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retour au compte rendu d'animation Une histoire à quatre voix
Analyse approfondie de la première voix

Cette analyse est proposée par Annie Genty, conseillère pédagogique en arts visuels, à l'occasion d'une animation pédagogique du CRDP : des albums pour une liaison CM2-6ème.
Lire le compte rendu de cette animation

Une histoire à quatre voix. KaléidoscopeOn peut retrouver l'analyse complète des quatre voix dans un article du numéro 39 de la revue Argos (février 2006) : L'album, un espace de dialogue texte-image.
Argos n°39 : l'effet religieux

Déroulement de l'analyse :

présentation générale de l'album
les choix narratifs de l'auteur
analyse de l'album
     la couverture
     la composition du livre
     la première voix

L'analyse de Une histoire à quatre voix présentée ici essaie, de façon non exhaustive, de mettre en évidence le jeu des références culturelles dont l’auteur parsème son livre, tant au niveau cinématographique et littéraire que plastique. Les propositions d’activités seront donc à dominante plastique et viseront l’élargissement du champ culturel des élèves. Il est tout à fait possible de mettre en œuvre ces propositions à travers d’autres albums, l’essentiel étant que grandisse le plaisir de lire des albums.

Présentation générale   

Une histoire à quatre voix
Anthony Browne
Kaléidoscope
2000

Ce livre est un album au format à la française, 30x26cm. Il comporte 30 pages (non numérotées) à partir du titre de la première partie, intitulée : ”Première voix”. Il se divise en quatre parties, “quatre voix”, clairement repérables par quatre choix typographiques différents. Chaque partie est le récit d’une sortie et d’une rencontre dans un parc.

Les illustrations, de type figuratif, présentent deux groupes de personnages singes composés d’un adulte, d’un enfant et d’un chien. D’une part, une mère, son fils Charles et la chienne Victoria et d’autre part, un père, sa fille Réglisse et le chien Albert. L’image témoigne du trajet des personnages, qui va du départ de la maison au retour à la maison. Elle présente, à travers de nombreuses références culturelles, plastiques et artistiques (Saint-Exupéry, Hopper, Magritte, Rousseau, Munch, Holbein…), les différents lieux et les différentes situations.

Choix narratifs de l’auteur   

Les quatre récits de cette promenade sont traités à la première personne et traduisent quatre points de vue différents sur les situations. Ces points de vue sont particulièrement marqués, d’une part dans le texte, par le choix des niveaux de langue, et d’autre part dans le traitement de l’image, par le choix des plans, des cadrages, de la gamme chromatique…
Les rapports texte/image sont particulièrement riches. Jamais redondants, ces rapports complexes varient en fonction du discours du personnage. Ainsi, certaines images de la “Première voix” contredisent le texte qui les accompagne, comme pour remettre en cause le discours de la mère.
Le discours peut aussi anticiper l’image ou inversement. De ce fait, ces rapports entretiennent une relation particulière avec la construction du temps dans l’histoire. Les ellipses temporelles sont particulièrement intéressantes à travailler à partir des transformations des images.
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Analyse de l'album   

Afin de faciliter cette exploration, endossons, ainsi que les élèves, le rôle d’enquêteur. Et pour corser l’affaire, travaillons avec une loupe, à la fois comme objet symbolique de la posture adoptée, mais aussi comme outil d’aide à la lecture des images de ce livre. Qui dit enquête dit questionnement, hypothèses, recherches, argumentation, infirmation ou confirmation et validation, et même prise de position sur l’œuvre elle-même, enfin tentative de définition des critères de qualité d’un album…

