CRDP académie de Créteil - Centre ressources littérature de jeunesse

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L'univers de Grégoire Solotareff

CRDP
mercredi 14 décembre 2005

Intervenant : Grégoire Solotareff

Grégoire Solotareff. Photo Chantal Bouguennec

À l'occasion de cette animation pédagogique, Grégoire Solotareff nous présente son univers d'auteur et d'illustrateur ainsi que son parcours professionnel. Né d'un père médecin et d'une mère peintre et illustratrice, il a tout d'abord exercé la médecine pendant dix ans, puis il est revenu à la peinture, au dessin, à l'illustration, principalement pour son fils. Sa rencontre avec Alain Le Saux, en 1985, est déterminante et ses premiers albums paraissent à partir de cette époque.

Grégoire Solotareff a écrit cent-vingt-huit livres en quinze ans et il est traduit dans le monde entier. Son premier gros succès fut Ne m'appelez plus jamais mon petit lapin. Il a ensuite enchaîné les succès médiatiques et commerciaux (Loulou, Quand je serai grand je serai le père Noël, Mathieu...). Grégoire Solotareff est très populaire auprès du jeune public (maternelle, CP, CE1...).

la bibliographie de Grégoire Solotareff

 L'entretien est mené par Madeleine Couet-Butlen, CRDP de l'académie de Créteil.

Son parcours, ses choix   

Qu'est ce qui vous a amené après dix ans de médecine à faire des livres pour enfants, de quelle façon le déclic s'est-il fait ?

G.S : Le dessin et la peinture m'ont toujours intéressé et attiré, mais mes débuts dans la profession de médecin m'ont obligé à abandonner cette activité pendant plusieurs années. Je me suis mis à écrire après avoir arrêté la médecine. Médecin est un métier passionnant mais j'avais envie de faire de la recherche et l'ambiance de l'hôpital ne me passionnait pas. À partir de trente ans, je me suis dit qu'il faut essayer dans la mesure du possible de faire ce qu'on aime et j'ai commencé à "lâcher" la médecine.

Contes des quatre saisons. L'école des loisirsJ'ai donc décidé de me consacrer entièrement au livre pour enfant qui propose un espace où coexistent la littérature et le dessin. En France, il me semble que le dessin est un peu déconsidéré. Il est très difficile d'en faire son métier. Souvent, les seules possibilités sont les dessins de commande, la publicité, la presse... Il existe très peu d'espace pour le dessin personnel libre en dehors du livre pour enfants.

Cet espace correspondait à ce qui me plaisait : raconter des histoires. Le cinéma me plaisait aussi mais c'était plus compliqué. J'ai donc commencé à écrire des livres. J'ai eu la chance de rencontrer un éditeur, Hatier en 1985, qui a tout de suite aimé ce que je lui ai montré et l'a publié.

J'ai tout de suite beaucoup travaillé, et afin de gagner ma vie, j'ai proposé par ailleurs des illustrations dans la publicité, dans la presse. Mes livres ont rapidement bien "marché" et j'ai écrit régulièrement une dizaine de titres par an, car je travaille vite et la conception de mes ouvrages est assez rapide. Mon premier vrai succès fut Loulou en 1989.

Cent-vingt-huit livres, cela peut sembler beaucoup, mais parfois il ne s'agit que de tout petits livres de quelques pages. Le travail pour chacun est donc très variable : certains livres me demandent un an de travail, d'autres une semaine. Par exemple écrire les quatre tomes des contes des quatre saisons (Contes d'automne, Contes d'été, Contes d'hiver, Contes de printemps) m'a pris deux ans.

Le secteur littérature de jeunesse a totalement changé en vingt ans. Le nombre de titres publiés par an est cinq ou six fois plus important aujourd'hui. Les jeunes auteurs commencent maintenant à considérer ce travail comme un métier. L'école des loisirs et Gallimard ont beaucoup contribué à cet essor. L'école des loisirs en particulier a rapidement obtenu une image de sérieux auprès des écoles et a fabriqué un fonds important de titres de qualité qui sont présents dans la durée, même si certains se vendent très peu. C'est une politique d'auteur et non une politique de profit, ce qui est d'autant plus rarissime à présent que les grands groupes d'édition achètent les petits éditeurs.

