Rencontre effectuée au CRDP de l'académie de Créteil le 16 mars 2005, dans le cadre d'un stage du plan de formation académique.
bibliographie de Jeanne Bénameur
Jeanne
Bénameur est née dans un petit village algérien d'un père
arabe et d'une mère italienne. Ces deux langues ont donc bercé
son enfance. Elle est restée en Algérie jusqu'à l'âge
de cinq ans et demi. L'arabe était la langue maternelle de son père
et celle de son premier environnement. C'était également la langue
que parlaient ses parents lorsqu'ils ne voulaient pas que les enfants comprennent.
Jeanne Bénameur pense qu'il est important de situer ces éléments
car il existe des sonorités, des rythmes dans ces langues qu'elle a réintroduit
à sa façon dans son écriture.
Sa mère lui avait appris à écrire, avant d'aller à l'école. Très tôt, elle commença à écrire des petites histoires, des contes, des pièces de théâtre... Cette activité l'a toujours accompagnée. La publication, due au désir de partage, s'est produite beaucoup plus tard. Elle a publié son premier texte en 1989. C'est toujours l'écriture poétique qui mène son travail, quelles que soient les formes qu'il prend ensuite, roman, essai, album, théâtre...
Jeanne Bénameur a effectué un grand trajet dans l'éducation
nationale puisqu'elle a été enseignante jusqu'en 2000. Elle continue
à aimer ce monde qui lui paraît extrêmement fort et important
et dont elle connaît les difficultés. Il se passe des choses fondamentales
à l'école pour de nombreux enfants.
Les ateliers d'écriture tiennent également une place importante
dans son parcours, et en particulier la rencontre avec Elisabeth Bing en 1980.
Ces ateliers l'ont ouvert à une autre façon de considérer
l'acte d'écrire qui a changé considérablement sa pratique
d'enseignante. "Comment faire écrire avec ce que je suis ?"
Jeanne Bénameur a ensuite mis au point sa propre démarche d'ateliers.
Le trajet avec une psychanalyse fut important aussi, en particulier dans la
prise de conscience de ce que peut être un sujet.
Actuellement, elle continue à travailler sur tous ces versants :
l'écriture publiée, des séminaires avec des psychanalystes,
des conseillers d'orientation... la colonne vertébrale de ses interventions
étant toujours l'écriture. Elle mène actuellement un atelier
d'écriture avec des élèves de CE2-CM, à Amiens dans
un quartier où sont regroupés des gens du voyage. Elle travaille
là pour une association qui tente de toucher les parents et pour cela
il faut passer par les enfants.
Le travail en milieu carcéral avec des jeunes l'intéresse également.
Ce milieu ne peut changer que si les gardiens changent aussi, c'est pourquoi
Jeanne Bénameur souhaite qu'un atelier d'écriture soit mis en
place pour les surveillants également. C'est un lieu important pour elle
car son père était directeur de prison et elle a donc vécu
longtemps dans ce milieu. C'est un lieu qui l'interroge toujours et qui lui
a sans doute donné un goût de la liberté très fort.
La guerre d'Algérie a marqué son enfance : la mort est passée très près lorsque lorsqu'elle avait cinq ans (Ça t'apprendra à vivre). L'Histoire les a rattrapés à ce moment-là, et c'est alors qu'elle a pris conscience que notre temps de vie à tous est limité, et qu'il n'est donc pas question de s'ennuyer. Cela l'a beaucoup aidée à comprendre les élèves et à faire en sorte qu'ils ne s'ennuient pas. Ce sentiment a été très moteur dans sa vie et continue à l'être.
Vous
écrivez pour des âges très variés. Comment le choix
du lectorat se pose-t-il, en particulier pour une publication en littérature
jeunesse ou non ? Cela apparaît-il dès les premiers frémissements
du projet d'écriture ou plus tard ?
J.B : Je me rends compte que cela dépend. Pour prendre un exemple,
j'avais la volonté farouche de publier Si même les arbres meurent
en littérature de jeunesse, tout en sachant qu'il n'abordait pas un thème
particulièrement jeunesse. Mais je savais que si j'abordais cette question
en littérature générale, un enfant de dix ou douze ans
n'aurait jamais ce livre en mains. Aucun adulte ne l'achèterait pour
le lui offrir, à cause du thème de la mort qu'il aborde. Pour
offrir à des enfants la chance de le lire, il faut le mettre en jeunesse.
Ça t'apprendra à vivre fut d'abord édité
en jeunesse, puis Denoël m'a proposé de le reprendre et j'ai été
très contente que ce texte parte en littérature générale
aussi, qu'il s'ouvre à un lectorat différent.
J'ai vraiment écrit Une heure
une vie côté jeunesse en me disant "j'ai envie que des adolescents
le lisent". Lorsqu'on se place sur le terrain des ados, la littérature
générale pourrait convenir aussi. Mais il s'agit ensuite de choix
de personnes, parmi les éditeurs : je me dis par exemple, "c'est
un livre pour Thierry (Magnier) " plutôt que "c'est un livre pour la jeunesse".
Cela devient une histoire d'amitié. Lorsque j'ai écrit Les
demeurées, par contre, je savais que ce n'était pas pour Thierry.
Je voulais que d'emblée ce livre soit tout public. Lorsqu'on se place
en littérature dite "de jeunesse", on sait que certains adultes
n'y auront pas accès. Pour Les demeurées j'ai fait le bon
pari puisqu'il est étudié en classe et que je rencontre les élèves
avec ce livre. Mais le public adulte a été touché aussi
en premier.
