentes, mais nous pensions toutes de la même façon : il fallait tenir, et faire tout pour y arriver en s'aidant mutuellement, et notre vœu était de rentrer pour raconter et témoigner de l'irracontable...

http://stream.ac-creteil.fr/uploads/qKtzW2gP0AUtTIrcGns0.flv|Témoignage d'Annette Chalut