Je me suis donc tout de suite senti très à l'aise dans cette maison d'édition où toute l'équipe est formidable et où les vrais albums tiennent une place de choix. Mon travail a évolué au fil des années. En effet, même si vingt ans de métier sont peu de chose dans ce domaine, j'ai changé plusieurs fois de techniques ; j'aime changer, faire ce que je ne sais pas faire. Cela m'intéresse plus que de gérer un patrimoine à l'instar de certains qui font toujours la même chose. Ce qui m'amuse, c'est me surprendre moi-même quand Loulou et autres loups. Film d'animationje travaille, y compris dans d'autres secteurs que la littérature jeunesse. J'aime découvrir des choses et des gens.

J'ai également fourni à d'autres des idées que je n'avais pas envie de réaliser moi-même. Puis un jour, il y a dix ans, mon éditeur m'a proposé la responsabilité du secteur des livres pour tout-petits. C'est ainsi qu'est née la collection Loulou et Compagnie, en direction des enfants de 0 à 3 ans. Ce travail de directeur de collection me prend à peu près la moitié de mon temps. Mais je suis récemment parti dans une autre direction qui est le cinéma d'animation et qui me prend énormément de temps.

Une ouverture vers le cinéma d'animation  

Il s'agit d'une porte ouverte vers un moyen d'expression différent par rapport au livre : on peut raconter des histoires, des contes, des scénarios, d'une façon un peu plus longue. Il y a quelques années, un producteur m'a demandé de réaliser Loulou en film ; je me suis donc associé avec un animateur pour réaliser un programme d'animation sur le thème du loup, dont j'ai écrit le scénario avec un ami. Il est composé d'un film principal Loulou, adapté de l'album, et de quatre courts-métrages. Ce film s'appelle Loulou et autres loups et dure environ une heure. Son succès m'a permis de commencer la réalisation d'un long métrage d'animation avec une vraie structure, un scénario plus long et écrit spécialement pour ce film. On y retrouve des éléments récurrents de mon travail et de mes personnages : des animaux dans un univers de forêt.
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Techniques et styles    

De quelle façon votre technique a-t-elle évolué ?

G.S : Ma technique évolue en fonction des périodes de ma vie. Parfois, je privilégie la matière, parfois l'encre, l'aquarelle ou le noir et blanc me plaisent davantage. Pendant une dizaine d'années, j'ai travaillé à l'acrylique ; cette peinture ressemble à l'huile, mais sèche plus vite et donc c'est une technique plus maniable et plus facile que l'huile. Mon trait a changé car au fur et à mesure que l'on travaille, on devient de plus en plus exigeant et on s'attache à des éléments qui ne se voient pas forcément, des détails de construction du dessin. Plus on travaille, meilleur on devient. Le dessin requiert moins d'apprentissage que la musique, mais demande un état de grâce qui fait qu'un dessin fonctionne ou non. C'est fascinant et surprenant. C'est pourquoi dans mes livres, j'essaie de ne pas refaire ce que je sais faire. Je recherche toujours une impression nouvelle pour moi.

À sept ou huit ans, lorsque les enfants quittent le monde de l'enfance, ils ont envie de représenter la réalité. À cet âge, le cerveau a atteint une maturité qui permet de discerner des choses qu'on n'était pas capable de discerner auparavant dans ses propres mouvements. Certains enfants, et il faut les y encourager, considèrent que le dessin est la liberté et qu'on peut faire ce qu'on veut : le dessin est ce qu'on produit comme image par rapport à une idée. D'autres enfants se découragent en voyant que leur dessin ne ressemble pas à ce qu'ils voulaient représenter. L'environnement est très important à ce moment-là. L'enfant est encouragé vers la liberté ou vers la reproduction d'une réalité. C'est à ce moment de la vie que se concrétise le passage.

Comment percevez-vous l'utilisation de la couleur ? Certains de vos livres ont des fonds blancs, d'autres de grands à-plats de couleurs... Comment l'évolution s'est-elle faite ?