Les reliques ne peut pas figurer en secteur jeunesse car il aborde
des sujets qui n'interpellent pas encore les jeunes gens et les jeunes filles :
Trois hommes vieux ont aimé la même femme, qui est morte, et ils
fabriquent de fausses reliques à partir de son dernier costume de scène.
La mort n'entrave pas leur amour archaïque et total. Ce thème me
semble d'emblée davantage pour un public adulte qui se pose la question
de comment continuer à aimer un être amant ou amante après
la mort. Alors que dans Si même les arbres meurent, il s'agissait
d'une vraie question pour les enfants, les adolescents : comment continuer
à aimer après la mort, mais du côté parent, grand-parent.
Tout cela est très subjectif et peut être discuté ;
je crois qu'il n'y a pas de règles. Dans Un jour mes princes sont
venus, la mort du père joue sur la vie sexuelle, affective de la
jeune femme et il me semble qu'il est plus approprié de le publier en
littérature générale.
Je me rends compte aussi que je me laisse davantage aller à "l'aventure
d'écrire" en littérature générale. C'est à-dire
à l'inconscient. Les reliques est une grande plongée dans
l'inconscient. Je l'avais déjà écrit il y a dix ans sans
être satisfaite, je l'ai retravaillé il y a deux ans, et c'est
un texte qui m'a fait aller très loin dans la relation avec la mort ;
j'ai accepté de laisser venir les images et de leur donner forme.
C'est une aventure dans laquelle je ne m'autorise pas, à tort ou à
raison, à entraîner des gens qui n'ont pas encore fini de se construire.
Je n'aime pas le terme de morale car je peux aborder n'importe quel sujet en
jeunesse, mais j'ai un point de vue éthique très fort qui est
"je donne ce qui est passé au tamis de ma conscience". Si j'ai en face
de moi des personnes en train de se construire, je ne m'autorise pas à
les entraîner dans les tréfonds de mes errances.
J'ai commencé un texte dont je ne sais absolument pas pour qui il est, jeunesse ou adulte ; c'est un texte qui travaille une de mes obsessions : les maisons. Je change souvent de maison, j'ai des rêves de maisons. Ce texte met en scène un petit garçon qui découvre des maisons qui n'existent pas, mais pour lui elles sont totalement réelles. C'est un texte à mi-chemin du fantastique. Par moment, j'aimerais qu'il soit illustré, j'imagine du graphisme, mais je ne suis pas sûre qu'il soit en jeunesse. Je m'autorise complètement à me laisser "être", ensuite ce sera une affaire de personne, de feeling d'éditeur qui aura un coup de coeur pour ce travail et le prendra ; mais moi, je n'ai rien décidé pour l'instant.
Lorsque j'écris, je ne pense pas au lecteur, sauf lorsqu'il s'agit de littérature de jeunesse. J'ai alors un souci éthique. Sinon, j'ai besoin que ce que j'écris sonne juste, c'est moi la lectrice. Je crois que c'est le désir de me transformer qui fait ma profonde nécessité d'écriture. Lorsque je sors d'un texte auquel j'ai donné forme, je ne suis plus la même. Sans cela, il n'y aurait pas d'aventure. L'écriture me permet d'ouvrir d'autres espaces à l'intérieur de moi, de voir le monde encore autrement, et encore autrement, et encore autrement, même si c'est sur le même thème. Je suis maintenant très consciente de cela. Sans cette transformation, l'écriture n'a pas grand intérêt. Mon pari est que si je suis transformée, mon texte transformera d'autres lecteurs puisqu'on est semblables.
C'est
le grand apport de la psychanalyse : j'ai cessé de me considérer
comme un être original. Nous sommes tous régis par une naissance,
par une mort, nous possédons les mêmes sens pour appréhender
le monde, une sexuation... Tous ces éléments font de nous des
semblables, même si nous avons ensuite nos singularités, notre
histoire, notre éducation, notre culture... Ces singularités vont
donner des goûts mais sur le fonds, je crois que nous sommes profondément
semblables. Je pense donc que lorsque je suis profondément bouleversée
en tant qu'être humain, ce n'est pas possible que quelques autres personnes
ne le soient pas aussi.
Je travaille avec cette espérance et cette conviction. C'est uniquement en ce sens que je pourrai dire que je pense au lecteur. Si on s'arrête aux states superficielles, c'est sans intérêt. Si on essaie d'aller au plus profond, on a une chance de rejoindre le plus grand nombre car l'intime est l'universel.
De quelle façon travaillez-vous ?
J.B : Je peux parler du livre que viens de commencer il y a très
peu de temps ; il va s'appeler Présents. Les textes sont
présents à l'intérieur de moi depuis des années,
en général, avec des images, des gens... Mais il y a des choses
qui n'arrivent jamais dans l'écriture. Elles n'étaient là
que pour porter, aider à la gestation, à donner forme à
autre chose. Quand j'écris, je ne sais jamais vraiment ce qui se passe.
C'est ce qui m'intéresse.
Par exemple, dans Une heure, une vie, je savais que ma jeune fille allait
mentir, que dans le train, elle allait s'inventer des vies épouvantables.
Je ne savais pas lesquelles, ni avec qui. Tout le questionnement par rapport
au père, l'entrée de l'héroïne dans la chambre du
père célibataire, avec le trouble que cela provoque, je ne l'avais
pas prévu. Cela vient en écrivant. Il en est de même pour
ce qui se passe avec la mère, sa féminité, ses relations
avec sa copine... J'avais prévu uniquement que les parents divorcent
dans une sorte de perfection qui n'est pas vivable pour cette jeune fille dont
la seule façon de s'en sortir est de fabuler, et que cela se passerait
dans le train. Ensuite c'est l'écriture qui a tout amené. Je ne
connaissais pas à l'avance les mensonges, juste la ligne.
