CRDP
mercredi 4 février 2004
Intervenant : Christian Bruel, auteur, éditeur
Éditeur,
concepteur d'albums et formateur en littérature de jeunesse, Christian
Bruel considère que l'album est un genre majeur en littérature,
dont l'intérêt réside dans l'organisation de l'iconotexte,
l'articulation image-texte, et le jeu des évocations culturelles. Il
s'intéresse à la production des autres auteurs et illustrateurs
et travaille sur des analyses très complètes des œuvres qui l'intéressent.
Après avoir édité, dans la collection Boîtazoutils
, deux ouvrages sur Claude Ponti et sur Anthony Browne, il prépare un
ouvrage sur l'œuvre de Wolf Erlbruch.
Ce qui réjouit souvent Christian Bruel dans l'analyse des albums, c'est
la capacité de l'auteur à condenser création et évocations
culturelles, en complicité avec le lecteur dans un jeu sur les références
(Claude Ponti, Anthony Browne...). Ceci ne fonctionne pas dans l'œuvre de Wolf
Erlbruch qui se défend et se protège de toute évocation
ou citation et déteste même qu'on y fasse allusion en décortiquant
son œuvre.
Si ses influences, discrètes au point de demeurer presque introuvables,
sont à chercher dans l'histoire de la peinture et, plus particulièrement,
dans la peinture chinoise, c'est donc presque par hasard qu'on va trouver des
citations et des références précises dans son œuvre. Il
travaille plutôt dans une dimension esthétique, à la recherche
d'une émotion et de sentiments, d'une plastique particulière.
C'est grâce à l'aide de Bernard Friot, traducteur de Wolf Erlbruch,
que Christian Bruel, qui n'est pas germanophone, a pu analyser cette œuvre.
Une exposition scénographiée, à partir d' illustrations
originales de Wolf Erlbruch, principalement celles de l'album La grande question,
a été réalisée avec la collaboration de Christian
Bruel. Elle ouvre des perspectives sur les personnages emblématiques
et les permanences graphiques de l'uvre de Wolf Erlbruch, esquisses, maquettes,
matériaux de travail de l'auteur, vidéos consacrées à
l'artiste et à ses livres. Elle offre également un accès
au site consacré à Wolf.
Wolf
Erlbruch est né en Allemagne, à Wuppertal, grande ville industrielle
de la Ruhr. Il a étudié le dessin à l'école Folkwang
de création artistique d'Essen-Werden. D'origine paysanne, il est très
attaché à cette ville qu'il considère comme une ville "vraie",
c'est-à-dire habitée par des gens d'origines très diverses.
Il est fils unique de parents très modestes, qui ne l'ont jamais empêché
d'exercer ses talents de dessinateur, révélés très
tôt. À deux ans et demi, il dessinait déjà des objets (lunettes)
en perspective sur un plan, comme l'attestent ses dessins datés et conservés
par sa mère.
Il fait des études d'art et travaille en parallèle pour
les payer. Il avoue ne pas avoir appris grand chose sur le plan technique lors
de ses études, si ce n'est l'importance de disposer de temps pour la
création artistique, la réflexion autour de l'art et la critique
artistique, développée en discutant avec ses professeurs.
Depuis 1974, il travaille comme illustrateur pour des maisons d'édition
et des agences de publicité. En 1990, il est nommé professeur.
Il est titulaire de la chaire d'illustration de la Berhischen Universität
Gesamthochscule de Wuppertal. Il travaille dans la publicité et l'édition.
Il est actuellement professeur d'arts graphiques, de musique et de musicologie
(il s'est mis à la cornemuse assez tardivement). C'est un enseignant
dévoué et très mobilisé dont le cours est réputé
et prisé par les étudiants d'art, avec qui Erlbruch établit
des liens très proches en leur consacrant énormément de
son temps. Suzanne Janssen, qui a écrit une version très effrayante
du Petit Chaperon rouge , a été l'une de ses élèves.
Il dit d'elle que « c'est une belle âme ».
