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CNRD 2012-2013 : les mesures de sécurité

Questions posées par la salle lors de la rencontre organisée dans le cadre du CNRD sur le thème :
 « Communiquer pour résister (1940-1945) »

Tournage et montage par lʼéquipe audiovisuelle du CRDP de Créteil, sous la direction de Jean-Luc Millet :

Préparation iconographique : Daniel Martin ; tournage : Didier Delattre - Jean-Luc Millet ; assistante de réalisation : Leslie Diaz ; montage et réalisation : Éric Brossard - Daniel Martin

 

Transcription de la vidéo

– Je mʼappelle Sirine et je suis du collège Henri-Barbusse d'Alfortville. Mme Fleury, vous avez dit tout à lʼheure quʼil y avait des allées et venues incessantes pour diffuser les tracts : quelles techniques avez-vous utilisées pour les cacher aux Allemands ?

– J. F.  Les cacher aux Allemands ! Ils étaient simplement dans notre appartement, pour nous en tout cas. Et quand nous avons été arrêtés, début février 1944, il y avait encore certaines choses – notamment, je vous ai montré tout à lʼheure certains journaux, mais il y en avait beaucoup dʼautres ; est-ce que ceux-là nʼétaient pas très visibles…? Mais vous savez, nous avons eu deux fois la Gestapo à la maison : un déménagement, à côté, ce nʼest rien du tout : ils finissaient par trouver. Et ils ont fini par en trouver une partie.

S.  Et vos voisins, est-ce quʼils étaient au courant de cela ?

J. F.  Nos voisins ? En principe, on sʼarrangeait pour que le voisinage ne soit surtout pas au courant.

R. V.  Pour nous, les voisins, au début, ne savaient pas que lʼimprimerie était en fonction, puisquʼon y travaillait, mais personne ne savait ce quʼon y faisait. Nos voisins, il y en avait déjà beaucoup de portés disparus, parce que je vous rappelle quʼon était en plein quartier juif, au 28 de la rue du Bourg-Tibourg, et les rangs sʼétaient singulièrement clairsemés dans le quartier. Et puis vers la fin, je pense que ce nʼétait pas devenu de notoriété publique, mais quand même, je vous ai raconté tout à lʼheure lʼhistoire du commissariat, cet inspecteur qui est venu dire à mon père « Si on enquête, vous faites vos valises. » Je crois donc quʼil y avait au moins quelques personnes qui devaient subodorer quelque chose dʼun peu suspect. Ce que je me rappelle, quand il y a eu la Libération… même pas à la Libération, dès quʼil y a eu la révolte, le 18 août : mon père est sorti sur le pas de la porte et a distribué des tracts dans la rue pour que ce soit bien clair, parce quʼà côté de chez nous, il y avait le fameux imprimeur Ganivet qui, lui, avait travaillé pour les Allemands, autrefois.

– Je mʼappelle Sarah et je suis au lycée Georges-Brassens de Villeneuve-le-Roi. Cʼest une question pour Jacqueline Fleury : dans votre témoignage, vous avez dit que vous vous sépariez lors de vos déplacements et que vous ne vous connaissiez pas. Comment faisiez-vous pour vous retrouver ?

J. F.  Les lieux où nous allions chercher nos journaux, on les connaissait. Nous rentrions toujours, en principe, seules. Et surtout, nous qui étions dans la banlieue, seules dans le train, enfin pas dans les mêmes trains à deux. Là aussi – ce quʼon a expliqué tout à lʼheure – des agents de liaison nous prévenaient dʼune possibilité dʼaller chercher le journal qui venait de sortir qui apportait des informations.

R. V.  Vous ne pouvez pas imaginer quelle contrainte cʼétait dʼavoir à toujours faire attention à ce quʼon disait. Vous, vous avez envie de dire quelque chose, vous le dites ; avec des formes, peut-être, mais à ce moment-là, dès quʼon disait quelque chose, on pensait : « Mais quʼest-ce quʼil va croire, quʼest-ce quʼil va faire ?  », cʼétait une contrainte que je ne vous souhaite pas de subir.

– Je mʼappelle Solène et je suis du collège Henri-Barbusse. Jʼai une question pour Mme Fleury : vous avez dit que vous alliez rechercher des lieux dʼémission, que cʼétait difficile également. Comment faisiez-vous ?

