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Témoignage de Gaston Viens, résistant déporté à Buchenwald

lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD 2012 sur le thème :
« Résister dans les camps nazis »

Né en 1924 à Cheval-Blanc (Vaucluse) dans une famille de maraîchers, Gaston Viens rejoint la résistance en 1941 en adhérant à un cercle clandestin de la Jeunesse communiste et en sʼengageant dans les FTPF en 1942 dans la région de Saint-Rémy-de-Provence. Arrêté le 14 juillet 1943 par la Gendarmerie française au cours dʼune action visant à inciter les jeunes à ne pas partir pour le STO en Allemagne, il est enfermé à la prison dʼAvignon puis à la prison dʼAix-en-Provence. Jugé par le tribunal spécial et interné au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe. Transféré à la gare de Toulouse le 30 juillet 1944, il est déporté au camp de Buchenwald avec les emprisonnés de la région. Avec le groupe dont il est le responsable, il est affecté à la brigade dʼaction libératrice. Agent de liaison des groupes de combat, il participe les armes à la main à lʼinsurrection du 11 avril 1945.

Transcription du témoignage

J'ai été arrêté le 14 juillet 1943. Après un an en prison en France, j'ai été déporté au camp de Buchenwald en Allemagne, dans un convoi qui est parti de Toulouse le 30 juillet 1944, et nous sommes arrivés à Buchenwald le 5 août. Après un voyage atroce, dans des conditions inhumaines, pendant lequel nous avons souffert de la soif, entassés dans des wagons à bestiaux, nous avons débarqué dans la nuit au milieu des hurlements des chiens et des SS, à la gare de Buchenwald. Le lendemain, nous étions dépouillés de tous nos biens, tondus, rasés, vêtus de fripes, persuadés que personne ne sortirait du camp autrement que par la cheminée du four crématoire. Pour certains d'entre nous, c'était sur le champ la désespérance absolue. Être communiste, être organisé dans le parti communiste clandestin, appartenir à un groupe de trois camarades, être responsable de ce groupe de trois comme c'était mon cas, c'était un risque, mais c'était surtout une chance : je n'étais pas seul. La résistance à Buchenwald, c'était tenir physiquement, tenir moralement, être solidaires. Les résistants, les anti-fascistes n'étaient pas seuls au camp de Buchenwald. Dès le début en 1933, les nazis avaient mêlé au politique – parmi lesquels des communistes, des socialistes, des anti-fascistes allemands – des droits communs et pas seulement des voyous, mais des bandits condamnés à perpétuité ou à la relégation. Ces condamnés de droit commun ont été appelés les verts, à cause de la couleur du triangle qu'ils portaient avec leur numéro matricule sur la poitrine. Ce triangle était rouge pour les politiques, jaune pour les juifs, rose pour les homosexuels. Les condamnés de droit commun étaient utilisés par les SS comme hommes de confiance et comme auxiliaires, qui étaient prêts à toutes les besognes au service des nazis. Au moment de l'ouverture du camp, les postes d'encadrement, les postes administratifs ou de police confiés à des détenus dans le camp leur étaient réservés.

Lors de notre arrivée, de l'arrivée des grands convois de France, l'essentiel des postes d'encadrement à l'intérieur du camp étaient détenus par les rouges : les politiques avaient réussi à conquérir ces postes contre les verts, qui avaient démérité aux yeux de l'administration SS. L'arrivée en mai 1944 de deux convois de Français – l'un venant d'Auschwitz où se trouvait Marcel Paul, l'autre de Compiègne avec André Leroy, deux responsables de haut niveau du Parti Communiste Français – allait ouvrir la voie à la constitution d'un comité fait à l'image du Conseil National de la Résistance Française, et qui allait mettre en action l'ensemble des forces françaises regroupées dans ce qui sera le Comité des Intérêts Français. Le colonel Manesse était l'ancien compagnon de Jean Moulin, fondateur du Conseil National de la Résistance, délégué du général de Gaulle en zone nord. Cet officier républicain savait d'expérience après ses missions en France occupée, ce que représentaient le Parti Communiste Français et ses militants au sein des Forces Françaises de l'Intérieur.

La première rencontre avec Marcel Paul eut lieu au petit camp, au bloc 57. La décision fut prise ce jour-là de reconstituer, dans les conditions de Buchenwald, une sorte de Conseil National de la Résistance regroupant toutes les familles de la lutte clandestine représentées dans le camp. Moins de trois mois après la rencontre de Marcel Paul et du colonel Manesse, le Comité des Intérêts Français était fondé. Son bureau exécutif comprenait cinq membres : c'est le colonel Manesse, en raison de ses responsabilités passées aux côtés de Jean Moulin, ainsi que sa volonté d'union et d'action, qui assurait la présidence du comité ; Marcel Paul était le secrétaire ; Eugène Thomas, Robert Darsonville, Albert Vautier, Maurice Chatefaux, constituaient le bureau exécutif ; ils représentaient 34 groupes de résistants français. Les responsables vont s'employer avec leurs camarades de groupes ou de partis, à trois tâches primordiales. Première tâche : détecter parmi tous les Français du camp – y compris ceux qui arrivent sans cesse – les résistants appartenant à leur organisation, contrôler les raisons de leur arrestation et maintenir le contact avec eux. ; mettre tout en oeuvre pour sauver moralement et physiquement la communauté française dans le cadre de la solidarité anti-fasciste internationale ; et troisièmement, organiser le sabotage de la machine de guerre hitlérienne et préparer l'insurrection libératrice.