L'activité
artistique de Wolf Erlbruch débute dans le domaine de la publicité
avec une campagne d'affichage mondiale pour le tabac Samson. Bien avant l'illustration
d'albums pour la jeunesse, il réalise des peintures sur bois, privilégiant
le grand format.
Il est envoyé à Londres pour superviser une production de dessins
animés. Il est alors repéré par Hermann Schultz, un éditeur
d'extrême gauche qui ne produit que de la littérature noire sud
africaine. Il illustre alors Der Adler ( L'aigle - 1985 ),
d'après un texte de James Aggrey, aux éditions Peter Hammer.
Wolf Erlbruch est édité en France depuis 1993. Traduit dans plus de vingt langues, il est considéré aujourd'hui comme l'un des grands illustrateurs de notre époque. Il a reçu en 2003, le prix Gutenberg.
« En multipliant les approches et en les montrant, j'interroge
la diversité de la vie en la considérant vraiment comme la normalité »
Wolf Erlbruch
Son univers habite véritablement ses textes. Quand Wolf Erlbruch est responsable de la totalité, texte et image, d'un album, c'est toujours le texte qui est la première instance finalisée avant tout travail sur l'image, le découpage et la mise en page. Il évoque en plaisantant la nécessaire schizophrénie du créateur polyvalent qui ne peut sans dommage, dit-il, mêler sans cesse l'instance textuelle et l'iconique. Une fois le texte achevé et "autonome" d'une certaine façon, il l'envisage graphiquement, comme si ce texte lui avait été proposé par un auteur, pour être interprété en images. Le texte peut d'ailleurs être lu seul, à la manière d'un conte, sans le secours de l'image.
On retrouve certaines constantes dans son œuvre : la superposition de
personnages perchés les uns sur les autres ou serrés les uns contre
les autres, des personnages nez à nez, ou bec à nez, des personnages
à lunettes rondes (l'absence de prunelle dans les regards oblige à
un travail sur l'expression, un positionnement des personnages plus parlant,
un véritable investissement corporel des personnages dans l'action),
le philodendron, un bateau qui coule (souvenir des illustrations de catalogues
achetés par ses parents), le déplacement d'un élément
d'illustration en avance sur le temps de l'histoire (Moi papa ours ?,
Remue-ménage chez Mme K, Léonard ).
L'authenticité semble un élément important de l'uvre
de Wolf Erlbruch. Ses textes et ses images ont à voir avec lui-même,
sa famille, ses proches ou son environnement. Dans La grande question,
on trouve un découpage de la véritable partition de la neuvième
symphonie, un extrait du plan de Paris de Turgot...
Ses albums sont traversés de quêtes naïves (Moi, Papa Ours ?), d'envols en commun et de solidarités complices : l'ourse («Tu viens, on va essayer ?») dans Moi, Papa Ours ?, Mme K. («Tu viens, on va essayer, tous les deux ?» ), l'envol de l'aigle dans Der Adler …
La technique graphique de Wolf Erlbruch ne cherche jamais à se faire
oublier : aucune propension à une illusion de réalité,
la fiction se donne d'emblée comme telle dans l'agencement même
des formes et des matières.
C'est avec l'illustration de De la petite taupe qui voulait savoir qui lui
avait fait sur la tête, en 1993, que le public français découvre
l'originalité et la vitalité du trait de Wolf Erlbruch, et l'ouvrage
se voit doublement couronné du prix du Cercle d'or jeunesse 1993 et du
prix Sorcières 1994.
Erlbruch conçoit les livres selon des problématiques qui sont autant de tentatives de questionnement du monde. Lorsqu'il ne dessine pas de façon réaliste, c'est qu'il souhaite que la lecture de l'image ne soit pas immédiate, qu'elle suscite une interrogation. Il s'intéresse aux volumes mais les utilise plaqués sur le plan, d'où une quasi absence de perspective et de décors. Sa force réside dans sa capacité à créer l'illusion, à faire exister des décors qu'on croit avoir vus alors qu'ils n'existent pratiquement pas, qu'ils ne sont qu'évoqués. Les collages sur le fond peuvent sembler flotter dans la page, ce qui l'oblige parfois à ombrer au crayon certains dessins (dans L'Ogresse en pleurs , les visages enfantins sont souvent représentés avec du volume au crayon de couleur. Son enfant flotte sur la table, ce qui aide à sa non reconnaissance, alors que les enfants qui jouent sont ombrés). Il est d'ailleurs tellement irréel que sa mère ne le reconnaît pas et le dévore.