Avec Les demeurées, je suis partie juste avec un espace, une sorte
de cuisine-maison, cette présence de femme, de mère opaque, sans
langage, et une petite fille. J'ai su assez vite qu'il y aurait l'institutrice,
mais j'ai changé plusieurs fois le personnage qui devait mourir.
Certaines phrases s'inscrivent d'une façon emblématique mais
je retravaille énormément l'écriture tout au long des pages.
Je sais que dans Les demeurées, les deux premières pages
sont hermétiques. On entre vraiment dans l'histoire avec l'arrivée
de la petite fille. Le texte s'était donné à moi de cette
façon énigmatique, et je me suis moi-même questionnée
avant de décider de le garder. Je ne m'impose rien quand j'écris ;
j'essaie de me suivre, c'est à dire d'être vraiment à l'écoute
de ce qui se passe dans ma tête. Quand je suis dans un texte, j'y suis
quotidiennement, quoique je puisse faire d'autre.
Par exemple, ce matin à Créteil, j'ai rencontré des jeunes
gens de lycée professionnel à propos du Ramadan de la parole.
Ce fut très "chaud" ; cet après-midi, je suis ici,
mais ce soir, je vais retrouver mon texte pour le relire, m'interroger, retravailler
quelque chose. J'ai un contact quotidien avec le texte que j'écris. Cela
me prend parfois entièrement, exclusivement.
Je
peux dire que Les reliques m'a profondément ouverte. Cette écriture
m'a fait changer de paysage, vivre ailleurs, ouvrir à des projets dans
lesquels les autres entrent davantage... Je savais qu'en écrivant Les
reliques, j'ouvrais un verrou. Cela n'a pas été facile. C'est
de l'ordre de l'épreuve.
D'ailleurs de nombreux termes de l'édition rejoignent ce sentiment :
par exemple l'expression "corriger les épreuves". Je sais que mon prochain
roman comportera beaucoup de personnages, contrairement à ce que j'écris
d'habitude, dans des univers très serrés. Il y aura des parents
d'élèves, des profs, des élèves, des personnels
de l'administration...
Je reviens aussi à mes premières amours : le théâtre. Je suis allée au Conservatoire quand j'étais jeune fille. J'étais tentée par le métier de comédienne, tout en sentant que ce n'était pas ma place. J'ai beaucoup travaillé la mise en scène, je l'ai étudiée. J'ai écrit une pièce pour deux amies comédiennes : "Femmes à la porte" et la mise en scène de cette pièce me tente. Le contact avec un public immédiat m'intéresse.
Pour Un jour mes princes sont venus, je voulais écrire un texte sur la mort du père. En parallèle, j'écrivais des textes pour faire rire mes copines, des textes de ratages, dont je me suis servie. Si je devais le réécrire aujourd'hui, je le reprendrais en enlevant tout ce qui est drôle, je le retravaillerais. Je n'étais pas assez sûre de moi, à l'époque, j'étais en esquive avec ce qui me faisait violence et j'ai eu peur d'aller au fond de quelque chose. Je l'ai fait par la suite, d'une certaine façon, dans Les reliques.
Ce mélange du côté dramatique, qui poursuit l'héroïne pendant de nombreuses années, et de légèreté est pourtant une alliance assez belle.
J.B : Cela ne veut pas dire que je refuse l'humour, au contraire
j'adore rire, surtout de moi. D'histoire ratée en histoire ratée,
l'héroïne persiste à chercher l'amour. Quand on cherche l'amour
éternel, on cherche quelque part à être éternel,
à ne jamais mourir. La grande leçon de cette jeune femme, c'est
l'amitié avec l'homme qui meurt et qu'elle accompagne.
Elle apprend qu'on peut aimer quelqu'un en sachant qu'on est mortel. Il y a
un risque, quand on aime, c'est que la personne meure, et que soi-même
on meurt aussi. Si on ne prend pas ce risque, on va d'histoire ratée
en histoire ratée car on ne veut pas prendre le risque d'aimer. C'est
ce que j'essaie de dire à travers ce cheminement.
Si un jour, j'écris un texte sur la mort du père, on retrouvera
des éléments de ce livre-ci, mais cela ira plus loin ; ce
ne sera donc pas le même livre retravaillé ; ce sera un autre
livre. Je ne crois pas aux différentes versions d'un même livre.
Y a-t-il certains de vos livres que vous aimez plus que d'autres ?
J.B : Je revendique tous mes livres profondément. J'ai un
lien particulier avec Ça t'apprendra à
vivre parce qu'il est autobiographique. J'ai également toujours
un lien très fort avec le livre qui va sortir ; c'est comme un enfant,
on ne sait pas comment il va vivre, et il faut l'accompagner quand il sort.
Puis le lien peut prendre de la distance et on peut se lancer dans autre chose.
Comme on respire, chez Thierry Magnier, est mon viatique.
J'y tiens énormément car il dit où j'en suis avec l'écriture,
avec le monde dans lequel on vit. On peut se dire qu'il est dérisoire
d'écrire des textes alors que des gens meurent sur la planète.
Mais c'est là que je me sens vraiment à ma place. J'essaie donc
d'y être le plus profondément possible.
Nous n'avons pas parlé de la lecture, qui fait partie de ma vie au même titre que l'écriture. Je ne pourrais pas passer une journée sans lire. Les textes font vraiment partie de ce qui m'accompagne ; c'est extraordinaire car je me dis qu'il y en aura toujours, que je n'aurai jamais tout lu. Un bon livre permet toujours de traverser une mauvaise période.
Quelques souvenirs de lectures d'enfance ?
