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Intervention d'Olivier Lalieu, historien, Mémorial de la Shoah

lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD 2012 sur le thème :
« Résister dans les camps nazis »

Historien, responsable de lʼaménagement des lieux de mémoire et des projets externes du Mémorial de la Shoah, Olivier Lalieu est lʼauteur du livre La résistance française à Buchenwald, Tallandier, 2012.

Transcription de la vidéo

Résister dans les camps nazis, une situation exceptionnelle

« Résister dans les camps nazis », c'est donner à penser que la résistance dans les camps a été un phénomène majeur, central et présent dans le quotidien des déportés, de l'univers concentrationnaire, ou de la Shoah. Et il faut le poser d'emblée, l'acte de s'opposer à quelque chose – qui est la définition la plus simple que l'on peut donner à la résistance — n'est pas une posture qui ait été parmi les plus répandues parmi les déportés. Pas plus qu'elle l'a été dans les différents pays. Vous le savez, la résistance en Europe, en France, elle a été d'abord et avant tout, et jusqu'à la fin de la guerre, un phénomène minoritaire, qui, au fur et à mesure que les années passaient a pris une envergure de plus en plus grande. Mais parmi les opinions publiques, cette opposition au nazisme, au régime de collaboration, à Vichy en France, a été un phénomène très, très, très minoritaire. Il l'a été plus encore dans l'univers concentrationnaire et dans les lieux qui se rattachaient à la Shoah.

Prendre la mesure de la résistance dans les camps nazis, c'est d'abord prendre conscience que c'est un phénomène ultra-minoritaire. Deuxièmement, que c'est un phénomène qui ne peut être appréhendé, c'est-à-dire compris, qu'en ayant en permanence à l'esprit ce qu'est l'univers dans lequel ces actes de résistance vont se réaliser. Et de ce point de vue-là, je vous renvoie au dossier pédagogique fait par le Musée de la Résistance nationale, qui – je vous le dis très simplement – est pour moi l'un des meilleurs qui a été réalisé cette année sur le sujet, parce qu'il commence et parce qu'il développe sur l'ensemble des problématiques du sujet d'ailleurs, mais tout particulièrement sur cette présentation du système concentrationnaire et de la Shoah, ce qu'est ce cadre dans lequel la résistance va s'opérer.

L'univers concentrationnaire

Cet univers, vous le savez, est en lui-même extrêmement complexe, et il va évoluer au fur et à mesure de la guerre. Il faut là aussi que vous dépassiez le seul cadre de la Seconde Guerre mondiale et de la France pour appréhender le phénomène à l'échelle européenne. Le système concentrationnaire, vous le savez, n'est pas né avec la Seconde Guerre mondiale ; il est né avec la naissance du IIIe Reich, dès l'arrivée d'Hitler et des Nazis au pouvoir en janvier 1933. Les camps de concentration ont été créés par les Nazis pour réprimer les mouvements d'opposition (politiques, syndicaux, intellectuels, religieux parfois). Les camps de concentration sont, dans l'optique où ils sont fondés en 1933, d'abord et avant tout des camps pour terroriser l'opinion, pour rééduquer l'opinion et les opposants sur la base des principes du IIIe Reich. C'est pourquoi un certain nombre d'opposants, un certain nombre de personnalités placées dans les camps de concentration en Allemagne, vont pouvoir se libérer, pour autant qu'ils donnent des gages suffisants aux nouveaux dirigeants du pays.

Cette situation va bien sûr évoluer avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale alors que le système concentrationnaire va prendre une extension : en termes de population, qui va désormais atteindre plusieurs centaines de milliers de personnes ; par le poids des nationalités – plus d'une trentaine de nationalités vont être placées dans les camps de concentration – ; et surtout, l'idée de la libération d'un camp va devenir, notamment pour les ressortissants étrangers, tout à fait illusoire, bien sûr. Les camps vont se recentrer sur leur dimension de persécution, d'exclusion, et d'intégration dans le système de la guerre totale, c'est-à-dire la mise à la disposition de l'industrie militaire allemande de la population concentrationnaire.

Les conditions mêmes de la résistance dans les camps nazis ne vont donc pas se poser de la même manière durant cette première période de 1933 à 1939 et puis après, avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, entre 1939 et 1945.

