
Cet entretien a été réalisé lors d'une animation pédagogique autour du prix des Incorruptibles, au CRDP, en octobre 2005.
Sigrid Baffert est née à Lyon en 1972. Après un bac scientifique, elle slalome entre une maîtrise de cinéma axée sur le montage audiovisuel, une licence de projets culturels, des cours d'art dramatique, du chant et des gammes de jazz au saxo alto. Un jour, elle cherche et trouve le point commun entre tout cela : ce sont les histoires qu'elle veut raconter. Alors elle les écrit, des plus petites aux plus grandes. Des chansons, des contes, puis des romans jeunesse et adultes.
On n'arrête pas les comètes
Sigrid Baffert
Syros jeunesse (Les uns les autres)
Prix éditeur : 7,50€
Résumé :
Aubin perd sa mère brutalement. Chacun vit le deuil à sa manière.
Pour comprendre son geste, lui n'a qu'une obsession en tête : retrouver
le « Vieux », son grand-père qu'il hait. Emilien
est le détenteur d'un secret de famille, Aubin en est sûr. Grâce
à la mystérieuse Hanna, une sculptrice, grand-père et petit-fils
vont apprendre à se découvrir. Jusqu'à ce que vie s'ensuive.
(résumé extrait du site de Sigrid Baffert)
Sigrid Baffert répond aux questions d'Aurélie Florin, du prix des Incorruptibles.
S.B : Ce livre n'a rien à voir avec l'écriture de
Avec des si, on mettrait Chicago dans une canette de coca, sélectionné
en 2004-2005 pour le prix des incorruptibles, catégorie 6ème-5ème.
C'est un récit à deux voix qui présente une rencontre entre
trois personnages. Le jeune Aubin vient de perdre sa mère violemment,
puisqu'elle s'est suicidée.
Je voulais aborder ce thème depuis plusieurs années et j'ai fini
par le faire. Aubin rencontre son grand-père Émilien ; tous
les deux se détestent sans se connaître. Aubin part à la
recherche de son grand-père pour arriver à défricher le
passé de sa vie. Sur sa route, intervient un personnage très important,
même s'il ne prend pas en relais le récit : une femme sculpteur
au passé un peu nébuleux dont on ne connaît l'histoire qu'à
la fin du livre. Elle va établir le lien entre les trois personnages.
À un moment du récit, Aubin demande à cette femme de venir
s'installer dans la maison où a eu lieu le drame et c'est une vraie rencontre
entre ces deux personnages.
Le sujet du deuil me tenait à coeur. Ce livre comporte une grande part
d'autobiographie et c'est pourquoi j'ai mis du temps à l'écrire.
J'ai d'ailleurs pris conscience par la suite que je me trouvais dans tous les
personnages : j'ai traversé toutes les étapes à travers
chacun des personnages : j'ai exprimé le déni, la colère,
la volonté de s'en sortir... Je voulais écrire quelque chose de
très positif parce que je suis la preuve qu'on peut s'en sortir.
La structure est particulière : c'est une structure elliptique.
La raison en est que j'avais écrit ce récit il y a dix ans, mais
dans une version pour adulte. Je l'ai entièrement réécrit,
en élaguant beaucoup.
Je trouvais très important ce dialogue entre la vision du jeune et celle du grand-père et peu à peu la place donnée à cette femme qui a presque l'âge de la mère disparue. En ce qui concerne le titre, outre le fait que je suis absolument passionnée par l'astronomie, l'idée de la comète était importante pour moi parce qu'il paraît qu'elles finissent toujours par revenir au voisinage de la Terre. Je trouvais cela beau : à la fois l'idée de départ et l'idée que quelque chose revient. J'ai essayé, même si le sujet n'est pas gai, que dans les rapports du trio Aubin, la sculptrice, son grand-père, le lecteur trouve vitalité et espoir.
Pourquoi le réécrire dix ans après et pour des jeunes ?
S.B : Il y a dix ans j'avais écrit un "poudding"
informe dans lequel j'avais tout mis. C'était énorme et j'ai eu
besoin de le digérer, de le réécrire. De plus, je trouvais
très important que les lecteurs aient à peu près l'âge
d'Aubin, le personnage principal, c'est-à-dire l'âge de l'adolescence,
pour avoir moi-même vécu ce drame à cet âge-là.
Je suis très contente de la réécriture. Quand je réécris
un texte, ce n'est jamais pour "rajouter". C'est toujours pour élaguer,
épurer. C'est la première fois que je n'ai aucune nostalgie de
ce que j'ai enlevé. Je pense que mon texte a gagné en force. J'ai
gardé la ligne principale qui est le rapport entre Aubin, son grand-père
et cette rencontre avec cette femme, au passé un peu étrange.
Cela me permet de présenter les multiples facettes du deuil. Ces visages
successifs sont une façon de représenter l'évolution du
deuil dans le temps, et les différentes réactions face à
cette situation.