J. F.  En premier lieu, les gens que jʼessayais de contacter étaient des amis très sûrs. Ce nʼétait pas très facile, car même lorsquʼils savaient pourquoi je venais, beaucoup disaient que ce nʼétait pas possible, quʼils ne recevraient pas de radio. Cʼétait extrêmement difficile. Les radios, pourtant, restaient très peu de temps pour émettre, cʼétait absolument nécessaire ; peu de temps dʼémission à chaque endroit. Mais cʼétait très difficile.

R. C.  Première difficulté au début, lorsquʼil y avait peu dʼappareils radio : il fallait sortir dʼune maison, dʼun appartement et aller ailleurs. Là était le danger. Avec votre petite valise, vous pouviez vous faire arrêter. Après, les moyens se sont améliorés ; par résidence, on avait un poste émetteur qui restait sur place, cʼétait déjà ça. Alors je suis resté à Clermont-Ferrand, parce que cʼétait lʼendroit idéal. Nous avions dans notre réseau un syndic, un agent immobilier qui, je ne sais pas trop comment, avait été chargé des séquestres des biens juifs. À Clermont-Ferrand, il y avait une population de juifs : tous ont été arrêtés et déportés. Mais ils avaient des appartements. Ce syndic a mis les scellés – ce qui veut dire quʼon ne peut plus entrer dans lʼappartement –, les objets qui y étaient déposés devaient, théoriquement, être rendus aux juifs lorsquʼils allaient revenir dʼAllemagne, et on leur réservait leurs biens. Mais ce syndic enlevait les scellés, les décollait, et jʼallais avec mon poste émetteur dans un appartement juif, dans une maison juive. Cʼest comme ça que je changeais très souvent de lieu dʼémission. Par deux fois, les Allemands mʼavaient repéré et étaient entrés dans lʼhabitation où jʼétais. La première fois, cʼétait à Clermont-Ferrand. Les guetteurs, je ne sais pas sʼils avaient vu les voitures allemandes gonio de repérage venir. Toujours est-il quʼà un moment, jʼai entendu : « Ils sont là !  », et jʼai vu trois uniformes verts, cʼétait des Allemands. Ma consigne était de partir avec mon quartz – les quartz servaient quand on voulait changer de longueur dʼonde ; un quartz est un stabilisateur de fréquence, donc cʼétait très précieux. Partir aussi avec mes codes et, à la rigueur, laisser la valise dans laquelle se trouvait lʼémetteur-récepteur. Dans nos locaux, on sʼarrangeait toujours pour avoir deux sorties : quand ils entraient par une porte, on pouvait partir par lʼautre, essayer de sʼenfuir. Donc cʼest ce que jʼai fait : jʼétais au deuxième étage, rue Terrasse, et je descendais avec mon poste émetteur. Arrivé à lʼétage – cʼétait encore des vieux immeubles, jʼen ai parlé avec un professeur né à Clermont-Ferrand qui connaissait bien la rue Terrasse –, sous les escaliers, il y avait des sortes de placard avec des balais. Jʼai mis mon poste sous lʼescalier, en me disant : « Je reviendrai le chercher tout à lʼheure. » Je suis arrivé derrière la rue Terrasse ; il y avait beaucoup dʼAllemands, des voitures, ils étaient tous sur le trottoir de lʼimmeuble que je quittais. Très rapidement, je me suis dit : « Si je passe de lʼautre côté, ça va leur sembler louche, tant pis, je passe à travers eux.  » Jʼétais jeune, je faisais très jeune, ils mʼont laissé passer. Après, on en a discuté entre nous, et la conclusion a été : les trois Allemands qui sont entrés mʼont vu partir avec une valise à la main, ils ont dû prévenir – avec des talkies-walkies, vous savez, cʼétait les portables dʼaujourdʼhui – les Allemands qui étaient en bas, que cʼétait un garçon qui partait avec une valise, ils mʼont vu sans valise, donc ils mʼont laissé passer. Cʼest lʼexplication.

R. V.  Le premier principe, cʼétait lʼétanchéité. Moins on se connaissait, moins on risquait de trahir. Mais quand il fallait communiquer, on le faisait au moyen de boîtes à lettres. Cʼest-à-dire quʼil y avait des endroits, des « planques  » où on mettait des messages et, évidemment, cʼétait un des moments les plus dangereux, se faire surprendre avec ces messages, même si on écrivait en termes sibyllins. Les gens qui étaient en face nʼétaient pas non plus des idiots, on ne pouvait pas les tromper facilement. Donc le premier principe, cʼétait : trois personnes qui se connaissaient, cinq au maximum, mais pas plus. Et on communiquait ensuite par des boîtes de relais. Parce que je vous rappelle quʼil nʼy avait pas de moyens de communication, même le téléphone était très rare et je pense quʼil devait être déjà sur écoute à lʼépoque.