Les centres de mise à mort

À côté de l'univers concentrationnaire, vous le savez, existent d'autres camps ; d'autres qui, en vérité, ne le sont pas, qui ne correspondent pas à la représentation, à l'image que nous avons du camp, du camp de Dachau, du camp de Buchenwald, du camp de Ravensbrück dont nous allons parler aujourd'hui... celle de ces dizaines de baraquements souvent préfabriqués, en bois, dans lesquels les déportés sont placés, et à l'intérieur desquels ils vont tenter de survivre, la plupart étant mis au travail forcé au profit du IIIe Reich. L'univers dont je parle est celui des camps, des lieux de détention qui sont d'abord et avant tout des lieux d'assassinat pour les quelque six millions de Juifs d'Europe qui vont être les victimes à partir de l'année 1941 de ce que les nazis appellent déjà depuis plusieurs années « la solution finale de la question juive  », mais qui à partir de l'automne 1941 ne va plus passer par l'émigration forcée en dehors du Reich et des territoires occupés, mais bel et bien par un assassinat systématique de familles entières, c'est-à-dire un génocide.

Les nazis vont mettre en place, pour pratiquer cet assassinat massif. D'abord, à partir de l'invasion de l'Union Soviétique au milieu de l'année 1941, ils vont mettre en place des exécutions massives, par balles, à travers le rôle des Einsatzgruppen, des groupes mobiles de tuerie, qui vont, dans tous les territoires à l'Est de l'Europe, en Union Soviétique, en Ukraine tout particulièrement, provoquer la mort d'environ un million et demi de personnes. Mais ils vont aussi, et surtout, créer de véritables usines – c'est un mot qui n'est pas employé à l'époque, il est anachronique, mais il correspond bien à ce qui est pratiqué par les nazis – c'est-à-dire un processus industriel d'assassinat, un terminus ferroviaire au bout desquels se trouvent quelques baraquements pour une faible garnison SS et des auxiliaires, notamment ukrainiens guère plus d'une centaine de gardes ; entre cinq cents et mille Juifs sélectionnés à l'arrivée des convois pour faire fonctionner cette usine ; et des installations criminelles : des chambres à gaz, qui vont fonctionner de différentes manières suivant les lieux ; et puis à côté, des outils pour faire disparaître les corps.

C'est ainsi que le camp de Treblinka, qui est l'un des six centres de mise à mort créés par les nazis, en Pologne – pourquoi la Pologne ? Parce que c'est là que se trouve l'essentiel des communautés juives d'Europe, et que c'est un territoire qui se trouve au cœur de l'Europe. Parmi ces six centres de mise à mort existe Treblinka, au nord-est de Varsovie, dans lequel les nazis vont assassiner environ 900000 personnes. Treblinka n'est pas un camp : il n'y a guère plus d'une vingtaine de baraquements, il y a une centaine de gardes, il y a environ 800 Juifs qui sont contraints de faire fonctionner les installations criminelles et de trier les biens pris aux nouveaux arrivants, et de vastes champs dans lesquels les corps sont dans un premier temps ensevelis.

Les conditions et les formes de la résistance

La résistance dans les camps doit, dans votre esprit, prendre en compte l'intégralité des gestes d'opposition qui vont se manifester ; et donc vous comprenez bien qu'ils seront réalisés dans des situations extrêmement différentes, suivant que les déportés sur lesquels vous allez porter votre intérêt seront dans ces camps de concentration ou dans ces centres de mise à mort. Mais il faut que vous ayez là encore à l'esprit que partout, depuis les camps de concentration dès leur ouverture en 1933, jusqu'aux fosses de Treblinka, dans les ghettos polonais jusque dans les prisons allemandes, partout des hommes et des femmes vont s'opposer au projet nazi.

Les camps, c'est d'abord une jungle, une jungle rationnelle, avec des règles que les nazis se sont attachés à définir, avec un emploi du temps, avec une organisation logistique et administrative qui fait fonctionner le système – qui le fait mal fonctionner, mais qui est en même temps un univers irrationnel et rationnel à l'intérieur duquel ces résistants vont s'attacher à glisser des grains de sable pour gripper la machine. Et d'ailleurs, dans les camps, la population n'était pas faite tout entière de résistants, d'opposants... À Buchenwald, par exemple, ils n'étaient guère plus d'un tiers des nouveaux arrivants parmi les Français. C'est parmi ceux-là qu'une majorité vont s'engager à poursuivre le combat qu'ils avaient entamé en France.