Les
personnages créés par Wolf Erlbruch peuvent être dessinés
(ou peints) directement sur le support, ou découpés et collés
sur un fond. Ils peuvent aussi naître de l'assemblage de parties peintes
et du collage de papiers importés, le plus souvent, pour les vêtements.
La technique graphique de Wolf Erlbruch présente trois caractéristiques.
Il utilise un système de découpes qu'il place sur des fonds beige
ou crème : il dessine, découpe au cutter, et déplace
ses personnages dans l'espace de la page jusqu'à ce que le résultat
lui convienne.
Il utilise également la technique des incrustations de matière
par découpage/collage. Souvent un motif, une matière, deviennent
récurrents au fil de l'œuvre. Plaques de gomme, tampons, pochoirs, "timbres"
artisanaux, papier kraft, papiers d'ameublement, papiers peints, tissus, motifs
découpés dans des livres parfois anciens, les matières
sont variées et les réemplois fréquents, parfois dans le
même livre. Par exemple, on retrouve la même matière quadrillée
(tissu ou papier d'ameublement) dans L'Ogresse en pleurs, La grande question,
et au dos du livre Les dix petits harengs. Il découpe enfin
des objets ou des motifs provenant d'autres supports (dans La grande question,
une fourchette découpée dans un catalogue est collée dans
la poche d'un personnage). Dans son atelier, dit l'artiste, ce sont les matières
qui s'imposent à lui plus qu'il ne les choisit.
C'est parfois la représentation qui devient récurrente :
le motif du bateau qui coule, en l'occurence le Titanic, est repris plusieurs
fois.
Les livres de Wolf Erlbruch cheminent entre ordre et désordre, probable reflet d'une tension entre le niveau d'exigence, la rigueur du travail de l'artiste, d'une part, et la générosité d'un abord enthousiaste du monde.
Il
affectionne particulièrement les pages de cahiers, colonnes de livres
comptables, tables de logarithmes, avec des quadrillages, qui ponctuent régulièrement
les images, quand ils ne servent pas de fond de page. L'artiste évoque
volontiers ce qu'il appelle "le temps quadrillé", cette omniprésence
de quelque chose de normé. La règle est aussi dans les contraintes
corporelles imposées aux personnages par les cadres et les filets…
qui se brisent symboliquement (et discrètement), lors de l'envol de Mme
K, par exemple.
Les diagonales structurent clandestinement les images de Wolf, comme les jeux
de regard, convergents sur la couverture de Der Adler et divergents sur
celle des Cinq Affreux...
Alphabets, abécédaires, calendriers, témoignent aussi de
cet appui permanent sur une structure forte qui laisse libre cours aux représentations
les plus débridées.
Les pas de côté chez Wolf Erlbruch viennent comme une subversion
de l'ordre des choses. Ils peuvent relever du plausible :
- le "portage" de sa femme par Monsieur K (Remue ménage
chez Mme K.) ;
-
un papa tricote (C 'est même pas un perroquet…) ;
- l'enfant qui tire le père du sommeil par le nez (Allons voir la
nuit) ;
- un jeune garçon avec un gros os en travers de la bouche (Léonard).
ou prendre des allures improbables, imaginaires :
- l'ours qui cherche à pondre (Moi, Papa Ours) ;
- le vol de Mme K. (Remue ménage chez Mme K.) ;
- l'oie et le lièvre (Les cinq affreux) ;
- le couple de lapins (couverture du calendrier 2004) ;
- Alice au cerceau (Allons voir la nuit) ;
- la taupe coiffée, furieuse (De la petite taupe… ) ;
- les fruits géants, les inclusions d'objet comme pour la barque (L'Ogresse
en pleurs).