Tout cela est très mêlé dans une fiction et c'était
mon premier texte plus ou moins autobiographique. C'était aussi un défi
personnel de savoir si j'étais capable de le faire. Transposée
dans la fiction, une histoire devient un objet et cela permet d'en parler.
D'ailleurs, les rencontres autour de ce livre avec des élèves
de troisième ou seconde ont été extraordinaires. En allant
dans les classes et en rencontrant les jeunes adolescents, je me suis aperçue
qu'il est vraiment important de parler de ce sujet encore tabou. Les questions
ont été nombreuses et ont permis de mettre des mots sur ce drame.
Le fait que je l'avais moi-même vécu les aidait à en parler
et déliait les langues. Cela a été plus simple que je ne
le pensais tout en restant de grands moments.
Les
lecteurs comprennent-ils qu'il y a une part autobiographique ?
S.B : Je suis très claire. Même si ce n'est pas évident
pour certains, la question se pose très vite. Cela ne me pose aucun problème
de répondre oui. Mais bien sûr, l'autobiographie est très
largement noyée dans la fiction. Le seul grand thème est le suicide
de la mère. Après ce roman d'inspiration autobiographique, je
me suis sentie prête pour un petit morceau d'autobiographie très
ciblée sur quelques années d'adolescence et j'ai accepté
d'écrire C'est toujours mieux là-bas, dans la collection
Confessions chez La Martinière jeunesse.
Toutefois, il ne faut pas se leurrer sur les fictions : j'ai l'impression
parfois de mettre beaucoup plus d'autobiographie dans mes fictions que dans
une vraie autobiographie. On se livre plus facilement en retrouvant le masque
du personnage.
En quoi est-il important que chaque chapitre soit divisé par personnage ?
S.B : Je trouve intéressant au niveau de l'émotion d'alterner le récit d'Aubin et celui de son grand-père, de balancer ainsi sur chaque pôle. L'histoire se retrouve ainsi prise en relais par les deux personnages, avec toujours en filigrane la figure très importante de la sculptrice.
As-tu l'impression d'avoir fait passer un message auprès des adolescents ?
S.B : Le seul message que j'ai envie de faire passer est celui
de la vie, même si le thème est difficile. Je n'ai pas réfléchi
au message, mais plutôt à l'émotion et à une rencontre
humaine entre trois générations différentes (Aubin a dix-huit,
la sculptrice quarante-cinq et le grand-père représente la génération
précédente), regroupées autour d'un secret de famille.
Mes livres s'adressent en majorité aux adolescents mais certains sont
écrits en direction d'un public plus jeune. La chance des auteurs jeunesse
est justement de pouvoir s'adresser à des tranches d'âge extrêmement
différentes dans des écritures très variées.
En ce moment, je travaille à l'écriture d'un roman adulte, ce
qui n'a rien à voir. Avec le temps, je m'achemine soit vers l'écriture
pour adulte soit vers l'écriture pour les plus petits. Je trouve beaucoup
plus difficile d'écrire pour des tout-petits que d'écrire un roman.
Mais c'est une très belle palette et le changement de public est ce qui
redonne de l'oxygène à un auteur.
Comment
as-tu vécu le seizième prix pour lequel tu étais déjà
sélectionnée ?
S.B : Je l'ai vécu comme un immense marathon. Humainement,
c'est une formidable rencontre. Autour de Avec des si..., j'ai rencontré
environ quatre-vingt-dix classes. Au début, j'ai craint que toutes ces
rencontres à propos du même livre ne soient lassantes, or pas du
tout. Même au sein d'une même tranche d'âge, d'un même
établissement, ce ne sont pas du tout les mêmes approches. Certains
professeurs avaient ménagé des passerelles avec d'autres disciplines,
par exemple les arts plastiques, le théâtre, la poésie...
J'ai assisté à une re-création extraordinaire autour du
texte. Parfois, je venais presque assister à des spectacles autour de
mon livre.
Mon site internet m'a permis de beaucoup dialoguer avec les enfants et ces échanges
ont déclenché d'autres lectures de leur part. Souvent, la sélection
d'un ouvrage dans le prix permet aux enfants de lire d'autres livres du même
auteur. Ils avaient donc un regard transversal entre les livres qui m'a fait
découvrir des choses sur ma façon d'écrire. J'ai vécu
cette expérience comme une aventure vraiment passionnante quoique extrêment
fatigante.
Pour rencontrer les élèves, j'ai voyagé toute l'année
aux six coins de l'hexagone. Cela a été possible car je ne fais
que le métier d'auteur, mais beaucoup d'autres écrivains ont un
autre métier qu'ils exercent en parallèle et il ne leur est donc
pas toujours possible de se déplacer autant. J'ai aussi beaucoup correspondu,
grâce à mon site internet.
Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 19/10/2005
Cet entretien a été réalisé lors d'une animation
pédagogique autour du prix des Incorruptibles, au CRDP, en octobre 2005.
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le compte rendu de l'animation pédagogique