La résistance dans les camps va donc prendre une forme complexe, suivant les lieux où elle se déroule, et surtout elle va prendre des formes très diverses. Mais pour celles et ceux dont les nazis avaient projeté l'assassinat, le fait de survivre était déjà en soi un acte de résistance, basique certes mais déjà en soi un acte de résistance. D'autres formes ont eu lieu, des formes qui nous ramènent à la fois à une dimension individuelle et collective. Individuelle quand il s'est agi de réaliser pour soi-même de poursuivre un travail intellectuel. Ne pas s'abandonner à seulement la perspective de la fin et du travail, du labeur, mais continuer à réfléchir. Ces carnets, ces dessins aussi, qui ont été faits par des artistes eux-mêmes déportés et qui attestent aujourd'hui encore de ce qu'a été la réalité de la vie, de la survie dans ces camps... Une production artistique et culturelle beaucoup plus nombreuse qu'on ne pourrait l'imaginer. C'est vrai pour les ghettos, c'est vrai pour les camps... ce n'est guère vrai pour les centres de mise à mort.

Formes de résistance également quand il s'est agi, d'une manière un peu plus engagée, un peu plus profonde, d'entretenir le moral de ses camarades. On savait que le débarquement avait eu lieu, et aussi que la grande victoire annoncée par les Nazis sur le front ouest après la libération de Paris signifiait que Paris avait été libérée.

L'insurrection de Buchenwald

L'un des événements marquants dans l'histoire des camps, c'est l'insurrection qui est survenue à Buchenwald le 11 avril 1945, qui avait été effectivement préparée depuis plusieurs mois par l'organisation clandestine qui a pris à Buchenwald une forme tout à fait exemplaire et assez singulière dans l'histoire des camps. D'autres formes ont existé : on peut citer bien sûr Dachau, avec parmi les leaders français Edmond Michelet... Ravensbrück, Mathausen également, au-delà du serment qui a donné lieu à une résistance collective et organisée extrêmement importante, et qui d'ailleurs, en tout cas à Buchenwald et à Mathausen, a d'abord et avant tout été l'émanation des forces politiques dominantes dans le camp, essentiellement les communistes allemands qui avaient été parmi les premiers internés dans les camps nazis.

Cette insurrection a été déclenchée le midi du 11 avril, après de nombreux débats à l'intérieur du comité international, au moment où les troupes américaines arrivent. Le son de la canonnade était déjà audible depuis plusieurs jours, mais le 11 avril au matin, les alertes terrestres et aériennes retentissent dans le camp ; cela veut dire que les troupes américaines sont aux portes de la première enceinte de Buchenwald, et donc les autorités clandestines déclenchent l'insurrection. Les Français, l'organisation clandestine française, était, elle, partisane déjà depuis plusieurs jours de lancer l'insurrection. D'aucuns avaient effectivement rêvé de cette insurrection qui aurait permis très rapidement ensuite de gagner les bassins ouvriers de Weimar et de lancer véritablement une insurrection quasi-populaire, à l'image de la libération de Paris. Les responsables clandestins allemands étaient beaucoup plus prudents, et ont donc attendu – pour ne pas mettre en péril les forces de la Résistance et la vie des déportés, en tout cas le moins possible – que ce contact avec les troupes américaines soit imminent.

Cette insurrection va effectivement être déclenchée par les internés, donner lieu à la prise des miradors de l'enceinte, le franchissement de l'enceinte, et puis, seulement en fin d'après-midi, au contact avec les troupes américaines qui pénètrent dans le camp et qui vont poursuivre leur avancée à la poursuite des SS qui se sont très largement enfuis – un groupe va être effectivement d'une centaine d'hommes capturés par les déportés, et ensuite transmis aux autorités américaines qui prennent possession à proprement parler du camp dans les jours qui suivent. Cette insurrection de Buchenwald est tout à fait unique dans l'histoire des camps.