Ne m'appelez plus jamais mon petit lapin. L'école des loisirsG.S : C'est une question d'envie par rapport à un sujet. Au cinéma, certains films en noir et blanc me plaisent beaucoup, d'autres me semblent plus "maniérés", d'autres en couleurs auraient été plus intéressants en noir et blanc... J'éprouve les mêmes impressions en ce qui concerne le dessin. Je me pose la question à chaque fois. Actuellement, j'ai de nouveau envie de réaliser un livre très blanc, qui se passe dans la neige. Parfois la couleur est superflue car tout est dit. Aujourd'hui, le code commercial est de réaliser des livres en couleurs et les illustrateurs ont tendance à intégrer ce code. C'est parfois dommage car cela restreint le talent d'illustrateurs qui dessinent très bien sans être coloristes. Certains dessinateurs confient même la couleur à un autre illustrateur. Pour moi, mettre la couleur d'un dessin est un plaisir absolu. Je crois que le dessin reflète très fortement la personnalité de son auteur : méticuleux ou rapide, voyant ou discret, raffiné ou vulgaire... il est transparent.
Même si un artiste très timide peut réaliser des dessins très violents, dans le résultat final, c'est la vraie personnalité qui transparaît. En ce sens, le dessin constitue une sorte de mise en danger de la personnalité. L'écriture est beaucoup plus secrète puisque tout est filtré par le code de la langue et de la syntaxe.

On a l'impression que l'illustration, le dessin, sont votre mode d'expression, plus que le texte.

G.S : Le dessin me procure plus de plaisir que l'écriture qui est un travail de longue haleine à l'intérieur de soi-même. Certains auteurs qui ne sont pas du tout visuels prennent un plaisir mental à entrer dans eux-mêmes. Le dessin s'adresse plus à l'extérieur., et peut parfois être réalisé en quelques minutes, de façon foudroyante. Pour moi, c'est presque un repos après l'écriture. Je peux passer dix heures à écrire et enchaîner immédiatement avec cinq heures de dessin. Lors de la réalisation d'un film, en particulier, qui demande de nombreuses heures d'écriture, le dessin, qui est un travail d'extériorisation, permet de faire des pauses dans ce travail intérieur.

Personnages et thèmes récurrents   

À quoi correspond le choix des personnages que l'on trouve souvent dans vos albums : le père Noël, l'ogre, le loup ?

G.S : C'est l'imagerie enfantine, celle qui me faisait rêver. Ce sont les personnages qui déclenchent mon imaginaire et lui permettent de fonctionner. J'aime cet imaginaire très simple. Des personnages tels que le loup, le crocodile, le père Noël, sont tellement ancrés dans la culture commune qu'ils sont presque historiques. Ils existent et constituent le départ des histoires que j'ai envie de me raconter.

Au bout de vingt ans, je n'ai pas perdu le plaisir de créer des livres ; c'est pour moi un plaisir individuel, solitaire. Je gère mon temps sans contraintes si ce n'est celle du cadre d'un livre pour enfants, celui des histoires que je racontais à mes enfants. Je reste dans cet univers un peu magique ; une évasion qui fait plaisir, ou qui intrigue ou qui fait peur...

Grégoire Solotareff et Madeleine Couet-Butlen. Photo Chantal BouguennecVotre œuvre comporte des thèmes récurrents, des thèmes forts tels que l'amitié, la quête d'identité, la solitude, l'exclusion... . Pouvez-vous nous en parler ?

G.S : Ces thèmes ne sont pas incompatibles avec l'évasion. J'ai envie de traiter des sujets de préoccupations humaines, qui me tiennent à cœur et que l'univers que je construis comme décor me permet d'aborder : l'amitié, l'amour, la mort, la séparation, la dispute, les conflits de génération, les rencontres... tout ce qui fait la vie quotidienne, ramenée à une dimension de maison de poupées et racontée d'une façon simple.
Ce sont les sujets que j'ai envie de traiter car les enfants sont confrontés à ces émotions ; je me souviens de mes émotions d'enfance qui prenaient toute la place. Tous ces thèmes sont des émotions devant la vie, les chagrins, les plaisirs... j'ai envie de communiquer ces émotions comme une manière de sortir de soi quelque chose qui a compté. Le processus de la création est complexe et difficile à expliquer. Lorsqu'on présente son travail à un éditeur, il juge aussi votre conviction au-delà de l'objet lui-même.

Vous racontez toujours un peu la même histoire avec des variantes : la rencontre de deux individus souvent représentés par des animaux qui se rencontrent dans leur différence. C'est la rencontre de ces deux différences qui va faire que le héros va mieux se connaitre et s'ouvrir aux autres et sur le monde.