Je ne connaissais pas, pendant le temps que j'étais à Buchenwald, l'existence de ce bureau exécutif du Comité des Intérêts Français. Ce que je savais, c'est que cette organisation existait. Lorsque je suis arrivé au petit camp, le camarade Longinotti – un camarade avec lequel j'étais en contact comme responsable de mon groupe – m'a dit qu'il avait rencontré un responsable de la résistance du camp auquel il avait donné mon nom et mon numéro matricule, et il avait ajouté : s'ils ont besoin de toi, tu seras contacté. L'organisation à laquelle nous appartenions était clandestine, secrète. Nous ne devions savoir que ce qui était indispensable pour assurer nos responsabilités. Lorsque la brigade française d'action libératrice a été créée, j'ai été affecté au bataillon Saint-Just, sans qu'on me demande mon avis. Un soir, après l'appel, je devais me rendre devant un bloc en dur – on appelait « blocs en dur  » des blocs en béton avec deux étages, par rapport aux autres blocs où nous étions, qui étaient en bois, avec un seul niveau. Je devais rester quelques minutes dans ce bloc ; c'est ce que j'ai fait, et ensuite je devais rentrer dans mon bloc, le bloc 14. J'ai appris plus tard, après notre libération, qu'il s'agissait à ce moment-là d'une revue, d'un entraînement à la mobilisation rapide des effectifs. Ce soir-là, le colonel Manesse devait être sur place avec d'autres camarades pour voir comment fonctionnait cette mobilisation.

J'ai travaillé dans divers Kommandos de terrasse, comme on disait à l'époque. À la carrière d'abord, sur les voies de garage de la gare de Weimar, où nous avons travaillé à une extension. J'ai travaillé à la construction des abris pour les SS autour du camp ; en cas de nouveaux bombardements, ils auraient pu se protéger dans ces abris pour surveiller les alentours du camp, comme ils l'avaient fait – sans ces abris – lors du dernier bombardement, et pour empêcher les évasions de déportés qui auraient pu saisir cette occasion. Un jour, j'ai été appelé pour un départ en transport pour le Kommando S3. Tous les mois, de nouveaux départs avaient lieu pour ce Kommando, mais aucun déporté ne revenait. Les camarades de Arbeitsstatistik ont été prévenus. Ici il faut préciser que dans les bureaux de Arbeitsstatistik qui géraient le planning des Kommandos, il y avait des camarades parmi lesquels Jorge Semprun, qui avaient comme directive de la direction du Comité des Intérêts Français, de retirer de la liste des Kommandos extérieurs les fiches des camarades ayant des responsabilités dans la brigade d'action libératrice. C'est le camarade Daniel Henker qui a été chargé de mon dossier. Deux fois il a réussi à retirer ma fiche... La troisième fois, il m'a informé qu'il devait m'inscrire sur la liste des déportés qui ne devaient pas aller en Kommando extérieur, mais qu'il devait m'inscrire dans un Kommando très dur, pour quelque temps, pour me faire oublier m'avait-il dit. C'était un Kommando considéré comme un Kommando disciplinaire, un Kommando auquel la plupart des déportés étaient assignés. Après une partie du voyage en train, nous avions marché pour atteindre le chantier, et c'est là que les coups commençaient déjà à pleuvoir.

Au bout de quelque temps, j'étais épuisé, je toussais beaucoup et je respirais très mal. J'avais beaucoup de fièvre, et un matin, à l'appel, j'étais dans un tel état qu'on m'a ramené à ma baraque. Le lendemain, je me suis retrouvé au Revier, à l'hôpital du camp. Je ne me souviens pas comment j'y suis allé, comment j'ai pu y être transporté. Mais je me souviens de mon hospitalisation avec une pneumonie. J'ai été soigné avec des enveloppements glacés qui ont cicatrisé des lésions tuberculeuses au poumon gauche qu'on a découvertes à mon retour. Si je vous parle de cela, ce n'est pas pour parler de moi... c'est pour parler de la solidarité. Je ne sais pas comment je me suis retrouvé au Revier, mais ce que je sais, c'est que c'est la solidarité. La solidarité faisait partie intégrante de la résistance au camp de Buchenwald. À ma sortie du Revier, j'ai été affecté au lavage des bouteillons, un Kommando intérieur des camps où j'ai pu me refaire une santé toujours grâce à la solidarité des camarades, y compris de ceux qui faisaient mon boulot parce que j'étais trop faible pour travailler. Je ne pouvais pas manipuler les bouteillons pour les nettoyer. J'étais présent, j'accomplissais les tâches les moins pénibles... j'étais protégé, entouré, c'est comme ça que je m'en suis sorti.

En quelques semaines, j'ai retrouvé une meilleure santé, et le 11 avril 1945, j'ai participé à l'insurrection avec mon groupe commandé par Louis Férand, dit « Petit Louis  », les armes à la main. Le dépôt d'armes fait partie de ce que nous avons découvert au moment de notre libération. Personnellement j'ai appris son existence le 11 avril, le jour de la libération. Le 11 avril, lors de l'alerte N°3, notre groupe de neuf camarades commandé par Petit Louis devait se rendre derrière le bloc 34 pour attendre les ordres de Roger Arnaud. C'est là que nous avons vu passer un groupe de camarades armés de fusils de guerre. Petit Louis reçut l'ordre par la suite de nous conduire vers la porte principale. Le drapeau blanc flottait sur la tour, et sur deux miradors que nous pouvions apercevoir. On nous remit un fusil avec une seule cartouche et quatre grenades. Notre mission était de nous rendre à la gare de Buchenwald pour surveiller le retour éventuel des SS. Personne dans le camp, à l'exception de ceux qui participèrent à l'opération et des responsables militaires, ne connaissait l'existence du dépôt d'armes qu'il y avait dans le camp, avant l'insurrection.