S'il n'avait été graphiste, Wolf Erlbruch aurait pu être chorégraphe. Peu d'illustrateurs sont à ce point sensibles aux postures et aux attitudes. Parfois la posture prend le texte au pied de la lettre (Papa Ours, debout, se penche jusqu'à poser le sommet de sa tête sur le sol pour… « réfléchir dans tous les sens »).
Les
personnages se tiennent souvent l'un contre l'autre, parfois penchés
et représentés de dos, comme autant de silences dans la frénésie
narrative.
- Der Adler (le naturaliste et l'aigle sur la cheminée) ;
- Madame K et le merle sur la branche ;
- la dame perchée (L'atelier des papillons).
L'expressivité des postures va de pair avec la sympathie exprimée
par l'artiste envers ses personnages. Ces grosses dames sont confortables mais
jamais grotesques :
- Madame K grimpant dans le cerisier ;
- Madame K impulsant l'envol du merle posé dans sa main.
Et quand la situation impose que le trait soit un peu appuyé, l'empathie
reste de mise (le jury des créateurs de L'atelier des papillons,
pp32.et33, par exemple).
Enfin, Wolf Erlbruch ne déteste pas placer un soupçon d'emphase dans ses postures représentées, comme dans Projekt, pp 48, 49, 160 et 161.
L'abondance des animaux dans l'uvre de Wolf Erlbruch peut se subdiviser. On trouve d'une part, nombre d'animaux domestiques (d'ailleurs, deux chiens dessinés par Wolf Erlbruch sont devenus les logos des collections pour adultes et pour enfants de Peter Hammer Verlag, son principal éditeur allemand), et d'autre part, une attention particulière de l'artiste pour les bêtes généralement dénigrées, délaissées (taupes, insectes, crapauds, rats, hyènes… )
Nombre de ces animaux sont présentés par paires, particulièrement dans les images géantes des calendriers. Dans ce cas, les prédateurs et leurs proies font bon ménage (Calendrier 2003 - "Au rendez vous des amis ").
Ajoutons les singes :
- couverture de Projekt ;
- singe costumé hurlant dans L'Ogresse en pleurs.
Et notons la troublante présence simultanée des singes et des dames mythiques (déesse, ogresse, sorcière) dans L'atelier des papillons, L'Ogresse en pleurs, Cuisine de Sorcière...
Une étrange photographie présentée dans l'exposition représente Wolf Erlbruch assis dans une chambre d'hôtel, sur le lit de gauche, faisant face à un autre Wolf assis sur l'autre lit… vingt années plus tôt. L'angle de vue a été exactement conservé par le photographe. Et rien n'ayant changé dans cette chambre, la confrontation est saisissante.
L'il doit se garder d'une inféodation au texte : il faut
s'affûter le regard. Ainsi, par exemple dans L'Atelier des papillons,
seul le lecteur attentif verra par une fenêtre ouverte au dessus de la
table de travail des créateurs affairés... la planète Terre
dans le ciel : où sommes-nous donc ?
Les découpages-collages de matières imprimées importées
annulent le modelé et la profondeur dans les représentations de
l'artiste. Là encore, le point de vue, selon deux dimensions seulement,
est revendiqué comme un déni de réel, une invite à
ne pas chercher la seule copie conforme rassurante d'une réalité
dans l'image.
Points de vue encore, que ces jeux de champ / hors champ et de cadre / hors
cadre. De même qu'elles ne s'embarrassent pas toujours d'exactitude, morphologique
par exemple, les images de Wolf Erlbruch ne tiennent pas nécessairement
dans le cadre ou semblent, au contraire, en subir la contrainte comme l'ogresse
dans L'Ogresse en pleurs. Par divers moyens associés ou disjoints,
l'artiste rappelle l'artifice graphique et le point de vue adopté.
Enfin, dans Moi, Papa Ours ? par exemple, ou dans Der Adler, les
grandes images et les vignettes en cul-de-lampe installent un dialogue sur chaque
double page, ainsi dans Moi, Papa Ours ? les vignettes peuvent être
lues comme simplement décoratives, ponctuations graphiques du texte...
ou comme des éléments renseignant le lecteur sur le contexte (ou
les surprises de la tourne de page .... question de point de vue !).