G.S : Pour moi, c'est le thème de la vie : la vie n'existe qu'en société, dans la mesure où l'on rencontre les autres. À l'occasion de ces rencontres, la vie prend un autre chemin et il arrive des choses, heureuses ou malheureuses. C'est ce qui m'intéresse dans la vie. La solitude, par contre, est un vertige, un sentiment émotionnel très fort. Les enfants qui n'ont pas d'amis construisent eux-mêmes un microcosme où ils sont solitaires par rapport à une société qui a l'air heureuse. La solitude forcée est une horreur alors que la solitude choisie est très agréable.
J'ai envie de raconter des histoires qui ont un rapport avec mon enfance. Les thèmes ne me viennent pas par calcul ou réflexion. Je crois que tous les auteurs racontent toujours la même histoire quand ils sont sincères. Chacun a une certaine idée de la vie et lorsqu'on ne triche pas et qu'on ne fait pas des livres pour une raison précise, on traite nécessairement toujours de ce qui nous préoccupe.
C'est une question humaine très forte de savoir quel chemin on va prendre. Les enfants ne se posent pas nécessairement cette question, pourtant c'est une question subliminale de l'enfant.

Le lapin à roulettes. L'école des loisirsVous traitez aussi de l'exclusion et du déterminisme biologique ou social. Ce sont des thèmes qui vous tiennent à coeur.

G.S : Ce sont des thèmes intéressants dans la mesure où souvent, un enfant, tout en rêvant à l'héroïsme, se considère comme une sorte d'anti-héros, seul contre le monde entier. Quand ce sentiment de solitude est très fort, il provoque lui-même davantage d'exclusion et induit d'autres sentiments, celui de la différence par exemple. Cette perception de la différence par rapport à l'autre provoque soit une attirance, soit un rejet qui ne sont pas forcément justifiés. Le traitement de l'apparence, l'ambiguïté du caractère, la question de savoir lire l'autre, m'intéressent.
Le lapin à roulettes, qui traite de l'exclusion, m'a été commandé par une association qui travaille sur les problèmes moteurs. J'ai d'abord refusé, puis l'idée de traiter de l'exclusion brutale, par exemple le handicap, m'a intéressé. J'ai écrit une histoire plusieurs années après la demande et je l'ai proposée à cette association. C'est la seule fois où j'ai travaillé sur un sujet suggéré.

Loulou. L'école des loisirs
Une histoire particulière : Loulou
Le succès de Loulou a été une surprise pour moi et pour mon éditeur. Ce livre a une histoire particulière. Je l'avais confectionné d'une manière très classique, très manuelle. Au moment de le rendre à l'éditeur, j'ai eu des doutes sur son intérêt et sa qualité. J'ai appelé ma soeur Nadja qui m'a alors conseillé de ne pas le donner. J'étais furieux contre moi car ce travail avait été laborieux ; c'est peut-être la raison pour laquelle il n'était pas réussi ! J'ai refait entièrement toutes les images en vingt-quatre heures et j'ai donné à l'éditeur l'album que l'on connaît aujourd'hui, qui a fait une carrière assez brillante si l'on considère son histoire personnelle.

Cette rapidité d'exécution finale lui a peut-être donné une sorte de cohérence que d'autres albums ne possèdent pas. Les enfants sont très sensibles à une certaine dynamique de dessin, qui donne envie de tourner la page.
Un autre de mes livres, au contraire, fonctionne sur l'idée d'une seule image par histoire : Un jour, un loup. Une douzaine d'histoires sont réunies et une seule image suffit pour donner l'atmosphère générale de l'histoire. Un développement supplémentaire aurait été redondant. Je travaille souvent à l'humeur, à partir de quelques notes sur une idée.

Des collaborations artistiques   

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Alain Le Saux ?

Petit musée. L'école des loisirsG.S : Alain Le Saux m'a présenté à mon premier éditeur, Hatier, et notre amitié a commencé ainsi. Nous avons travaillé ensemble par la suite. Tom est un imagier de huit cents pages qui a représenté un an de gros travail. Nous avons cherché à créer un livre ludique, humoristique. Est venu ensuite le Petit Musée, un imagier classé par ordre alphabétique de détails de tableaux d'artistes que nous aimions. Il recouvre les œuvres du Moyen-Age jusqu'à nos jours. Nous avions fait le choix d'un regard particulier sur la peinture à partir de choses très lisibles, très claires.Ce fut un extraordinaire travail de recherche.

Vous avez également travaillé sur certains albums en collaboration avec d'autres auteurs ou illustrateurs : Nadja, Olga Lecaye, Antoon Krings, Kimiko...

