Accueil Concours Résistance et Déportation (CNRD)

CNRD 2012-2013 : témoignage de Roland Cléry

Témoignage donné lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD sur le thème :
« Communiquer pour résister (1940-1945)  »

Tournage et montage par lʼéquipe audiovisuelle du CRDP de Créteil, sous la direction de Jean-Luc Millet :

Préparation iconographique : Daniel Martin ; tournage : Didier Delattre - Jean-Luc Millet ; assistante de réalisation : Leslie Diaz ; montage et réalisation : Éric Brossard - Daniel Martin

Transcription de la vidéo

À la déclaration de la guerre, jʼétais âgé de 12 ans, puisque je suis né en 1927, et jʼétais loin de penser que je serais un acteur témoin de beaucoup de choses. Je me destinais à une carrière militaire, mon père était officier et mon grand-père officier – tué à Verdun en 1916 –, après avoir fait lʼexode ; cʼétait toute une aventure, cet exode, vous en avez entendu parler. Nous nous sommes retrouvés dans le Sud de la France, car la moitié du nord de la France se trouvait dans le sud, avec beaucoup de problèmes. Nous sommes retournés à Paris en septembre 1940. Mes parents habitaient presque à la porte des Lilas, avenue Gambetta, et depuis 1933, jʼétais élève au lycée Voltaire, avenue de la République, à Paris. Mon père, qui était officier dans les transmissions, avait fait partie du corps expéditionnaire qui était allé à Narvik, en Norvège. Ce corps, lorsque les Allemands sont rentrés en France, sʼest replié sur la France, plutôt que de rester en Norvège. Et entre la Norvège et la France, il y avait lʼAngleterre. Certains bateaux, dont celui de mon père, ont fait escale en Angleterre. Et là, des agents quʼon appelait les gaullistes disaient aux militaires en transit : « Ou bien vous venez avec nous dans la France libre, si vous voulez continuer la guerre, ou bien, si vous ne voulez pas, vous rentrez en France. La France est occupée par les Allemands, à vos risques et périls. »

Mon père a donc choisi de rester – cʼétait au mois de juillet 1940 – en Angleterre, dans la France libre. Ce qui fait que jʼai revu mon père en 1946 seulement. Et jʼavais beaucoup dʼatomes crochus avec mon père, comme tous les fils. Il était officier dans les transmissions, et mʼa appris le morse, que jʼai complété chez les scouts. Lʼalphabet morse, ce sont des points et des traits, à une certaine vitesse. Cʼest une question dʼoreille. Et moi, elle comprenait très bien, mon oreille. Je dirais, comme certains : le morse, cʼest une musique. Mais je ne suis pas musicien, il nʼy a quʼun seul chant que je comprends, cʼest la Marseillaise, parce que je vois les gens qui se lèvent – cʼest une boutade. Nous sommes revenus à Paris, ma mère et mes deux sœurs. Jʼavais passé avec succès mon examen dʼentrée au Prytanée militaire de la Flèche – cʼétait un établissement qui, en principe, était réservé aux fils dʼofficiers qui se destinaient aux grandes écoles. Je ne sais pas ce que jʼaurais pu faire, mais je suis très fier de dire : « Jʼai été reçu au concours dʼentrée au Prytanée militaire de la Flèche », parce que cʼest le seul concours scolaire que jʼai passé, puisque jʼai interrompu mes études de lycéen quand jʼavais 15 ans.

Un jour de novembre 1942, ma mère me dit : « Il y a un ami de ton père, le commandant Marandet, qui voudrait bien te voir. » Cʼétait un collègue de mon père et tous les deux faisaient partie, avant la guerre, du service de renseignements de lʼétat-major militaire, ce quʼon avait coutume dʼappeler « le Deuxième Bureau ». Mon père était resté en Angleterre et le commandant Marandet, lui, avait créé un réseau de renseignements qui sʼappelait le SR Kléber (SR, service de renseignements). Les renseignements quʼil récoltait en France occupée, – cʼest compréhensible – concernaient le plan de bataille des Allemands. Cʼest-à-dire quʼil transmettait à Londres, par radio, tous les déplacements de divisions et dʼunités. Cʼétait assez facile de relever les unités allemandes parce que cʼétait marqué à lʼarrière des autocars, il y avait des signes, des dessins, et les agents de renseignements disaient : « Tiens, telle compagnie a quitté telle ville en direction de telle autre. » Ce qui fait quʼen Angleterre, ils connaissaient le plan de bataille, ils savaient où se trouvaient les armées dʼoccupation allemande en France.