J.B : La petite princesse des neiges est un livre qui m'a accompagnée dans mon enfance. C'est un livre abominablement raciste qui raconte l'histoire d'une petite fille d'explorateur représentée blonde, blanche, rose, avec de belles petites fourrures blanches ; elle vit au pôle avec ses parents et sa nounou. Celle-ci, qui vient des îles, est montrée en boubou, dansant sur la glace. La façon dont les personnages sont représentés est odieuse. Et j'adorais ce livre. Ce que j'adorais, c'était la nuit perpétuelle, le jour qui n'apparaissait pas et qu'on attendait. Quand j'étais petite, je ne me rendais pas du tout compte de la façon ignoble dont cela était présenté. Aujourd'hui personne n'oserait faire des illustrations aussi caricaturales.
Une autre de mes grandes lectures furent les contes de fées. J'avais
de merveilleux livres anciens avec des lettrines au début des chapitres.
J'avais le goût des lettres, dans lesquelles je me perdais. Puis très
vite sont venues des lectures qui n'étaient pas de mon âge. Mais
à l'époque, la littérature jeunesse était quasiment
inexistante. J'ai lu Mauriac, Stendhal, très tôt, à douze
ou treize ans. J'ai lu également les tragédies (Racine) grâce
à un professeur passionné qui a fait mon ouverture au théâtre.
À travers ces émotions violentes, j'ai eu l'impression de rencontrer
des gens qui me ressemblaient, avec qui je pouvais partager mes propres émotions.
C'est sans doute ce qui m'a libérée et empêchée de
tomber dans l'autisme, même si le mot est sans doute trop fort.
La lecture est un lieu où je me suis sentie comprise car j'avais l'impression
de parler à des gens intelligents qui me comprenaient et avec lesquels
je pouvais communiquer. Ce fut et c'est toujours profondément important.
C'est pourquoi des phrases du genre "on ne peut pas donner cela à des
enfants, ils ne comprendraient pas", me mettent très en colère.
C'est faux. On peut, d'un point de vue éthique, faire des choix, mais
les enfants comprennent tout. Ils ne mettent pas encore en forme avec le langage,
mais ils connaissent toutes les émotions : le chagrin, l'amour,
la joie, la colère... On connaît et on éprouve des émotions
depuis la naissance, sans les mettre en forme de la même façon
que les adultes.
Mais pour apporter aux enfants des émotions mises en forme, il faut qu'il
y ait un vrai travail. C'est dans ce travail que je place le mot "littérature".
Alors, dans ce cas, c'est partageable.
Pouvez-vous nous parler des ateliers d'écriture et des activités que vous mettez en place lors de ces ateliers ?
J.B : Lorsque j'étais très
jeune prof en milieu rural, avec des classes difficiles, j'ai fait des catastrophes
au début ! Au début de ma carrière, je passais des
heures à corriger les rédactions que je donnais aux élèves,
comme on m'avait appris à le faire, en détaillant les erreurs
pour chaque domaine. Cela n'était utile ni pour eux ni pour moi. Pire,
cela leur enlevait le goût d'écrire.
Puis j'ai pratiqué les ateliers d'écriture avec Élisabeth
Bing et j'ai découvert la possibilité de la mise en mots sur des
choses que j'avais senties. Tout à coup, j'ai entendu
une voix qui m'autorisait à faire ce que je sentais vraiment.
J'ai alors très vite ouvert ma pratique à l'atelier d'écriture.
En 1979, ces élèves de milieu rural dans un village des Deux-Sèvres
venaient le mercredi après-midi, spécialement pour l'atelier d'écriture.
Ce fut fantastique.
Petit
à petit, j'ai construit ma liberté, grâce aussi à
une formation personnelle aux ateliers d'écriture. J'ai fait des choix
qui m'ont procuré ensuite une sacrée force. Quand on est jeune
enseignant, il est important de se construire des réseaux pour discuter
avec d'autres de ses pratiques, pour s'appuyer les uns sur les autres dans les
moments de doute. Aujourd'hui, avec l'utilisation d'Internet, il est d'autant
plus facile d'être en relation avec les autres, et de créer des
groupes de réflexion pour continuer à inventer.
Lorsque les élèves sont très loin de la
pratique de l'écriture, je commence avec des ateliers d'imaginaire et
de paroles. Je peux partir d'un groupe de mots, par exemple "sur la mer"...
Les mots vont venir : un bateau, à voile, grand, beige, sans personne
dessus... un coucher de soleil, bien rouge.
J'enchaîne à chaque réponse avec des questions : "le
soleil n'éclaire-t-il que la mer , y a-t-il des gens, de la végétation,
une île... ?" Chacun est dans ses images.
Pour poursuivre avec le même exemple, après avoir lancé
des idées autour de "sur la mer", on peut poursuivre avec "sous la mer".
On peut continuer ainsi à accueillir les images dans la parole, avec
les élèves qui ont beaucoup de difficultés à écrire.
On se rend compte qu'avec les mêmes mots, chacun n'a pas les mêmes
images. L'imaginaire de chacun est libre. Lorsque les élèves se
rendent compte qu'à partir d'un mot, ils peuvent créer un univers,
c'est gagné. C'est la meilleure façon de montrer que le mot laisse
chacun libre dans son imaginaire. Ceux qui ne viennent pas dans la parole entendent
les échanges de mots. Cet échange devient plaisir, jubilation,
au bout d'un moment, à laisser aller, à dire. Il suffit parfois
d'une toute petite chose comme une préposition (sur, sous) pour modifier
totalement toutes les images. Petit à petit, on entre en contact avec
les mots et on commence à les trouver intéressants. On met en
route le manège. C'est ensuite qu'on peut aborder l'atelier d'écriture.