G.S : Ces collaborations se passent de façons très variées. Olga était ma mère et nous avions donc une relation très forte puisque c'est elle qui a donné à tous ses enfants l'envie de dessiner. Elle était peintre pour elle-même et au début, ne publiait pas de livres. Elle nous confectionnait à la maison des livres originaux quand nous étions petits et mon éditeur m'a un jour demandé de les lui montrer. Je lui ai montré une histoire d'ours qu'il a publiée. Nous avons ensuite collaboré pendant quinze ans.

Ma collaboration avec Nadja,ma soeur, fonctionne sur des aller-retour entre nous. Elle me propose souvent des changements dans les textes que j'écris, qui se modifient au fur et à mesure qu'elle travaille. Elle possède également ses propres productions de peintures et de dessins humoristiques. J'apprécie beaucoup les projets avec Nadja car ils sont très ouverts et toujours surprenants.

I love you. L'école des loisirsKimiko travaillait pour l'école des loisirs et lorsqu'elle a eu envie de réaliser des livres pour les tous petits enfants dans la collection Loulou et Compagnie, nous avons commencé à travailler ensemble. Son univers est très différent du mien et c'est ce qui m'intéresse. Nous avons collaboré sur quelques albums, puis peu à peu, j'ai trouvé que ce qu'elle faisait toute seule était plus intéressant. Mais dernièrement, nous avons créé le personnage de I love you à partir d'une de ces créations. Elle possède des dons de styliste et de couturière.

Antoon Krings créait des tissus pour une maison de couture et m'a contacté un jour pour me demander comment faire des livres pour enfants. Je l'ai aidé à structurer son premier livre et je l'ai présenté à mon éditeur. Nous sommes moins en accord aujourd'hui sur la façon de travailler.

D'autres collaborations se sont décidées lors de rencontres, de dîners, sur des idées qui naissaient au cours d'une discussion. Je n'écris pas de la même façon lorsqu'une histoire doit être illustrée par quelqu'un d'autre. Je me sens plus libre car je ne m'occupe pas du dessin. L'illustrateur prend mon histoire s'il le souhaite mais je ne discute jamais des images avec lui. Je le laisse totalement libre de ce qu'il a envie de faire. J'aime être surpris par la complémentarité entre texte et image.

Influences et affinités  

À vos débuts, aviez-vous des références parmi les autres auteurs de littérature jeunesse ? On a vu dans Théo et Balthazar un hommage à Jean Brunhoff et Babar. Avez-vous d'autres influences ?

G.S : Quand je suis entré dans cet univers de littérature de jeunesse, j'avais bien sûr le souvenir des livres que j'avais lus lorsque j'étais petit, en particulier Babar, ce qui explique l'hommage que j'ai rendu à son auteur à travers Théo et Balthazar, et puis d'autres livres inconnus aujourd'hui. J'ai ensuite découvert Ungerer, Sendak, André François, Roland Topor... qui m'ont beaucoup influencé. J'ai aussi regardé beaucoup de peinture quand j'étais petit. Ma mère, Olga Lecaye, nous faisait la classe et je ne suis allé à l'école qu'à onze ans, en classe de cinquième. Nous avions donc beaucoup de temps à la maison, un temps sans télévision et presque sans cinéma car nous vivions à l'étranger. Ma mère dessinait et peignait beaucoup et nous avons donc été attirés vers cet art très tôt. Aujourd'hui, nous avons tous les quatre un métier artistique.

En ce qui concerne vos propres albums, aviez-vous en tête des histoires, des images, des thèmes, des personnages ?

G.S : La Fontaine fait partie des auteurs qui m'ont énormément influencé et je continue à le lire régulièrement. Je ne sais pas si c'est le cas pour les enfants d'aujourd'hui, mais pour moi, c'est la base même des livres pour enfants. Lorsque j'étais petit, je possédais une très belle édition du début du dix-neuvième siècle, avec des gravures à l'aquarelle qui représentaient des animaux habillés de vêtements précieux et qui m'ont beaucoup inspiré.
Quand je commence une histoire, j'ai en tête un univers que j'ai envie de dessiner, une atmosphère générale, puis je choisis un personnage que je dessine, et ensuite, tout de suite, j'écris l'histoire autour de ce personnage principal, à qui il arrive des aventures humaines. Puis je découpe ces aventures comme un scénario, en séquences. Ces séquences m'obligent parfois à réécrire un peu l'histoire pour trouver une dramaturgie qui fonctionne. Lorsque mon découpage est prêt, je crée les images chronologiquement, l'une après l'autre.
Je greffe autour de mon héros d'autres personnages, et c'est souvent le prétexte pour changer d'univers graphique, de techniques. La dernière technique, que j'ai utilisée pour la première fois pour Le roi crocodile, est l'aquarelle. J'ai apprécié cette technique d'autant plus que le film que je termine actuellement est réalisé à l'aquarelle et cela m'a obligé à beaucoup travailler.