La couverture  

Une histoire à quatre voix. 4ème de couv. KaléidoscopeLa couverture est le premier espace de questionnement, individuel ou collectif, celui qui fait naître les premières interrogations et les premières hypothèses. Il semble intéressant, au niveau du cycle 3, de donner à voir simultanément la première et la dernière de couverture.
La première de couverture présente une scène entre deux minuscules personnages centraux, que le lecteur identifiera soit comme deux enfants, soit comme deux singes, personnages incertains plantés au milieu d’une allée bordée d’arbres absolument verticaux, au feuillage rouge vif. La vision en perspective du lieu écrase ces deux personnages, éléments vivants emprisonnés entre ces troncs marron et la voûte rouge virant au brun du feuillage. Une opposition très nette apparaît entre le côté statique de ces deux personnages et les deux autres éléments animés, deux chiens très dynamiques qui courent à droite de l’image, jusqu’à sortir de l’espace de la couverture.
Le choix de la gamme chromatique n’est pas anodin. Deux couleurs complémentaires dominent, le vert et le rouge, contraste maximal au niveau des couleurs, métaphore possible quant au milieu respectif des deux personnages.
Posez un papier calque sur cette couverture et tracez les lignes principales du lieu, observez…Vous vous trouvez en face d’une sorte de trou de serrure, comme un observateur un peu voyeur, situé dans le hors champ de l’image. Les bandes colorées vertes conduisent vers la quatrième de couverture, sur laquelle se succèdent quatre phrases qui commencent par la première personne du singulier et se terminent par des points de suspension.
À remarquer, quatre polices de caractère différentes correspondant aux quatre personnages principaux et une cinquième police sur quatre lignes afin d’accrocher le futur acheteur.
Enfin, un chapeau rouge posé à l’envers près d’un banc gris vu de dos. C’est donc bien du point de vue du spectateur/lecteur qu’il s’agit ici.
Comme souvent dans ses œuvres, Anthony Browne n’hésite pas à ancrer son univers dans un espace culturel, et cette première image renvoie en fait à un tableau du Douanier Rousseau appelé L’avenue du Parc de Saint Cloud.
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La composition  

La page de garde n’est pas aussi anodine qu’il semblerait. Un air de déjà vu, mais une autre vision du même lieu. Un gros plan, un zoom sur le coin droit du bas de la couverture. Comme si le lecteur s’était rapproché… pour mieux voir ?
La composition typographique de la page de titre en noir est identique à celle de la couverture en blanc. Sur cette page blanche, le chapeau rouge semble léviter au dessus de son ombre.
Sur la page suivante, s’est glissé, entre le chapeau et l’ombre, le texte des mentions légales. Voici trois fois qu’apparaît ce chapeau rouge qui accroche encore le regard à la page suivante, enfin posé sur la tête de sa propriétaire.
Avant de commencer l’analyse des rapports entre le texte et l’image, une promenade, un feuilletage du livre permet de s’interroger sur les choix de composition de l’œuvre à travers les pages, c’est-à-dire le traitement de l’espace des rapports de l’illustration et de l’écrit.
Premier constat, l’image domine le texte. Chaque page commence par une image dont le format varie, image encadrée par un filet noir ou non. Oubli ou intentionnalité de l’auteur ? Huit pages présentent des images pleine page dont une comporte une ligne de texte située en bas (p. 21).
Trois pages (pp.12, 26, 28) sont composées différemment, avec une illustration intégrée entre deux textes. Il faut noter que cette composition concerne la fin du discours de la troisième voix, celle du père, et celle de la quatrième voix, celle de sa fille Réglisse qui, par deux fois, semble transgresser un choix de composition. Remarquez aussi que chacun des textes placés sous l’image, dans ce cas-là, commence par “Puis”, marqueur de temps, marque stylistique du temps qui s’est écoulé entre la première ligne et cet adverbe.
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Première voix  

Page 1 :
À chacun ses modalités d’appréhension de l’album et ses entrées dans la page. Le cheminement va du texte à l’image ou de l’image au texte. Mais quelle que soit la méthode adoptée, il semble y avoir recherche de validations d’hypothèses d’un espace par l’autre et inversement. Cependant, cette tentative restera infructueuse tant que les deux codes de lecture ne seront pas maîtrisés respectivement. De plus, l’espace de l’illustration dans l’œuvre d’Anthony Browne est culturellement très connoté, véritable lieu de citations picturales (cf. Les tableaux de Marcel).
Concernant cette première page de la première histoire, située sur la bonne page (page de droite, 29,5x24,5), son image occupe l’essentiel de l’espace (16x18). Elle est limitée par un filet noir, sur fond blanc.
Une énorme maison blanche aux volets verts, qui ressemble à celles peintes par Hooper, occupe les trois quarts de la surface de l’image, au centre d’un espace limité en façade, en bas de l’image, par une barrière grise. Derrière cette bâtisse cossue, une rangée d’arbres roux traités à la manière pointilliste.
Devant la barrière, au tout premier plan et comme écrasé par la puissance de la maison, étant donnée l’échelle, un groupe constitué de trois personnages en action, situés à droite de l’image ; une femme-singe, un enfant-singe et une chienne, comme près à en sortir. Présentée de profil, la femme tenant en laisse la chienne avance, cachant au trois quart l’enfant qui se fond dans la couleur de la barrière. Talons hauts noirs, manteau bleu marine, boucles d’oreilles dorées, foulard coloré porté en pointe et chapeau rouge posé sur la tête, ce personnage avance d’un pas décidé vers la sortie de l’image par la droite.
Cette analyse objective de l’image ne prend tout son sens que dans sa confrontation avec l’analyse du texte. Quelles informations spécifiques nous apporte-t-elle de façon connotée ? À condition que le personnage soit propriétaire de la maison, elle situe le milieu social. Mais comment savoir si cette femme est bien la propriétaire de la maison bourgeoise présentée ici ? Il suffit d’observer de près le dernier pilier de la barrière, sur lequel trône un chapeau de pierre, copie conforme de celui de la mère. Cet élément peut se lire comme l’attribut de la mère. L’image complète le texte et confirme l’origine sociale de ce trio. Elle confirme aussi la place respective de l’enfant par rapport au chien du point de vue de la mère, point de vue unique adopté ici par l’auteur-l’illustrateur.