Son
premier livre, Der Adler, est l'histoire d'un aigle élevé
avec des poules et des canards, dont la vraie nature lui sera révélée
par un naturaliste, et qui finira par prendre son envol. La construction de
la couverture était déjà très équilibrée,
avec les regards des personnages secondaires convergeants vers le personnage
principal (qu'on peut opposer à la couverture des Cinq affreux ,
où tous les regards divergent). Des détails situent l'histoire
dans le temps et l'espace (le petit avion). On trouve dans ce livre une des
rares citations culturelles de l'œuvre d'Erlbruch, une estampe d'Hiroshige représentant
un pont, qui avait déjà été repris par Van Gogh
(Le pont sous la pluie) . La dernière image annonce un thème
récurrent à son uvre : la métaphore de l'envol
comme signe de libération : l'envol de l'aigle du haut de la montagne
a quelque chose de christique, une sorte d'envol mystique. On retrouvera ce
thème en particulier dans Remue-ménage chez Madame K.
Ce premier livre ne "marchera" pas, mais l'éditeur lui fait
confiance et édite un deuxième album illustré par Erlbruch,
De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête.
Ce livre fera sa fortune et sera tiré à 750 000 exemplaires.
De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête
est un ouvrage "d'inspiration très anale", bien qu'Erlbruch
s'en défende. Toutes les remarques faites entre parenthèses et
en plus petits caractères sont de Wolf Erlbruch, qui estimait que le
texte de l'auteur nécessitait des explications supplémentaires.
Le dommage causé à la taupe est
beaucoup
plus psychologique, lié à l'outrage que subit sa petite personne,
car elle ne semble pas gênée le moins du monde de se balader avec
un excrément sur la tête en guise de preuve durant sa quête.
On est là dans la transgression, du domaine du pipi caca.
On remarque ici la manière dont l'illustrateur joue avec la double-page,
l'utilisation d'une rupture au milieu qui marque la frontière ou un débord
à quelques centimètres de la pliure, ce qui rend parfois impossible
la réalité de la représentation.
La taupe est "anthropomorphisée" uniquement grâce à
ses bottines et ses lunettes, mais pas à la façon de Walt Disney
(qu'Erlbruch a en horreur). Le seul personnage nommé est le chien, Jean-Henri,
animal plus domestique que les autres, plus proche des hommes. Ce chien qui
possède un caractère sanguin par procuration (le chien du boucher,
« plus proche du sang », dit Erlbruch), est disproportionné
par rapport aux mouches. La taupe se fait justice elle-même, œil pour
œil, dent pour dent.
Il existe une version tactile très bien faite de ce livre, pour aveugles
et malvoyants, éditée artisanalement par Les doigts qui rêvent.
Cette édition utilise toutes les ressources de matériaux divers
et variés (cuir, tissu, plumes, fourrure...). L'intérêt
de cet ouvrage, outre ses qualités esthétiques et sensorielles,
est de pouvoir le faire partager à tous au sein d'une même classe.
Les doigts qui rêvent
11, rue des Novales
21240 Talant
03 80 59 22 88
ldqr@wanadoo.fr
(imprimé à partir de 50 exemplaires, sur commande)
Léonard est un album parfaitement autobiographique qui
raconte l'histoire du propre fils de Wolf Erlbruch, adaptée en fiction.
Les dessins de la page de garde sont d'ailleurs les dessins réels de
son fils Léonard, terrorisé par les chiens depuis que l'un d'entre eux lui a volé un sandwich sur une plage.
On retrouve dans cet album quelques motifs récurrents dans l'œuvre d'Erlbruch (le bateau qui coule, un personnage japonais...). On retrouve également le jeu avec les vignettes des pages de gauche qui anticipent l'histoire, renseignent sur ce qui va se passer avant la chronologie réelle, ce qui donne des effets de sens intéressants.
L'auteur est intervenu sur la mise en page de couverture, pour faire déplacer les éléments du texte et de l'image de quelques millimètres, et justifier le texte et l'image entre eux.
La fin de l'album
(Léonard redevenu enfant grogne doucement) suggère une histoire
en boucle qui peut recommencer...