Après les mots, on peut proposer une situation. Je m'amuse souvent à
travailler à partir d'un arbre, une route. On essaie de créer
des liens entre tout ce qui a été dit. Il est intéressant
aussi de pratiquer cette activité avec un public d'âge très
varié. On doit demander l'accord de l'autre pour faire évoluer
son personnage dans l'histoire. Cela oblige au respect d'autrui et donne des
limites.
Chaque enseignant invente des manières liées à son histoire, sa sensibilité, son parcours... Parfois, tout a lieu dans la séance : l'inspiration, l'écriture, la publication (orale), l'écho des autres et le retour des lecteurs. Il est donc difficile dans ce cas de retravailler ses textes. Or, c'est ce qui m'intéresse le plus. Donc, pour parvenir à retravailler, je ne demande pas la lecture ; je crois qu'entre le moment où l'on est scripteur (on l'écrit) et le moment où l'on est l'auteur d'un texte (on le reconnaît comme étant son texte), il se passe un temps. C'est un temps obscur, difficile, plein de doute... Je laisse les gens dans le secret de leur écriture mais je pose des questions sur la gestation du texte, des questions qui concernent l'écriture. Par exemple, "y a-t-il beaucoup d'adjectifs dans votre texte ?" Généralement, la personne ne sait pas répondre, car elle était prise par le fil de ce qu'elle écrivait. J'amène mes élèves à se poser des questions pour qu'ils prennent conscience de la façon dont ils écrivent, qu'ils aient un regard sur leur texte, qu'ils deviennent lecteur actif de leur propre texte.
Je pense qu'il n'y a pas de réécriture possible
si on ne passe pas par cette étape. Pour rendre mes élèves
actifs, je pose des questions très précises et très pragmatiques ;
chacun est amené à effectuer des aller-retour sur le texte. Je
ne propose de passer aux lectures en direction des autres qu'au bout de deux,
trois ou quatre séances. Là, on se fait le plaisir d'entrer dans
les univers des uns et des autres, avec les yeux, en tant que lecteur d'un texte
qui a eu sa chance d'être retravaillé.
Elisabeth pratique différemment les ateliers d'écriture, en faisant
lire tout de suite. Des pratiques variées font la richesse et donnent
le choix. Mon but est que les gens, au bout d'un moment, ne viennent plus à
mes ateliers, qu'ils se confrontent avec l'écriture eux-mêmes,
chez eux dans cette affaire assez solitaire.
En
milieu scolaire, il est important de travailler ainsi car nous avons un public
captif. La moindre des choses est donc de leur laisser la possibilité
du secret, le temps que le texte devienne un texte partageable. Dans cette étape
du chantier, on retravaille énormément, même avec des élèves
qui ont un rapport difficile avec la langue. Ils se sentent dans une liberté,
dans un silence, et le partage peut avoir lieu sans obligation immédiate.
Il faut réfléchir au dispositif mis en place et prendre en compte
que l'on a affaire à un individu pris dans un groupe dont il fait partie
toute la journée. C'est pourquoi le silence et le secret sont importants :
l'élève doit avoir la liberté de ne pas dire. Si je ne
peux pas être garante du respect de cette liberté, je mets la personne
dans une position parfois infernale vis-à-vis des autres. Les élèves
n'ont pas choisi d'être là. Il faut rendre de la liberté,
du souffle, si l'on souhaite que l'activité respire.
On peut aussi choisir de rester dans l'exercice scolaire, avec ses limites.
Mélanger les deux méthodes peut devenir redoutable.
Avant de se lancer dans une animation d'atelier d'écriture, il est indispensable d'en avoir éprouvé l'expérience soi-même. C'est la base de l'honnêteté de ce travail. Le fait d'être professeur de français ne donne pas l'expertise professionnelle suffisante dans ce domaine. Le fait d'écrire soi-même provoque des surprises incroyables. Il est important aussi de l'expérimenter avec des approches diverses (avec déclencheur, sans déclencheur...)
Je me rends compte aujourd'hui à quel point il est nécessaire de prendre les élèves à leur niveau et les amener petit à petit à progresser. J'ai appris à le faire avec le temps, en réfléchissant à l'enseignement et en découvrant ce public. On peut réellement les mener très loin dans la littérature en une année scolaire. Je persiste à dire que l'enseignant a toute liberté dans sa classe, s'il a réfléchi et s'il est totalement convaincu de ce qu'il fait. Le CDI en particulier est un vrai lieu de liberté dans un collège, d'autant plus qu'il n'est pas voué à l'évaluation.
La question de l'évaluation
J.B : Il est nécessaire de travailler les critères
d'évaluation afin d'être très clair avec ce qu'on fait.
Un jeune collègue à qui on dit "il faut des notes, il faut une
fréquence de notes", doit être clair sur ce qu'il va noter, comment,
et sur ce qu'il va dire aux élèves.
Lorsque je travaille en ateliers d'écriture, pendant toute une période,
il n'est pas question de mettre la moindre note, c'est impossible. On cherche
du matériau, c'est un moment de chantier d'écriture qui n'a pas
à être évalué. On évalue quelque chose de
fini. C'est un moment qui peut durer très longtemps si on veut que l'écriture
véritable ait une chance d'advenir dans le texte. Il faut parfois résister
à la pression, non pas de l'administration, mais souvent des collègues,
des parents d'élèves, à la pression intérieure avec
soi-même... Il faut savoir être acquis à sa propre conviction
et savoir l'expliquer si quelqu'un nous met en demeure de le faire. Sur un texte,
il faut être très clair sur ce qui est évalué et
comment.