Annie Genty. Photo Chantal BouguennecPages 2 et 3 :
Pendant que le lecteur tourne la page, le temps s’est écoulé et les personnages sont arrivés dans un parc. Les pages de gauche et de droite en proposent deux visions, selon deux cadrages différents. Sur la page de gauche, un plan général sur la mère et la chienne, sur fond de parc municipal. Sur celle de droite, un plan rapproché sur les deux personnages de face, assis sur un banc.
La même gamme chromatique et le même traitement plastique des arbres et de l’herbe traduisent l’identité du lieu. Pourtant, l’observation à la loupe de ces deux espaces suscite quelques questions.
Sur la page de gauche, qui sont ces deux personnages sur le chemin qui traverse le parc au fond de l’image ? Un personnage couronné portant long manteau semble se diriger vers un autre, chargé d’un sac sur le dos. Ils sont séparés par un réverbère. Cette observation minutieuse renvoie le lecteur à une citation de l’œuvre de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, avec son allumeur de réverbères. Alors le traitement arrondi de l’espace fait sens. Pourquoi cette citation ? Un hommage ? Peut-être, mais aussi le moyen de qualifier l’espace du parc, de proposer une vision du lieu par l’enfant. C’est l’espace de l’imaginaire, le lieu du rêve, le lieu des possibles, de l’évasion… À remarquer que, contrairement à l’image précédente et à la suivante, cette image n’est pas cernée d’un filet noir.
Sur la page de droite, l’espace du parc est animé d’ombres bizarres, un personnage promène une ombre crocodile tandis que les deux chiens s’en donnent à cœur joie.
Ces deux pages lues simultanément mettent en lumière d’autres rapports entre le texte et les images.
À noter, la persistance du langage relevé du personnage. Utilisation du “Nous”, utilisation du passé simple, contraste dans le choix du vocabulaire qualifiant ou disqualifiant l’autre chien : “un vulgaire bâtard”, “le misérable corniaud”, “la sale bête”.
L’attention de la mère est entièrement focalisée sur la chienne. L’enfant disparaît du discours de la mère et de l’illustration sur la page de gauche. Pourtant, l’image met en évidence la proximité spatiale des deux personnages. Sur la partie gauche de l’image apparaissent, en accroche, deux petits éléments marron qui sont en fait le bout des chaussures de Charles, hors champ. En accroche à droite de l’image, le museau du “misérable corniaud”. Ce jeu d’accroche se poursuit sur l’autre page. A l’extrême gauche du banc, une amorce de forme que l’on identifiera comme un personnage jusque-là inconnu, mais dont la présence pourrait bien expliquer la direction diamétralement opposée des regards obliques de l’enfant et de sa mère. L’un est attiré tandis que l’autre fuit cette forme.
Sur le banc, au premier plan, la mère et l’enfant assis dans une position identique, bras et mains croisés, dans une attitude d’obéissance. Réponse picturale à l’ordre intimé par la mère à l’impératif. Le rejet de l’adverbe après l’incise, dernier mot de la phrase et de la page, renvoie à une assimilation entre le chien et l’enfant dans le discours de la mère, qui parle à son fils comme à un chien.
La confrontation entre la narration de la mère à gauche et l’image de droite ne manque pas de troubler le lecteur attentif. En effet, le texte semble préparer l’image suivante : “Le misérable corniaud se mit à poursuivre Victoria à travers tout le parc.” Mais dans l’image, c’est Victoria qui court après le chien… Erreur de l’illustrateur, ou volonté de mettre en évidence le comportement de la mère qui interprète la réalité à sa façon ? Ici, l’image contredit le texte et de ce fait pique la curiosité du lecteur.