Moi,
papa ours ? débute avec une page de garde moirée
qui laisse apparaître des silhouettes d'ours, ce que peu d'adultes remarquent.
Cet album est écrit sur le modèle d'un conte, d'une quête,
de type classique. La mise en page propose un cadrage dépassant un peu
la pliure, le personnage étant souvent calé sur le cadre. Cette
façon d'occuper l'espace donne une puissance supplémentaire à
l'album.
L'image en cul-de-lampe qui représente un petit navet au début
de l'album prend son sens dans la suite de l'histoire. Si on compare ce livre
avec Remue-ménage chez Madame K, on se rend compte que Wolf Erlbruch
n'a pas de règle de découpage définie : les albums
débutent indifféremment soit par une page de texte, soit par une
page d'image. On est frappé ensuite par le contraste entre le texte lyrique
et la représention de la pauvre bête rabougrie qui sort de l'hibernation...
Les personnages de Wolf Erlbruch s'investissent corporellement dans l'action :
l'ours se met à "réfléchir dans tous les sens".
( de même Madame K va jusqu'à grimper dans l'arbre et se jeter
dans le vide pour aider l'oiseau à voler).
Si
l'on s'intéresse aux symboles iconiques (cf. Dictionnaire des symboles
- Gheerbrant et Chevalier), on reconnaît le bouleau, symbole de fécondité,
thème que l'on retrouve à plusieurs reprises dans l'album. Malgré
le refus de Wolf Erlbruch en ce qui concerne les références culturelles,
certaines réminiscences s'imposent de façon peut-être inconscientes.
Par exemple, le personnage du lièvre est l'équivalent de celui
du renard dans la culture africaine et la symbolique des contes fonctionne dans
l'inconscient. D'autre part, les enfants qui naissent dans la terre évoquent
un motif présent chez William Blake (Les portes du paradis).
L'idée de langage malaisé ou de "langue pâteuse"
se retrouve dans les contes (La Belle et la Bête) comme un signe
d'inefficacité sexuelle, de mauvais parti.
D'autres indices sont donnés dans les petites icones, sans discours,
pour aider le lecteur à se situer dans le temps et dans l'espace (canoë,
trappeur, avion à hélice...). On voit que, ici encore, Wolf Erlbruch
privilégie les réponses graphiques par rapport aux références
textuelles.
L'absence de verbe dans le titre laisse place à toutes les suppositions
et conjugaisons possibles pour l'interprétation (est-ce un passé,
un futur, un présent ?), selon le niveau de lecture de chacun. On
retrouve là le goût de Wolf Erlbruch pour le questionnement philosophique.
Cette
interrogation se retrouve dans l'ouvrage au titre évocateur La
grande question. Cet ouvrage est la première création
de Wolf Erlbruch pour un éditeur français. Édité
aux éditions Être, de Christian Bruel, grâce à l'aide
du Conseil Général du Val-de-Marne, c'est l'album de naissance
offert en 2004 dans ce département (environ 19 600 naissances
prévues). L'album a remporté le Bologna Ragazzi Award 2004, prix de la foire internationale du livre de jeunesse de Bologne.
Le principe de cet album est que vingt-et-un personnages se succèdent
pour répondre à une question hors champ posée par un personnage
que l'on ne connaît pas. Un système de réponses va s'organiser
et le lecteur comprend que chacun répond depuis son point de vue. Chaque
personnage donne une raison d'exister à l'autre.
La lecture de cet album permet de nouveau de constater que Wolf Erlbruch fignole
les moindres détails (découpage de la partition réelle
de la neuvième symphonie, utilisation du plan de Turgot pour la tenue
du soldat...). Une autre ligne de force du travail de Wolf Erlbruch apparaît
directement ici : le jeu entre la règle et le chaos (utilisation
des tables de logarithmes, du papier quadrillé, des livres comptables...
). L'utilisation du hors champ dans de nombreuses pages rappelle la
technique du peintre chinois Zao Wou-Ki qui travaille aussi avec des éclatés
de noir sur un fond crème.