J'ai trop vu de collègues, encore actuellement, mettre une note globale à un élève. Qu'est-ce qui vaut 12, 14, 08 ? Je pense qu'il est bon d'avoir des critères d'évaluation et que l'élève sache que, par exemple, le rythme de son récit, la ponctuation, a obtenu une certaine note, et qu'il peut travailler pour essayer d'avoir un rythme juste, de même que le vocabulaire se travaille aussi... Sinon la note ne veut rien dire et l'élève l'associe à ce qu'il a raconté. On ne va pas noter l'émotion d'un élève mais sa façon de mettre en forme cette émotion.
Le plus important est de laisser le temps du temps mort dans l'écriture. Souvent l'école se refuse ce temps. Les exercices sont très profitables aux élèves mais c'est différent de l'atelier d'écriture. L'enseignant est libre de ses choix ; c'est à lui de savoir s'il se sent prêt pour un atelier d'écriture ou non.
Auriez-vous une façon particulière à conseiller pour présenter les livres ?
J.B :
La meilleure façon est à mon avis de les mettre sur une table.
J'aime bien faire partager ce que je lis, je plonge dans le texte, je lis le
début, ou un passage. Parler d'un livre qu'on a aimé est la meilleure
façon de donner envie de lire. Plonger dans l'écriture est ce
qu'il y a de mieux. Ensuite, c'est le texte lui-même qui va accrocher
ou non. Tout a déjà été écrit ; cela
n'est donc pas "parlant" de raconter l'histoire d'un livre.
Les quatrièmes de couverture me désespèrent souvent. Un
exemple : dans Si même les arbres meurent, je n'emploie
pas le mot "mort" en dehors du titre, volontairement. Le livre parle
de la vie, comment on fait pour vivre entier et le coeur battant, même
si quelqu'un meure. Or la quatrième de couverture le répète
trois ou quatre fois. Cela peut venir d'un souci de clarté, mais va à
l'encontre de ce que j'ai travaillé dans ce texte. Les quatrièmes
de couverture sont difficiles à écrire. Je préfère
qu'on donne un extrait.
Vos livres possèdent une petite musique de l'écriture qui donne un rythme particulier. Ce sont des textes qu'on peut faire entendre.
J.B : Un lecteur recherche des univers. En ouvrant un livre, on se demande de quelle façon on va être emporté, si on va éprouver des émotions. Les livres tournent toujours autour des mêmes sujets. Ce qui est intéressant est de savoir de quelle façon l'auteur nous embarque dans son univers pour accueillir l'émotion, la porter. C'est ce qui fait qu'on aime un univers d'auteur ou pas. Il y a tellement d'univers différents que, pour le même thème, un auteur nous touchera plus qu'un autre.
Dans un certain nombre de vos livres, l'héroïne construit un rapport aux mots et au langage qui lui manque au départ. Il y a une mise en scène de l'accouchement des mots qui correspond à quelque chose de très profond.
J.B : La psychanalyse m'a permis de mettre en forme par la parole
mes émotions et donc de les travailler dans l'écriture. Elle m'a
permis de faire encore le lien avec le partageable. J'avais déjà
"partagé avec des textes", en particulier les tragédies,
mais je n'avais personne en face. Avec la psychanalyse, j'avais quelqu'un qui
entendait ce que je disais ; j'ai compris qu'on pouvait vivre avec tout
cela et être vivant et vivable. Cela autorise ensuite la distance, même
si l'empreinte est profonde. On peut ensuite travailler l'écriture de
cela, avec le temps. L'écriture travaille aussi sur soi.
Il y a une cohérence dans tout cela.
Dans Les reliques, je travaille sur le "sans langage", d'une autre
façon. Trois hommes vieux, qui n'ont pas de mots pour dire l'amour qu'ils
portaient à une femme car ils viennent d'un milieu rudimentaire au niveau
du langage, fabriquent leurs fausses reliques car ils veulent que d'autres se
prosternent devant cet amour. Je travaille là sur l'envers du langage.
Pour Samira des quatre routes, les premières histoires du foulard
à Creil ont été le déclencheur. J'avais envie de
mettre en scène des choix différents, dont le choix de Samira.
Le ramadan de la parole ne fait que reprendre et intensifier la parole
de Samira.
Pour moi, il existe un univers entre plusieurs livres : Samira des quatre routes, Adil coeur rebelle, Pourquoi pas moi. Tous les trois mettent en scène un héros ou héroïne issu de parents maghrébins qui se retrouvent en banlieue parisienne et se posent des questions. Il s'agissait en fait de mes élèves de l'époque. Ils ont à trouver leur chemin de vie à travers des difficultés, mais aussi des aides, des soutiens, des rencontres, de l'amitié, de l'amour... des choses très positives comme il y en a aussi dans toutes les banlieues.
Un autre écrivain possède ce rapport aux mots et ce goût pour le silence : Hubert Mingarelli.
J.B : J'adore Hommes sans mère : deux marins en étape vont dans une sorte d'étrange maison close où il ne se passe rien d'ordinaire. Le récit est celui de leur profonde incapacité et celle d'une jeune femme qui se trouve là, à dire le désir d'amour qui les anime et à en vivre quelque chose. Pour moi ce texte est bouleversant de justesse, de petites choses importantes. C'est un texte magnifique. J'aime aussi Eri de Luca et John Berger, qu'on ne connaît pas assez.
Comment cela se passe-t-il pour les albums, dans le rapport avec l'illustration (Le petit être, Prince de naissance attentif de nature) ?
J.B :
Le texte est préalable. Je le donne à Thierry Magnier. Pour Le
Petit être, Nathalie Novi et moi avions envie de travailler ensemble.
J'aimais beaucoup ce qu'elle faisait et Thierry aimait beaucoup nos deux univers.