Pages 4 et 5 :
L’image suivante propose un nouveau cadrage du lieu, reconnaissable à la persistance de la même gamme chromatique au niveau du décor, arbres roux et pelouse verte où jouent les chiens. Cette frontalité de la scène, mais d’un point de vue un peu plus éloigné, met au premier plan, et en entier, le banc vu antérieurement de façon fragmentaire.
Ce qui frappe en premier, c’est la forte présence d’une ligne verticale foncée d’un demi centimètre de large qui traverse l’image de haut en bas, et qui découpe l’espace en deux surfaces, un tiers à sa gauche et deux tiers à sa droite. Le cadrage plus large fait apparaître, à l’extrême gauche du banc, un nouveau personnage assis lisant un journal grand ouvert. A l’autre extrémité de l’image, la mère debout, les mains jointes, la bouche ouverte, le regard tourné vers la gauche de l’image, vers le personnage du bout du banc.
Les diverses modifications de l’image sont autant de marqueurs de temps lisibles : transformation formelle du feuillage hérissé des arbres, aux bouches ouvertes qui tendent à une certaine personnification par hybridation ; transformations de l’ombre portée des arbres, et notamment celle de l’arbre penché au-dessus de la tête de la mère, ombre reptilienne qui se confond avec le regard de celle-ci ; disparition du personnage qui promenait son crocodile, caché derrière un arbre ou dévoré par ce dernier ; position des chiens qui s’apprêtent à sortir de l’image par la droite pour se retrouver sur la courbure de l’horizon sur la page de droite.
Il y a un rapport de temps entre l’image et le texte. À quel moment se situe le discours de la mère par rapport à l’image ? Cette image propose un instantané de la situation, alors que le texte permet une autre lecture du temps : par le jeu des temps ; imparfait (”Je réfléchissais… j’avais… je pouvais…”), passé simple (“je remarquai…”), plus-que-parfait (”Charles avait disparu…”) ; par l’utilisation de la conjonction de subordination ”lorsque“, et l’adverbe de temps “tout à coup” ; sans oublier le jeu des signes de ponctuation, mise entre tirets, virgules, jusqu’au point d’exclamation terminal de cette longue phrase de cinq lignes.
La dernière phrase : “Mon Dieu ! Où était-il passé ?” a une double fonction. Par rapport au texte, elle traduit le paroxysme de l’angoisse de la mère : brièveté des phrases, ponctuation de la langue orale. Par rapport à l’image, elle anticipe l’image suivante qui donne à voir cette angoisse. Alors que le texte rend le lecteur témoin des réflexions de la mère qui pense à son prochain repas, témoignage du calme, voire de la sérénité du personnage à ce moment précis du discours, l’image, elle, expose une situation d’angoisse par le traitement de la posture et du regard. Pourquoi la mère pense-t-elle à son déjeuner ? Quel vagabondage, quel cheminement conscient ou inconscient suit sa pensée ?
Une lecture de l’image apporte peut-être quelques réponses.
Le fractionnement de l’espace en un tiers / deux tiers, est souligné par le traitement de la couleur. Les couleurs des arbres et de l’herbe de la partie à gauche du lampadaire sont légèrement plus foncées que celles de la partie droite. Le traitement plastique des vêtements du personnage assis au bout du banc témoigne d’une certaine saleté du tissu du pantalon gris, comme est taché à l’encre le sol jonché de papiers autour d’une poubelle. Sur cette poubelle, une sorte de mise en abîme relative de la situation qui se déroule dans le parc à ce moment précis. Un chien en laisse, un enfant et un adulte qui semble jeter un papier dans une poubelle.
Le personnage au bonnet est littéralement coincé dans cet espace réduit de l’image entre le lampadaire et la poubelle, séparé par un vide dans l’image, vide sociologique, distance spatiale et métaphorique entre deux univers sociaux, entre deux classes sociales. En fait, l’image est bien la vision de la mère.
Le mot “reste” est un mot clé à double sens. Accompagné de l’adjectif “joli”, il se charge, dans la bouche de la mère, d’un sens positif (restare : s’arrêter, persister, subsister ; de re : valeur intensive, + stare : se tenir debout, se tenir ferme). Télescopé à l’image du personnage situé du côté de la poubelle, ce mot est synonyme de déchet, de ce qu’on jette (decadere : tomber, diminuer). Espace de la langue et espace plastique se rejoignent à travers le point de vue de la mère, par la médiation du mot “reste” qui permet de saisir le fonctionnement des associations d’idées du personnage. Et c’est bien la confrontation de ces deux espaces qui participe de la compréhension de la complémentarité du texte et de l’image à ce moment là.
L’exclamation poussée par la mère : ”Mon Dieu !”, va au-delà d’une expression d’angoisse due à la disparition de Charles. Elle précède le ton biblique du discours qui termine la page de droite : “J’ai crié son nom pendant une éternité”. Et de nouveau le texte reprend l’image, par un effet de répétitions redondantes et anticipatrices de situations catastrophes. “Tant d’horribles individus rôdent dans le parc de nos jours !” fait écho à la vision du personnage assis sur le banc.