Quelles sont vos influences en peinture ?

Mathieu. L'école des loisirsG.S : Certains peintres me donnent énormément envie de travailler. Je vais très souvent me "ressourcer" au musée Picasso qui se trouve à côté de mon atelier. L'œuvre de cet artiste dégage une énergie communicative très forte pour moi.
James Ensor, un peintre belge et anglais a peint à la fin du 19ème siècle des tableaux humoristiques. La belle peinture humoristique et très rare et c'est un des peintres que je préfère.
Lorsque je réfléchis aux peintres que j'aime, ils sont souvent originaires des régions du nord et des pays flamands (Ostende, Amsterdam... ) : Breughel, Bosch, Van Gogh... J'aime aussi la peinture de la renaissance italienne. D'autres fabricants d'images m'intéressent beaucoup, tels que Magritte, Félix Vallotton, sont pour moi à la frontière entre l'illustrateur et le peintre. Leurs images sont très illustratives, très frappantes, et font fonctionner l'imaginaire d'une manière incroyable.
J'ai aussi beaucoup d'affinités avec Gauguin, et sûrement encore beaucoup d'autres, mais ceux-là sont ceux de mon Panthéon. Matisse, Monet sont pour moi des peintres de l'harmonie et de la douceur. Picasso est souvent humoristique dans sa conception du tableau et cela me plait.

Quels sont les illustrateurs actuels que vous préférez ?

G.S : Il n'y en a pas beaucoup que j'aime beaucoup. Le Saux m'intéresse. Je le préfère à son frère jumeau Philippe Corentin, pourtant très habile. Je trouve que Nadja possède la palette la plus large de nous tous. Kitty Crowther, que je ne connais pas, crée des dessins très raffinés, assez compliqués dans leurs concepts, assez sombres, mais très beaux.
Quant à Claude Boujon, je pense que nous sommes probablement influencés par le même immense dessinateur, Tomi Ungerer, et que cela nous rapproche, même si ses images manquent un peu de chair à mon goût. Son travail est plus léger que le mien.
J'aime bien sûr les illustrateurs de Loulou et Cie : par exemple Alex Sanders, que je trouve très fort. Les autres n'ont pas encore donné toute leur mesure. Il y a aussi des illustrateurs très doués qui font de la peinture excellente, mais trop académique à mon goût, et qui m'ennuie un peu. Mais il est parfois difficile de comprendre les autres illustrateurs contemporains quand on est dans son propre chemin.

Le dernier album : Le roi crocodile   

Le roi crocodile. L'école des loisirsC'est l'histoire d'une rencontre, dans un pays imaginaire un peu oriental. Les techniques utilisées sont l'encre et l'aquarelle et le format à l'italienne aide à entrer dans un univers particulier. J'ai découvert cette technique de l'aquarelle que je connaissais assez mal et que je n'avais jamais utilisée pour un livre. J'ai eu beaucoup de plaisir à le réaliser. J'avais envie de faire un album plus léger que ceux que je fais d'habitude, avec des personnages humoristiques.

C'est l'histoire d'un crocodile qui a mauvais caractère et passe son temps à manger les autres. Un jour, il rencontre une petite éléphante au caractère assez "trempé" qui lui conseille d'attendre un peu pour le manger. Le crocodile est taciturne alors que l'éléphante est très gaie, et plus le temps passe et moins il a envie de la manger. Il tombe un peu amoureux et finalement, grâce àcette rencontre, on devine que son caractère va changer.

Les peintures m'ont demandé une quinzaine de jours de travail. Par rapport à mon travail habituel, le dessin de ce livre est plus libre. J'ai raté beaucoup d'images ; je souhaitais une sorte de légèreté dans le dessin, dans le même rythme que l'histoire, que ce ne soit pas figé. Je suis passé de plans très larges à de très gros plans, puis j'ai fait une sélection dans mes images pour ne garder que celles qui permettaient à l'histoire de fonctionner comme je le souhaitais. Le choix de l'aquarelle est en adéquation avec le film sur lequel je travaille actuellement et j'ai eu envie de prolonger cette technique de façon personnelle.