Un cahier du même titre (La grande question), composé de croquis et dessins réalisés spécifiquement par Wolf Erlbruch, est offert à chaque visiteur de l'exposition. Ce cahier, au même format que le livre, reprend le même principe, des formules détournées du livre , et l'enfant est invité à compléter les éléments qui manquent petit à petit, dans le dessin et dans le texte. Il devient ainsi lui-même acteur de la création.
Christian
Bruel a publié Le nouvel abécédaire
de Karl Philipp Moritz sur un coup de foudre personnel. Karl Philipp Moritz,
très peu connu, est un pédagogue allemand et il a écrit
ce livre en 1791. C'est le premier abécédaire laïque :
pour la première fois un abécédaire ne fait pas référence
à Dieu ou à la mythologie. L'être suprême, dans ce
livre, est l'homme. Compagnon et ami de Goethe, cet auteur est aussi le premier
a avoir publié un roman psychologique (Anton Reiser). Ils furent
tous les deux, après un voyage en Italie, les propagandistes de l'art
gréco-romain en Allemagne. Wolf Erlbruch utilise d'ailleurs le "jaune
de Weimach" pour un extrait du Faust de Goethe dans Cuisine de sorcière.
Karl Philipp Moritz est aussi le premier à avoir écrit que la
petite enfance comptait dans le développement de l'humain. Contrairement
à Jean-Jacques Rousseau, il est persuadé des bienfaits de la lecture
et pense qu'il faut absolument donner des livres aux jeunes enfants.
Cet abécédaire est construit sur le mode alphabétique,
de A à Z, mais en gardant l'ordre des mots allemands avec leur traduction.
Cela permet de garder l'ordre des images qui présentent une progression.
Cette progression est issue de la philosophie allemande des Lumières :
Karl Philipp Moritz fait l'hypothèse, fausse naturellement, que l'enfant
devient lettré en cheminant de la lettre A à la lettre Z. L'album
débute par les cinq sens et se termine par la métaphysique. C'est
un abécédaire métaphorique de l'acquisition du savoir.
On peut trouver sur internet l'intégrale des gravures de l'Abécédaire
de l'époque :
consulter ces gravures originales
Wolf Erlbruch a vu ces gravures à la bibliothèque nationale
allemande dans l'exemplaire de 1791 et il a travaillé ses propres images
en fonction des gravures de l'époque.
De nombreuses pages sont des réflexions philosophiques. Par exemple,
l'homme trop à l'abri devient insensible, indifférent à
la misère du monde. On trouve ici, de nouveau, dans l'image, une allusion
au Titanic qui coule. L'auteur s'intéresse aussi à la misère,
à l'argent, à la richesse ("Pourquoi boire dans une coupe
en or ?"). Franc-maçon, il utilise également le
symbole et la métaphore du cèdre et de l'hysope (le cèdre
apparaissant comme le plus majestueux des arbres et l'hysope comme une plantule
parasite, mais pourtant médicinale) : « Les gens
pauvres sont faits comme les gens riches. C'est pourquoi le riche ne peut être
comparé au cèdre et le pauvre à l'hysope. Chaque être
humain a le droit d'être soutenu. Lorsque les gens pauvres sont faibles
et malades, ils ont besoin d'aide, lorsque les gens riches sont faibles et malades,
ils ont aussi besoin d'aide, la fièvre fait frissonner pareillement les
riches et les pauvres. Nul ne doit mépriser autrui, car être un
homme est la plus haute des distinctions. »
Quoique faisant dans son uvre la promotion du livre, Karl Philipp Moritz,
entre la première et la dernière image, laisse entendre que non
seulement, on n'est pas sauvé parce qu'on est lecteur, mais qu'il existe
aussi des livres qui peuvent blesser (les roses ont des épines ;
à la dernière lettre, le lecteur s'est piqué).
Wolf Erlbruch assure la promotion de cet auteur et de ce texte peu connu en
l'illustrant aujourd'hui et en lui donnant de l'énergie avec son image.
Sa passion pour Goethe et pour Karl Philipp Moritz mérite d'être
remarquée.