C'est lui qui a fait le découpage du texte ; il l'a donné
à Nathalie, puis nous nous sommes rencontrées une première
fois. Nathalie est venue avec des carnets, des croquis. J'aimais beaucoup ce
qu'elle avait fait sauf le personnage du petit être ! Elle l'avait
"typé" années quarante (culottes au-dessus du genou,
gros godillots, béret...), alors que pour moi, il ne faisait partie d'aucune
époque. Ce sont des moments très délicats. Nathalie voulait
garder le béret ; elle a allongé le pantalon, remplacé
les godillots par des ballerines. Il est maintenant de n'importe quelle époque
et cela me convient. Par la suite, je n'ai plus jamais vu le travail de Nathalie
sur ce livre avant sa sortie. C'est Thierry qui a effectué avec elle
tout le travail de mise en page. Je n'ai vu le résultat qu'à la
fin et j'étais ravie.
Avec Katy Couprie, pour Prince de naissance attentif de nature, cela
s'est passé encore différemment : j'ai donné le texte
à Thierry mais je ne savais pas avec qui travailler. J'ai trouvé
formidable sa proposition de le faire illustrer par Katy dont j'aimais beaucoup
l'univers. Elle m'a envoyé des éléments de son travail
dès le début par internet. J'avais un peu de mal au début
avec les personnages des conseillers, mais j'ai bien compris son propos et sa
réflexion par la suite. Nous nous sommes rencontrées sur un salon
à Limoges et elle avait besoin d'éclaircissements sur certains
éléments du texte.
Je ne participe pas au travail de l'illustration parce que ce n'est pas mon
terrain. Pour moi, une fois que le texte est écrit, il ne bouge plus ;
il faut donc que l'illustrateur accepte de le prendre comme il est.
Dans Édouard et Julie c'est pour la vie ,
c'est le texte d'Alain Korkos qui est préalable. Thierry ne voulait pas
prendre son texte parce qu'il était trop court. Je lui ai alors proposé
d'écrire le point de vue de la fille. Il m'a fallu beaucoup de temps
pour trouver la forme du journal ; j'avais besoin de quelque chose qui
ne soit pas linéaire. La forme du journal me permettait de remonter,
d'éclairer ce qui s'était passé sous un autre jour . Mais
nous ne nous sommes pas rencontrés pour travailler. J'ai écrit
de mon côté, lui du sien, et les deux univers sont très
différents. Thierry nous a ensuite fait faire quelques corrections et
ajouts pour établir des ponts.
Prendre un personnage et l'utiliser est différent de prendre des morceaux
de texte. Je ne supporte pas qu'on touche au texte lorsqu'il est fini ;
il est devenu, dans sa forme, intouchable. Il y a eu une adaptation théâtrale
des Demeurées qui a été pour moi une catastrophe :
des dialogues ont été ajoutés entre l'institutrice et la
petite fille, on a donné un nom de famille à la petite fille alors
que tout le texte travaille sur l'absence du nom du père, imprononçable
pour l'enfant, et qu'on ne peut pas écrire. C'était un contresens
total par rapport au texte.
Travaillez-vous sur les jaquettes de vos livres ?
J.B : Chez Thierry, C'est Antoine Guillopé qui s'occupe
des jaquettes ; il fait bien les choses et j'ai confiance. Je me suis intéressée
à la couverture de La boutique jaune car celle-ci existe vraiment ;
je lui ai envoyé une photo qu'il a redessinée. Pour les autres
livres, je n'ai rien demandé mais cela me convient. Antoine est quelqu'un
qui sent bien les choses, qui lit le texte. J'aime bien aussi la jaquette de
Une heure une vie, où on ne voit pas la tête des personnages,
juste la basket rouge...
L'aspect de la collection a de l'importance. On a fait l'erreur de sortir Comme
on respire dans une collection qui ressemble trop à celle des Petite
poche.
Je vois en ce moment à Amiens des petits de CE2 qui ont lu Les demeurées ! Leur institutrice, une femme passionnée, leur a fait partager "son" livre. Je trouve cela fantastique : cette enseignante a réussi à faire passer ce qui l'animait profondément. La rencontre avec ces enfants autour de ce livre a été extraordinaire. Ils m'ont parlé de l'âme, de l'esprit, du langage... J'ai été impressionnée par la passion, l'amour que cette femme a eu pour ce texte-là. Elle a réussi à faire entrer les enfants dans ce texte. Ce n'est pas toujours le cas.
On
peut faire des erreurs très souvent dans la vie, mais la plus grosse
erreur à faire serait sans doute de ne rien faire par peur de faire des
erreurs. Je pense que si on réfléchit, et qu'ensuite on agit en
son âme et conscience, l'erreur ne peut pas être funeste. Si on
a des doute, on en discute, puis à un moment, on se sent prêt.
On a aussi le droit de dire ses doutes aux enfants.
Simplement, le risque se mesure. Dans le cadre des ateliers d'écriture,
il m'est parfois arrivé d'assister à des expériences malheureuses.
Il faut réfléchir à ce qu'on fait, c'est toujours possible.
J'ai fait des erreurs. C'est impossible de ne pas en faire avec des êtres
humains ; mais le plus important est de se demander quelle place on a dans
le processus et d'oser dire "je ne suis pas sûre". Pourquoi pas ?
Dans mes classes, j'avais installé des tables de lecture ; les élèves avaient le droit de se lever et d'aller lire au lieu de m'écouter. Cela a été très intéressant : des élèves sont allés lire, et d'autres ont pu voir leurs camarades en posture de lecteur à l'intérieur de la classe, ce qui n'arrivait jamais. Cela créait des îlots de silence pas négligeable avec des élèves très agités. Mais cette pratique a soulevé beaucoup de controverses dans l'établissement où j'enseignais alors.
