Accueil Concours Résistance et Déportation (CNRD)

CNRD 2012-2013 : témoignage de Roland Vaillant

Témoignage donné lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD sur le thème :
« Communiquer pour résister (1940-1945)  »

Tournage et montage par lʼéquipe audiovisuelle du CRDP de Créteil, sous la direction de Jean-Luc Millet :

Préparation iconographique : Daniel Martin ; tournage : Didier Delattre - Jean-Luc Millet ; assistante de réalisation : Leslie Diaz ; montage et réalisation : Éric Brossard - Daniel Martin

Transcription de la vidéo

Quand les nazis ont envahi la France en mai-juin 1940, pour informer les Français, il y avait surtout la radio et lʼimprimerie. La radio était sous le contrôle des autorités occupantes, de même que la presse officielle. Les moyens dʼexpression des opposants étaient donc des plus réduits. Il y avait bien Radio Londres, très difficilement audible parce que brouillée, et les graffitis, mais peu de personnes étaient atteintes. Dès que lʼon voulait toucher plus de monde, il fallait avoir recours à lʼimprimerie. Mais ce nʼétait pas facile, ne serait-ce quʼen raison de la place et du matériel nécessaires.

À lʼépoque, il y avait en gros trois modes dʼimpression : la lithographie et lʼhéliogravure, destinées aux éditions de luxe, et la typographie pour les impressions courantes. Les caractères, en alliage à base de plomb, étaient assemblés soit manuellement, soit avec des machines, pour constituer les textes qui étaient disposés et bloqués, en variant les grosseurs et les polices, à lʼintérieur de châssis métalliques appelés formes. Ces formes étaient recouvertes dʼencres spéciales, et le texte était imprimé par pression, sur une feuille de papier placée au-dessus. Hors les imprimeries de grands journaux comme les quotidiens, il existait, dans lʼimprimerie dite de labeur, des machines permettant lʼimpression dʼimprimés qui excédaient très rarement le format univers, cʼest-à-dire 1 m sur 1,30 m. Pour imprimer, il fallait donc des machines, un endroit assez vaste pour les abriter et du personnel quand le format était un peu grand. En effet, une forme de format double raisin pesait plusieurs dizaines de kilos, elle était difficilement déplaçable par une personne seule.

Imprimer clandestinement nʼétait donc pas facile. Pourquoi mon père lʼa-t-il fait et comment a-t-il pu le faire sans être arrêté ? Voici comment cela est arrivé. Mon père, artisan imprimeur très compétent, avait en 1939 une toute petite imprimerie qui abritait trois machines. La première, pour le format A4, pouvait fonctionner à moteur et aussi à la pédale, ce qui a été bien utile quand il nʼy a pratiquement plus eu de courant, et quʼil fallait placer les feuilles de papier à la main sur la presse. La seconde, de format à peine plus grand, était entièrement automatique. La troisième, la grande machine, automatique elle aussi, était dʼun format double raisin, cʼest-à-dire quʼelle permettait lʼimpression de 65 cm sur 1 m. Dans sa prime jeunesse, mon père avait été brinquebalé dans une grande partie de lʼEurope, car sa mère était, selon lʼhistoire ou la légende familiale, danseuse à la Scala de Milan. Il avait acquis, du fait de son ascendance française par son père, italienne par sa mère, et par ses séjours à lʼétranger, une sorte de sentiment de fraternité universelle. Il avait fait la guerre de 1914-1918, avait eu la croix de guerre, mais les 1 200 000 morts français lʼavaient profondément marqué. Vers la fin de cette guerre, il avait gardé des prisonniers allemands et les avait humainement traités. Cʼest-à-dire quʼen 1940, il nʼavait aucune haine des Allemands, mais je me rappelle quʼil avait la doctrine nazie en horreur, surtout en raison de son racisme.