L'insurrection du Sonderkommando d'Auschwitz-Birkenau

Auschwitz, c'est à la fois un camp de concentration, créé par les nazis en 1940 pour interner les opposants politiques polonais, les anti-fascistes polonais. C'est aussi, à partir de 1942, un véritable complexe qui intègre à Birkenau un centre de mise à mort, où coexistent, à quelques mètres de distance, à la fois des baraquements pour faire travailler plusieurs dizaines de milliers de déportés, notamment juifs, et à côté, un centre de mise à mort, des installations de gazage massif qui vont conduire à l'extermination de plus d'un million de personnes.

Dans ces conditions très particulières, où l'on est aux confins de l'univers concentrationnaire et de la Shoah, va se dérouler une révolte organisée par les membres du Sonderkommando, c'est-à-dire le groupe des détenus qui étaient obligés par les SS de faire fonctionner ces installations criminelles. Cette révolte va être déclenchée en octobre 1944. Les détenus du Sonderkommando savent alors qu'ils vont être liquidés dans les semaines qui viennent par les SS. Ils avaient [écrit] des témoignages qu'ils avaient enterrés aux portes du crématoire III – il y avait quatre crématoriums, quatre grandes installations homicides à Birkenau. Au pied de l'un d'entre eux, dans l'enceinte de l'un d'entre eux, trois récits vont être écrits et déposés dans des urnes qui vont être redécouvertes après guerre, et qui sont des journaux clandestins de quelques membres de ces Sonderkommandos qui espèrent gagner à leur cause les autres membres – il y a près de 800 membres des Sonderkommandos au total à Birkenau. Ils espèrent provoquer une évasion collective qui leur permette de se sauver et de témoigner de ce qu'ils ont vu et dont ils ont été malgré eux les acteurs au camp de Birkenau.

À Birkenau cette révolte va s'achever dans le sang. Tous les membres du Sonderkommando qui se sont échappés vont être retrouvés et assassinés, et les quatre femmes qui, au sein d'une usine d'armement, avaient réussi à prélever de la poudre pour réaliser clandestinement des grenades – pour employer une métaphore – pour faire sauter les crématoires – et le crématoire IV va effectivement sauter grâce à cette poudre – ces quatre femmes vont être retrouvées par la Gestapo et pendues collectivement le 6 janvier 1945, moins d'un mois avant la libération du camp le 27 janvier. Le 6 janvier ces quatre femmes sont pendues collectivement devant les déportés pour faire un exemple, et ce sera le cas d'ailleurs dans bien d'autres camps.

Il y a eu deux autres révoltes dans les centres de mise à mort : à Treblinka en août 1943, et à Sobibor, en octobre 1943. Là encore, il n'y a pas de perspective de survivre, de réaliser la jonction avec les troupes de libération – on est encore au cœur de l'année 1943, dans un conflit qui dure et dont les perspectives de libération ne sont pas proches. Là encore, il s'agit de susciter une évasion collective, de gagner les forêts avoisinantes où des partisans, la résistance polonaise se trouve, et espérer survivre à la fin de la guerre. Dans ces cas-là, et c'est un geste qui va concourir à avoir des témoignages sur le fonctionnement de ces centres de mise à mort. À Sobibor, il y aura à la fin de la guerre une soixantaine de rescapés et à Treblinka, une cinquante ou une soixantaine de rescapés qui ont réussi à survivre à la traque des SS jusqu'à la fin de la guerre.

Conclusion

Je vais vous inviter, donc, à faire ce travail d'histoire et de mémoire, à vous replonger aussi dans la documentation, dans un certain nombre de documents d'archives qui existent et qui sont notamment conservés par le Musée de la Résistance nationale. Vous inviter à casser les clichés, les représentations qui aujourd'hui malheureusement parfois viennent entraver la compréhension de ces phénomènes qui sont complexes, qui ne se confondent pas avec un jugement sur l'attitude d'hommes et de femmes, mais simplement de rendre aussi à travers le travail d'histoire et de mémoire que vous allez faire, à rendre hommage à leurs engagements en le réinscrivant dans un temps long, celui de l'engagement de leur vie, qui ne se résume pas à ce qu'il a été dans les camps, mais qui bien souvent était précédé d'un engagement dans l'Europe occupée, et qui bien souvent pour la plupart d'entre eux, s'est également poursuivi après-guerre.