Pages 6 et 7 :
Tourner la page pour laisser tomber l’angoisse de la mère tandis que croît la tension du lecteur… Image déjà vue, mais sous un autre format, en première de couverture. Pourquoi ce changement ? Il peut résulter du choix de composition de la page, mais il peut aussi être signifiant. En effet, il correspond à la vision de la mère, donc à son point de vue, à ce moment précis de l’histoire. Le format traduit alors son éloignement du lieu de la scène, d'où la toute petite taille des personnages, à peine reconnaissables. Mais alors, comment justifier son propos sur la “fillette qui avait très mauvais genre” ? Ce n’est pas par la lecture de l’image, mais bien par la persistance d’un trait de caractère et de comportement déjà relevé préalablement, sa mauvaise foi, ses a priori
Une observation comparée, à la loupe, de l’image de couverture et de celle-ci, permet de mettre en évidence quelques différences qui questionnent le lecteur.
Même lieu, même saison, mêmes personnages. Certes ! Mais trois modifications, infimes, à peine perceptibles. Dans le décor, le traitement plastique des buissons centraux diffère : comme en couronnement sur la couverture, ils sont plus désordonnés ici et le jeu des chiens semble figé. Enfin et surtout, sur la couverture, juste entre les deux enfants, ce petit point rouge inexistant ici.
Qu’en conclure ? Si les deux images ne sont pas identiques, c’est donc qu’elles ne relatent pas la même situation. Difficile, à ce stade de lecture/enquête, d’en connaître l’ordre chronologique.
Une analyse linguistique et stylistique du discours de la mère confirme les premières déductions quant à ses rapports respectifs avec son fils et sa chienne.
Le blanc laissé entre les ordres intimés par la mère et la dernière phrase de son discours : “Nous sommes rentrés à la maison en silence”, a différentes fonctions. Il matérialise le temps de l’exécution de l’ordre donné et le silence imposé à l’enfant.
Cette première partie se termine par une image pleine page sur une nouvelle vision du parc, vers la sortie. Mais ici, c’est de la vision du lecteur/regardeur dont il s’agit. Le trio à l’extrême droite de l’image est prêt à en sortir. Les transformations plastiques de ce même trio, comparé à celui de la première page, mettent en évidence l’effacement respectif, voire quasi total, de l’enfant et de la chienne qui marche la queue basse. Au fond de l’image, les deux tours éclairées, comme le lampadaire, marqueraient la fin de journée. Hypothèse peu probable… si l’on se souvient qu’il s’agit d’une “promenade matinale”. Et pourquoi cet arbre en feu au centre de l’image ? Sans doute une métaphore de la colère de la mère qui laisse des feuilles mortes sur son passage. Cette colère enflammerait les éléments du parc, des arbres au pique de la grille. Mais en référant cette image au discours antérieur de la mère: “Mon Dieu…” et ”J’ai crié son nom pendant une éternité… ", une lecture plus connotée est possible : une référence à la bible, au Buisson ardent et à la colère divine.
Une lecture approfondie de l’album ne se limite donc pas à la mise en relation du texte et de l’image qui l’accompagne. Si elle est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Elle suppose aussi une mise en perspective des images entre elles.

Cette analyse démontre l'importance de la lecture symbolique des éléments visuels. Chaque page de ce livre possède la même force. C'est un album passionnant, qu'on peut lire, même si les enfants n'en possèdent pas les références. On peut les amener petit à petit à les appréhender.
Anthony Browne. Monographie de Christian Bruel. Être
L'utilisation de la loupe emmène le lecteur vers des hypothèses en lui faisant découvrir des éléments qu'il n'avait pas vus. Il commence à les voir quand ils font sens pou lui, quand il les cherche. Si le lecteur dépasse l'auteur, en entrant dans l'espace de l'interprétation, on se trouve bien dans la lecture littéraire.

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Il existe de nombreux écrits concernant l’œuvre d’Anthony Browne. Une référence incontournable :
Anthony Browne
Christian Bruel
collection "Boîtazoutils"
Être 2001

Cette analyse est associée à une animation pédagogique du CRDP : des albums pour une liaison CM2-6ème.
Lire le compte rendu de cette animation

On peut retrouver l'analyse complète des quatre voix dans un article du numéro 39 de la revue Argos (février 2006) : L'album, un espace de dialogue texte-image.
Argos n°39 : l'effet religieux

Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 20/03/2006

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