En 1940, jʼavais 13 ans, donc lʼâge de raison. Je me souviens parfaitement de lʼétat dʼesprit de mon père et de la quasi-totalité des gens qui nous entouraient. On peut le résumer ainsi : on a perdu la guerre, cʼest terrible dʼêtre envahi, mais il nʼy a pas eu un million de morts. De toute façon, on ne peut plus rien y faire, essayons de survivre, et laissons les Allemands sʼexpliquer avec le reste du monde sʼils veulent le conquérir. Comme le papier était extrêmement rare et contingenté, quʼil fallait remplir des tas de formalités pour pouvoir exercer et quʼil y avait très peu de travail dans lʼimprimerie, mon père a été contraint de fermer son atelier et nous avons survécu très mal. On crevait littéralement de faim, puisque ma sœur est morte de tuberculose en 1942. Plus les jours passaient, plus les sentiments de mon père à lʼégard des envahisseurs changeaient. Jʼai compris quʼil haïssait leur régime quand, rue du Temple, nous avons lu une affiche rédigée en français et en allemand, qui indiquait les noms des otages fusillés à la suite dʼun attentat commis par dʼautres. Je me rappelle lʼavoir vu serrer les poings et crisper les mâchoires de rage contenue. De plus, il y avait une chose quʼil ne pouvait pas « encaisser », pour dire le vrai mot, cʼétait la déportation des juifs, car nous vivions en plein quartier juif, à quelques mètres de la rue des Rosiers, rue du Bourg-Tibourg.

Mais comment agir ? Nous ne connaissions personne. Nous avons continué à subir, mais cette fois, avec le désir de se révolter. Vers la fin de 1943, mon père a rencontré un de nos voisins, propriétaire dʼune imprimerie bien plus importante, qui lui a dit quʼil pouvait peut-être lui procurer un peu de travail. Cʼest ainsi quʼil a rencontré Georges Montaron, qui lui a montré un exemplaire de Témoignage chrétien et lui a demandé sʼil pouvait en imprimer 10 000 exemplaires. Mon père ayant répondu affirmativement, Georges Montaron lui a demandé de lire quand même ce quʼil y avait écrit dans ce journal. La lecture de quelques phrases lui a vite indiqué quʼil sʼagissait de textes antiallemands. Évidemment, mon père a accepté, cʼest ainsi que nous avons participé à la Résistance. Je me rappelle que ce sont les pompiers qui livraient les plombs déjà mis en forme et le papier. Par la suite, nous avons imprimé, outre Témoignage chrétien, dʼautres titres, dont Défense de la France. Jʼai quitté mon emploi de garçon de courses au Crédit du Nord et je suis venu aider à lʼatelier. Au début, après chaque impression, on mélangeait les plombs et on détruisait les mauvaises impressions. Mais faute de temps, on a vite abandonné ces précautions, illusoires dʼailleurs. Le nombre de travaux augmentant, plusieurs résistants inconnus sont venus nous aider, et quelques mois avant la Libération, il aurait suffi de faire quelques pas dans lʼatelier pour se rendre compte du genre de journaux qui sortaient de nos presses.

Nous avons eu quelques difficultés, car les coupures de courant étaient de plus en plus nombreuses, et nous nous sommes relayés pour actionner la pédale – quatre coups de pédale par impression, quand même – de la Minerve sur laquelle nous éditions nos tracts. Vers fin 1944 – Paris sʼest libéré le 25 août –, nous avons reçu la visite dʼun inspecteur du commissariat voisin, qui nous a demandé de ne plus imprimer la nuit – nous travaillions la nuit, le courant faisant moins défaut –, car les voisins se plaignaient du bruit. En partant, il a dit : « Essayer de ne plus déranger le voisinage, car si nous enquêtons, il ne vous restera plus quʼà faire vos valises. »

Voilà lʼhistoire de mon père, qui nʼétait pas un héros et qui nʼa jamais prétendu en être un. Nous avons eu de la chance, car nombreux étaient les imprimeurs clandestins qui ont été arrêtés. Ceci est sans doute lié au fait que nous sommes entrés tard dans la Résistance, et que lʼimprimerie était restée fermée pendant longtemps.

—Transcription réalisée par Anne Dupin.