J.-L. C.-B.  Le nombre de résistants actifs a été relativement faible, mais à côté de ceux qui étaient des agents ou qui étaient engagés dans un mouvement de façon active, un grand nombre de Français a fait des actes de résistance isolément, sporadiquement : accueillir un agent, escorter quelquʼun, transmettre des journaux clandestins… dans une population qui était largement attentiste. Un des objectifs de notre propagande était précisément que ces actifs se trouvent, au moment de la Libération, selon lʼexpression bien connue, « comme des poissons dans lʼeau  » ; quʼils puissent être aidés par le plus grand nombre possible de Français qui nʼétaient pas des résistants engagés, mais qui seraient prêts à les aider, le moment venu, si nécessaire. Raymond Aubrac, dont on a évoqué le nom tout à lʼheure, qui a été un des créateurs du mouvement Libération-Sud, se plaisait à raconter sa première rencontre avec Jean Moulin. Aubrac était donc en France, à Lyon, avec le petit état-major du mouvement Libération, et Jean Moulin a été parachuté dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942. Il devait prendre contact avec les mouvements de Résistance et, en particulier, avec Aubrac, mais il ne connaissait pas Aubrac, et Aubrac ne le connaissait pas. Il avait donc été convenu des mots de reconnaissance : mots que connaissait Jean Moulin à son départ, qui avaient été télégraphiés en France, et que connaissait Aubrac. Ces mots de reconnaissance étaient : « La lune est carrée  », et lʼautre devait répondre    « Non, elle est verte. » Aubrac racontait quʼil attendait Jean Moulin – quʼil ne connaissait donc pas – derrière une colonne de lʼopéra de Lyon. Il voit un monsieur qui paraissait chercher quelque chose. Il lui dit « La lune est carrée  », mais le monsieur le regarde dʼun air complètement ahuri, donc ce nʼétait pas Jean Moulin. Mais un moment après, lʼinterlocuteur répond « Non, elle est verte  ». Ce qui a été le début dʼune collaboration étroite entre Jean Moulin et les mouvements de Résistance.

– Je suis Tim, du collège Henri-Barbusse, et jʼai une question qui vous concerne tous : est-ce que vous utilisiez des dialectes ou des noms codés lorsque vous parliez entre vous ?

R. C.  On avait des pseudos, des noms de guerre, des fausses identités. Quand je vais dans les écoles, je pose la question : « Pourquoi on avait un faux nom ?  ». Jʼentends des tas de réponses. Pour moi, la vraie, cʼest : lorsque jʼémettais, si jʼétais capturé par les Allemands en train dʼémettre, ils pouvaient faire avec moi du « Funkspiel  », le jeu radio, cʼest-à-dire passer des faux renseignements. Pour éviter cela, les Anglais nous avaient appris un petit code en morse, signifiant : « Je manipule sous la contrainte de lʼennemi  ». Comme ça, les Anglais passaient des faux renseignements également, cʼétait le jeu. Les Allemands me demandent des renseignements, je ne veux pas les leur donner ; ils commencent à me torturer – parce que cʼétait comme ça, on vous arrachait les ongles, etc., mais je reste dans lʼhypothèse –, je ne parle pas, ils nʼarrivent pas à avoir des renseignements de moi ; ils prennent ma carte dʼidentité, avec un faux nom et une fausse adresse ; ils y vont, ils ne trouvent personne. Mais si cela avait été ma vraie identité : ils allaient chez moi, ils prenaient ma mère et ils étaient bien capables de la faire venir et de me dire : « Tu nous donnes des renseignements, sinon on torture ta mère. » Vous vous doutez bien que, dans le but dʼéviter de voir sa mère torturée, on lâche des renseignements. Voilà pourquoi on avait des faux noms.

– J.-L. C.-B.  Les Français libres, très souvent, avaient pris eux-mêmes un pseudonyme, car dans toute la première période, les Français libres faits prisonniers étaient considérés par les Allemands comme des francs-tireurs et risquaient dʼêtre fusillés. Cʼest seulement après Bir-Hakeim que le général de Gaulle a fait savoir, par radio, que si des Français libres prisonniers à Bir-Hakeim étaient fusillés, un nombre égal de prisonniers allemands seraient fusillés par les Français.