Un film d'animation : U  

Image du film U. (allocine.fr)Ce film est un travail d'équipe et le décor que je fournis est ensuite retravaillé par une équipe de décorateurs pour être utilisable pour l'animation. Un album sera publié sur le même thème que l'histoire du film mais avec des images refaites spécialement pour le livre. Elles sont très proches du film pour que le lecteur retrouve la même histoire, mais elles n'ont plus les défauts d'images captées du cinéma d'animation. Alors que pour Loulou, l'idée était simplement de garder un souvenir papier du film ; c'était essentiellement une demande d'éditeur et de producteur et le produit dérivé du film n'est pas très réussi.

Le film s'appelle U. Il s'agit d'une petite licorne qui rencontre une princesse très malheureuse, une sorte de Cosette qui vit dans un grand château lugubre. La licorne, personnage mythologique sans âge, est censée accompagner l'enfant, et la protéger jusqu'à ce qu'elle trouve le bonheur. C'est donc le traitement du passage de l'enfance à l'adolescence, de la séparation avec le doudou, du conflit des générations. Ce personnage mythologique de la licorne été peu utilisé dans l'univers du livre pour enfant. Il est sexuellement très symbolique et représente la protection de la jeune fille vierge. C'est une histoire qui se passe entre la forêt et la mer, lieux symboliques, et qui aborde plusieurs thèmes : l'amour, la séparation, la mort et la disparition, les rapports humains, les relations avec les parents... Le traitement de l'image fait penser à Gauguin, entre Tahiti et la Bretagne. La durée est d'une heure vingt et il sortira en septembre 2006.

Je ne suis pas passé de l'écriture d'album à l'écriture de film d'un seul coup. J'ai utilisé un scénario sur lequel j'avais déjà travaillé et qui n'avait pas abouti à un livre. Par rapport à l'album, une différence importante réside dans l'utilisation du langage parlé. J'ai beaucoup aimé le travail de direction d'acteur pour enregistrer les voix. Chacun apporte sa personnalité et son jeu propre et cela renforce les caractères des personnages. Avec en plus la musique, le son, le mouvement, le résultat prend nécessairement une dimension plus riche que dans l'album.

Depuis cet entretien, le film est sorti (octobre 2006) :
Le site du film

Le travail d'éditeur : Loulou et Compagnie

Loulou et Cie. Collection de L'école des loisirsDe jeunes auteurs-illustrateurs viennent me proposer leur travail et je ne choisis pas nécessairement en fonction de mon goût personnel. Pour qu'un livre fonctionne, il faut que la "mayonnaise prenne" entre texte et image, format, couleurs, objet général. En tant qu'auteur moi-même, j'ai parfois du mal à juger la qualité artistique des autres illustrateurs. J'édite des auteurs dont je n'aime pas nécessairement la gamme de couleurs. Mais cela se situe au-delà de mon jugement du fonctionnement d'un livre dans son ensemble. Le livre doit poser une question à l'enfant, qui va le faire réfléchir, échanger avec son entourage... C'est mon premier critère de choix. Artistiquement, je recherche un nouveau traitement, une fraicheur, par rapport à ce qui existe déjà. Mais ce sont des critères qui apparaissent globalement, et non de façon stricte et précise dans la lecture.

Les critères d'écriture en direction des tout-petits sont des critères de clarté, ce qui ne signifie pas nécessairement simplicité au niveau du vocabulaire. Au cours des dix ans de vie de la collection, j'ai bien sûr commis quelques erreurs, en particulier sur le choix de certains auteurs qui n'ont pas persévéré dans la durée.
La collection évolue très vite, en lien avec l'époque. Quand je vois l'évolution des technologies, je pense que notre façon de regarder les livres et le cinéma va encore complètement changer. Les jeunes auteurs arrivent aujourd'hui avec une esthétique différente, imprégnés de ces techniques, et se cherchent dans une sorte de transition. La plupart maîtrisent très bien l'outil informatique et ne savent rien faire avec un papier et un crayon. L'exigence et la dynamique sont différentes et le livre d'images n'est plus la seule communication avec les enfants.
L'évolution du langage et de l'orthographe transparaît dans le dessin. J'incite les auteurs à replonger dans les éléments qui ne fonctionnent pas bien et à y réfléchir. Les auteurs attirés par le livre pour tout-petit ne sont pas très nombreux. Il est compliqué d'être synthétique dans la conception d'un livre, ce qui est indispensable pour le tout-petit. Mais L'école des loisirs reçoit par la poste mille à mille-deux-cents manuscrits par an pour des projets d'albums. Seulement un auteur par an en moyenne parvient à être retenu de cette manière. J'ai remarqué que beaucoup d'enseignants envoient des projets de livres.