Je pense qu'il faut lire les textes avant de les donner, cela me paraît
important. Un documentaliste ne peut pas tout lire, mais il faut se renseigner,
feuilleter, tenter d'entrer dans l'écriture. Si on n'est pas sûr,
on prend le temps de lire pour se faire son opinion et on décide en étant
en accord avec soi-même. Et alors, quoi qu'il arrive, on assumera ce qui
arrive. On répond de ce qu'on a fait. C'est la place de l'enseignant
de pouvoir répondre de ce qu'il fait.
La réussite ou l'échec, c'est une autre affaire qui ne dépend
pas que de l'enseignant. De plus, cela ne se mesure pas immédiatement ;
c'est bien plus compliqué en ce qui concerne la lecture et l'écriture.
Parfois on plante des graines sans rien voir germer et on est très déçu,
puis lorsqu'on revoit ses élèves un an ou deux plus tard, on s'aperçoit
qu'il en est sorti quelque chose. Le temps du mûrissement est extrêmement
important. C'est ce qui est un peu ingrat dans ce métier d'enseignement.
On n'a pas tout de suite le fruit de ce qu'on fait. Beaucoup de choses ne porteront
leurs fruits que beaucoup plus tard. C'est une vraie difficulté humaine.
Il faut être nourri d'une grande espérance. Ne rien attendre et
toujours espérer. Les parents sont dans l'attente. Le métier d'enseignant
est un métier d'espérance. Ce qui n'empêche pas l'attente
et l'exigence à certains moments.
J.B : Je pense que les êtres humains peuvent trouver le bonheur par des voies très différentes. L'atelier d'écriture ne fait peut-être pas des écrivains, mais des lecteurs. Lorsque quelqu'un travaille ses propres mots, il a moins peur des mots des autres. Il n'y a pas de baguette magique, mais c'est un chemin de plus pour entrer dans un autre rapport avec les mots. Nous travaillons avec des élèves qui ont l'habitude que les images arrivent toutes faites sans qu'ils aient d'effort à faire. Déchiffrer, puis mettre la machine en route pour se faire son cinéma, représente trop d'effort. L'écriture peut redonner quelque chose de ce côté-là. Il est important de pouvoir recréer la puissance visionnaire qui est celle de se créer ses propres images dans le secret de sa tête. La littérature donne la possibilité de créer des images avec des mots, pour soi, dans un univers singulier qui reste à l'intérieur de nous. Être lecteur, c'est avoir envie de se faire du cinéma dans sa tête. Cela peut se travailler avec l'écriture. C'est un chemin auquel je crois beaucoup.
Mais il y a des gens qui ne liront jamais de romans. Ils lisent forcément (articles de journaux, magazines...) mais ils ne liront pas ce qu'on appelle de la littérature. En côtoyant le milieu des enseignants, j'ose d'ailleurs dire que j'ai rencontré très peu de lecteurs. Certaines personnes vivent très bien sans lire de littérature.
Il
est important de redonner aux enseignants leur place : celle de l'humain
et du contact humain. La relation humaine qui s'établit permet que "les
choses se passent". Dans toute forme de proposition, il faut avoir en tête
qu'on peut être confronté à un refus, parfois plusieurs
fois. On laisse en face de la liberté à l'autre, qui peut dire
oui ou non ; mais il faut être capable d'accepter le non. C'est pour
cela que l'espérance se travaille, se cultive, et qu'un enseignant est
un être éminemment cultivé humainement, sinon, il n'est
pas à sa place. Pour moi, la qualité des rapports humains est
un critère très fort.
Je pense que pour faire ce métier correctement, l'enseignant doit être
conscient du statut social des élèves, être au courant de
leur situation, cela permet d'éviter des erreurs. Cela ne veut pas dire
qu'il va être moins exigeant ou changer ses objectifs mais qu'il va intégrer
ce qu'il sait et qu'il va inventer comment faire avec cet élève,
compte tenu de la situation qu'il vit en ce moment. Un enseignant a besoin de
s'intéresser à la psychologie. C'est une donnée humaine
importante dans la pédagogie. Il faut tenir compte de nombreuses choses
quand on a en face de soi un être humain qui arrive, qui se forme.
C'est passionnant d'être inventif par rapport à tout cela.
Les ateliers d'écriture devraient faire partie de la formation initiale
des enseignants. J'ai toujours écrit, l'écriture a toujours été
présente dans ma vie et j'ai toujours dit que c'était ma priorité,
ma colonne vertébrale. J'édite depuis 1987 et j'ai quitté
l'enseignement en 2000. Petit à petit, je ne pouvais plus tout faire.
Avoir une classe est un souci permanent et à un moment, l'écriture
m'a demandé la place dans ma propre tête et je l'ai accepté.
Le temps de l'écriture et le temps vide que cela suppose m'a requise
de plus en plus. Mon corps m'a dit à un moment que je devais passer à
un retrait. J'ai essayé de me suivre. Lorsque je suis pendant des jours
entiers avec l'écriture, je n'ai pas de désir de rencontre ;
cela n'est pas compatible avec le métier d'enseignant.
Je me sens plus utile où je suis aujourd'hui. J'interviens maintenant
de façon plus large, je rencontre beaucoup d'élèves et
beaucoup d'enseignants. C'est un choix, mais j'ai eu du mal à quitter
le terrain. C'est au moment des Demeurées que cela est devenu
possible. C'est d'ailleurs une histoire avec le langage...
Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 13/11/2005
bibliographie de Jeanne Bénameur
d'autres rencontres avec des auteurs
ou des illustrateurs