Christian
Bruel considère Remue-ménage chez Madame K comme
un chef d'uvre. Un couple d'apparence banale est confronté à
la venue d'un merle. La dame s'entiche de ce merle, devient sa mère par
procuration et décide de lui apprendre à voler. Elle va lui insuffler
l'énergie et la technique du vol. Tout le livre est écrit à
la forme pronominale, manière subjective d'insister sur l'identité
et sur le sujet. Or, Madame K. n'a pas d'identité. Elle n'est qualifiée
que par la première lettre de son nom de femme mariée (ce qui
renvoie à Kafka ou à des références picturales).
On peut relever dans cet album une référence à Truman Capote
(dans Petit déjeuner chez Tiffany, une femme apprivoise un corbeau
et s'éloigne un peu plus tous les jours).
Dans un album, certains codes fonctionnent et renseignent inconsciemment le
lecteur. Dans celui-ci, on trouve un code chromatique très efficace :
les parties grises correspondent à l'imaginaire ou aux fantasmes de Madame
K. Le code du cadre est également utilisé par l'illustrateur :
un filet rouge enserre Madame K. dans le cadre familial ou lorsqu'elle est toute
seule. Au moment de l'envol, le cadre se brise et le cerisier bourgeonne. On
peut penser que Monsieur K. avait tout prévu puisque si on retourne l'image
de la page où il a dessiné un lavis, entre les pattes du chat,
on voit l'oiseau.
Même la mise en page de la couverture indique un double remue-ménage
(libération et chaos technique) : le dos n'est pas droit. La diagonale
exacte passe par les deux regards : le regard du lecteur structure l'image
et les regards des personnages sont structurants dans l'image.
Cette méthode d'expression tient un type de discours à la fois
narratif et graphique, esthétique. Ce n'est qu'après plusieurs
lectures que l'on peut aider les enfants à entrer dans les techniques
de ce code iconique et commencer à appréhender la densité
psychologique des personnages.
Ratten est un livre édité uniquement en allemand chez Maro Verlag en 1993, sur un poème de Gottfried Benn. C'est un poème épouvantable qui raconte l'histoire d'une jeune fille trouvée dans un étang, morte, qui porte dans son ventre gonfflé des rats vivants. Wolf Erlbruch a illustré ce poème d'images sublimes faites de rats sur des tables de logarithmes (norme et chaos). Le style de ces illustrations est complètement différent des albums précédents, pour enfants.
Allons
voir la nuit est un très bel album qui met en scène
un petit garçon, Pierre, qui réveille son père pour aller
voir la nuit. Le père accepte, tout en objectant qu'il ne se passe rien
d'intéressant la nuit. Comme dans de nombreux classiques du livre de
jeunesse, le père ne voit rien alors que le lecteur, par les yeux de
l'enfant, assiste à des scènes passionnantes.
À partir de cet album, il est intéressant avec les enfants de
réaliser des passerelles iconiques : aller chercher des figures
récurrentes (le personnage d'Alice, des figures mythologiques... )
et les comparer. La fin est ambiguë : on ne sait pas si les personnages
sont réellement sortis quoique l'enfant garde entre les mains une petite
balle lancée par Alice. On retrouve là un vieux système
de la littérature de jeunesse qui laisse planer le doute sur ce qui a
eu lieu mais donne un indice sur ce qui s'est produit dans l'imaginaire de l'enfant.
L'univers de Wolf Erlbruch est riche du côté plastique, du côté de l'émotion, de l'uvre, mais il joue très peu sur les références prises dans l'histoire de la peinture. Le travail de biographe de Christian Bruel l'amène pourtant, dans une "conception policière de la lecture", à traquer ces quelques références et recouper les informations.
Dans l'atelier de Wolf Erlbruch, le site réalisé à l'initiative du CPLJ, autorise quelques entrées supplémentaires vers ces références culturelles.
Bibliographie complète de Wolf Erlbruch, établie par Christian Bruel.
Bibliographie des ouvrages de Wolf Erlbruch publiés en français.
Une mini-thèse de l'université de Lille 3 :
Wolf Erlbruch. Au-delà d'un univers drôle et burlesque, des albums qui réfléchissent sur le monde
Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 01/03/2004
