Accueil Concours Résistance et Déportation (CNRD)

CNRD 2012-2013 : témoignage de Jacqueline Fleury

Témoignage donné lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD sur le thème :
« Communiquer pour résister (1940-1945)  »

Tournage et montage par lʼéquipe audiovisuelle du CRDP de Créteil, sous la direction de Jean-Luc Millet :

Préparation iconographique : Daniel Martin ; tournage : Didier Delattre - Jean-Luc Millet ; assistante de réalisation : Leslie Diaz ; montage et réalisation : Éric Brossard - Daniel Martin

Transcription de la vidéo

Moi, jʼétais élève dʼun lycée au moment de lʼarrivée des Allemands, donc je crois que jʼavais à peu près le même âge que vous, qui êtes ici aujourdʼhui. La raison de lʼengagement (puisque notre ami vient de vous en parler) de ma famille – car notre histoire de résistance, cʼest une histoire de famille : ma mère était originaire du Soissonnais et avait déjà vécu la guerre de 1914-1918 dʼune façon dramatique. Son père avait été déporté pendant toute la guerre de 1914-1918. Cʼest quelque chose dont on a peu parlé. Donc cette famille était très marquée et ne pouvait accepter la botte allemande sur notre sol.

Le premier engagement, le premier acte que nous avons fait, mon frère et moi, pour la Résistance, a été de dessiner des tracts, que nous reproduisions, à lʼépoque, avec du papier calque – vous avez beaucoup de chance, maintenant, vous reproduisez nʼimporte quoi avec des moyens extraordinaires qui me font rêver quand je pense à ce que nous avions à lʼépoque. Ces tracts, évidemment, cʼétait peu de chose, mais cela a eu, je crois, une importance – vous lʼavez dit aussi, dʼailleurs. Moi jʼai commencé à vraiment avoir un rôle, un tout petit rôle dans la Résistance, avec lʼun de mes professeurs. Jʼai fait, pour ce professeur de lettres, des actions ponctuelles, durant peu de temps. Puis jʼai eu un contact très important avec lʼune de mes amies, qui était entrée dans un mouvement qui sʼappelait « Défense de la France ». Ce contact va être extrêmement important, puisque nous étions un petit groupe dʼétudiants – je crois que jʼétais la plus jeune, puisque jʼétais encore lycéenne –, qui allions chercher ces journaux, imprimés dans différents endroits à Paris, pour les rapporter à Versailles, où jʼhabitais, et pour les distribuer dans notre région. Nous avons, notamment, alimenté les usines Renault.

La difficulté, les dangers, même, étaient importants, donc nous avions des directives. Dʼabord, nous nous connaissions très peu entre nous. Moi, jʼai surtout connu deux camarades de « Défense de la France » qui étaient Versaillais aussi. Nous allions quelquefois à deux jusquʼà Paris, dans les mêmes wagons, mais nous avions ordre de ne surtout jamais rentrer en prenant le même train, pour éviter les arrestations à plusieurs. Les dangers existaient dans les rues, le métro, les gares. Nous risquions dʼêtre arrêtés par la police française, hélas, et par la police allemande. Mais la police allemande, nous la repérions facilement, car cʼétaient des militaires qui portaient une énorme plaque – je ne sais pas si vous en avez déjà vu – et donc on les repérait. Et puis pour nous, ce qui était le plus dangereux, cʼétait naturellement la Gestapo, qui se trouvait aussi dans les trains ou les gares. Nous avions des camarades qui ont été arrêtés comme cela. À Paris, nous allions dans différents endroits. Je me souviens surtout de ce que je pouvais représenter à lʼépoque, une petite gamine en socquettes, avec son cartable ou un petit sac à dos – un petit sac comme vous en avez peut-être encore maintenant, qui ressemble à cela.