Mais cela sʼest arrêté parce quʼil y a eu un coup de filet de la Gestapo et les trois opérateurs radio ont tous été arrêtés. Marandet nʼa sauvé du désastre quʼun seul poste émetteur-récepteur, mais il nʼavait plus dʼopérateur radio. Il a demandé à ma mère si elle voulait bien que, provisoirement, je fasse fonction dʼopérateur radio. Ma mère a dit : « Vous en parlez à Roland. » Moi, jʼétais partant à 120 %, jʼai dit oui. Cʼétait provisoire, il mʼa dit quʼil attendait sous quinze jours dʼautres opérateurs radio parachutés de Londres et des postes émetteurs, mais vous savez quʼen France, ce qui est provisoire dure longtemps. Cela a duré jusquʼau mois de septembre 1944, ce petit jeu-là. Cʼétait la vie dʼopérateur radio : quand jʼémettais, jʼavais des guetteurs qui surveillaient, parce quʼil y avait des moyens de détection, la radiogoniométrie. Mes études me permettent de vous dire que gonio, cʼest du grec qui veut dire angle. Cʼest-à-dire quʼil y avait deux voitures allemandes qui se promenaient et sʼorientaient selon le son du morse, comme vous réglez votre antenne de télévision pour avoir la meilleure image. Mais dans les villes, les ondes étaient déviées par le zinc des toitures et des portes, et cela demandait un certain temps. Selon la consigne de Londres, je devais émettre dix minutes et changer de longueur dʼondes – comme vous changez de chaîne maintenant sur la télévision. Et je reprenais ma petite musique.

Mais les Allemands vous cherchaient toujours. Les guetteurs me disaient : « Arrête-toi », je mʼarrêtais, la voiture passait et je continuais. Jʼavais quitté Paris, mon réseau mʼavait envoyé à Clermont-Ferrand, jʼavais un appartement que jʼhabitais avec ma mère, mes deux sœurs, et jʼémettais en voyant la cathédrale de Clermont-Ferrand. Et comme mon réseau était très bien organisé, de par ses fonctions, puisque cʼétaient des spécialistes du renseignement, cet appartement était situé à 150 m de la préfecture du Puy-de-Dôme, qui correspondait avec notre empire colonial par radio. Ce qui fait que lorsque jʼémettais, les Allemands ne savaient pas si cʼétait la préfecture qui émettait ou un clandestin. Mais enfin, à ce petit jeu-là, cʼest comme le reste, à force de jouer, on gagne : deux fois les Allemands mʼont surpris en train dʼémettre. Mais jʼai réussi à me sauver. Il faut dire que jʼétais jeune et je faisais encore très jeune. Jʼai réussi à échapper à tout cela. Jʼai continué mes émissions jusquʼà la Libération, puis à la Libération jʼai été reçu en Angleterre, mais on nʼa jamais cru que cʼétait moi qui manipulais avec le réseau. Évidemment, au début cʼétait difficile, parce que je nʼétais pas un professionnel, puis je mʼy suis mis. Et même encore aujourdʼhui, passez-moi du morse, je vous le traduis, cʼest resté en moi.

Je me suis engagé dans la première armée, mais mon réseau a intrigué, sans me le dire, pour me faire affecter au SRO de la première armée (SRO, service de renseignements en opération), ce qui fait quʼà ce moment-là, jʼai dû faire le contraire de ce que jʼavais fait en France, on recherchait des clandestins. Et puis on rentrait en même temps que les troupes dans les villes libérées. Le 23 novembre 1944, à la libération de Strasbourg, jʼétais derrière les chars et je me suis retrouvé avec une petite blessure, jʼai été obligé dʼêtre rapatrié à Paris. Je voulais y retourner, alors ils mʼont dit : « Tu tʼes engagé pour la durée de la guerre, tu vas aller faire du renseignement en Extrême-Orient. » Alors cours de parachutage, puis radio… Jʼai été parachuté en Birmanie, contre les Japonais.

— Transcription réalisée par Anne Dupin