Dans notre vie habituelle – nous étions, nous, en zone occupée, toute la région était occupée dès 1940 –, les Allemands dirigeaient la vie des habitants de toutes les grandes villes, et même dans les campagnes. Quelquefois, il mʼest arrivé de me trouver dans une gare versaillaise et de ne pas avoir le droit dʼen sortir, parce que les Allemands avaient décidé un couvre-feu, une interdiction pour les habitants de circuler dans la ville, sauf quand on avait un laissez-passer. Je pense quʼil nʼy a que les médecins et les infirmières, et peut-être dʼautres personnes, qui en avaient, mais naturellement pas nous, et certainement pas moi, qui devais aller très loin dans la ville pour regagner le foyer familial. Sortir dʼune gare, ce nʼétait pas difficile. Mais ensuite traverser la ville, parcourir cette ville où il nʼy avait plus que les groupes de soldats allemands qui faisaient des rondes… Ces soldats, Dieu merci, avaient – comme en ont, je crois les soldats maintenant – des chaussures à clous qui, sur nos pavés versaillais, faisaient énormément de bruit – je crois quʼon avait une oreille très attentive à ce genre de bruits. Jʼavais repéré, sur tout mon parcours, des portes cochères, des endroits, des immeubles où je pouvais me cacher pour laisser passer le groupe de soldats, sʼils faisaient une ronde tout près de mon parcours – à lʼépoque, il nʼy avait pas tous les moyens quʼil y a maintenant pour fermer les immeubles. Je parcours encore maintenant ce chemin que jʼai fait si souvent, avec mes journaux clandestins dans mon petit cartable, quand je regagnais ainsi le domicile familial.

En parallèle de ce que je faisais, jʼavais un frère aîné qui parlait remarquablement lʼallemand, car nous avions vécu en Allemagne. Il avait, un peu comme certains de nos amis ici, pensé rejoindre le général de Gaulle, rejoindre Londres, comme beaucoup de jeunes. Il avait à peine 20 ans, et lʼun de nos amis, chef dʼun réseau, lui avait conseillé de rester en France, pour se servir de cette possibilité quʼil avait de parler si bien lʼallemand. En juillet 1943, il y a eu beaucoup dʼarrestations à « Défense de la France », notamment parmi les Versaillais, et jʼai été coupée de ce petit groupe. Il fallait bien sûr ne plus rejoindre les endroits à Paris où nous avions lʼhabitude dʼaller. Jʼai rejoint mon frère dans ce réseau de renseignements qui sʼappelait Mithridate et je suis devenue son agent de liaison. Le réseau Mithridate a eu un rôle important dans cette région versaillaise. Notamment parce que, dans le très joli petit château de la Maie quʼoccupait lʼarmée allemande – comme tout ce qui était bien dans nos villes de France et de Navarre – avec le drapeau à croix gammée sur les toits, à un moment, vont se trouver certains plans du mur de lʼAtlantique. Mon frère en a subtilisé, et nous avons été quelques jeunes filles du réseau à les recopier – et là encore, je rêve de ce que vous avez comme moyens pour faire nʼimporte quoi, pour avoir dans vos poches, les uns et les autres, soit des dessins, soit du texte. Nous recopiions, dans une arrière-boutique versaillaise, ces plans avec du papier calque. Et ils sʼen allaient ensuite vers Londres. Il y avait toute une filière dans le réseau, et ces plans sʼen allaient, je pense, rejoindre, le BCRA.

Jʼai eu un autre rôle, aussi, celui de trouver des lieux dʼémission. Car dans notre réseau, mon frère avait avec lui un jeune garçon qui était un radio. Et bien sûr, nous avions un poste de radio, mais il fallait trouver des lieux pour émettre. Cʼétait extrêmement difficile, parce que même les meilleurs amis du monde nʼouvraient pas facilement leur appartement à ce genre de résistance. Il était très dangereux dʼavoir un poste émetteur, car les Allemands avaient des moyens de repérage. Le radio lui-même a souvent émis à la maison, car ma mère avait ouvert son appartement à la Résistance. Mon père faisait partie dʼun autre réseau, lʼOCM.

—Transcription réalisée par Anne Dupin.