Je pense que ce métier est une expression artistique différente de l'art. À mon avis, le livre se rapproche davantage de l'objet artisanal, qui tient de la littérature et du dessin, mais l'auteur-illustrateur doit se conformer à un cadre qui possède un prolongement commercial évident. Chaque page dessinée ou écrite a une fonction.

Le public et les lecteurs  

À quel public vos livres sont-ils destinés ?

La pluart de mes livres sont destinés aux enfants qui maîtrisent la lecture (7 ans étant l'âge charnière). Les quatre volumes de contes sont écrits pour des enfants un peu plus grands. L'âge de l'apprentissage de la lecture (5-7 ans) est à peu près l'âge de mes lecteurs. Les livres servent à se construire, mais on peut se poser la question de l'utilité d'une activité de créateur de livres pour enfants par rapport au métier de médecin. C'est une évidence. Toutefois, j'ai cessé de me poser la question de l'utilité de mon métier. Le métier de médecin généraliste est ingrat et très difficile et maintenant, j'ai l'impression d'être en vacances, ce qui provoque une sorte de pseudo-culpabilité relative.
Le livre a aussi un pouvoir thérapeutique pour l'enfant. Dans tout ce qu'on fait, on donne de soi pour les autres, même si tous les métiers ne sont pas équivalents. Le métier d'auteur est très solitaire, parfois associal.

Grégoire Solotareff. Photo Chantal BouguennecLe jeu éditiorial de la littérature contemporaine pour adultes m'ennuie. Les auteurs de livres pour enfants sont beaucoup moins médiatisés et donc plus libres de ce qu'ils font. Je suis heureux dans ce que je fais pour les enfants, car j'aime la complémentarité du dessin et de l'écriture, et la littérature pour les adultes ne m'attire pas pour l'instant.

Mes albums ont souvent été adaptés au théâtre. L'adaptation que je préfère est celle des contes par la Compagnie de théâtre du Tilleul. On me demande très souvent d'adapter mes albums en théâtre et environ trente de mes histoires tournent en pièces de théâtre. Certaines sont formidables, très drôles (par exemple Tout le monde sait ça, à partir du Dictionnaire du Père Noël - Gallimard). Je ne participe pas du tout à ces mises en scène. On ne peut pas tout faire... Le théâtre m'intéresse beaucoup en tant que scène close ; d'ailleurs je trouve qu'un livre pour enfants ressemble au théâtre, comme une boîte dans laquelle on se trouve, autre que la réalité, qui nous emmène dans un univers... La scène avec le décor est souvent assez proche du livre.

Rencontrez-vous vos lecteurs à propos de vos albums dans les écoles, dans les salons... ?

Je l'ai fait assez souvent lorsque j'avais un peu plus de temps. J'aime trouver une ou deux personnalités parmi ces enfants, complètement en adéquation avec ce que j'ai dit dans le livre. La plupart du temps, les enfants me demandent de dessiner ; cela revient à effectuer une performance, en général ratée et cela reste une représentation pas très passionnante. Je n'aime pas trop non plus le jeu de la signature de livre. Ce n'est pas une idée qui vient des enfants en général et je ne suis pas très enthousiaste par rapport à ce côté médiatique des rencontres. La petite dédicace amicale comme souvenir ne me pose pas de problème, mais c'est une demande qui émane plutôt des adultes.

Conclusion   

Les garçons et les filles. L'école des loisirsQuels sont les albums de votre production qui seraient les plus représentatifs de ce que vous avez envie de faire ?

Les garçons et les filles est celui que je préfère dans la mesure où il présente en association une idée, une image, d'une façon courte. C'est une sorte de recueil des portraits d'une classe. Ce sont : trente-six enfants, représentés sous forme d'animaux ; chaque enfant parle de ses camarades, à la manière des enfants, parfois intransigeante et sans ménagement. J'aime aussi les Contes des quatre saisons, un travail d'écriture pure, de longue haleine sur lequel j'ai travaillé tous les jours pendant deux ans.

Je travaille actuellement à d'autres projets d'albums, et à l'écriture d'un autre film. La réalisation d'un film est très longue à mettre en route. J'ai écrit la première version de U il y a cinq ans et le tournage a commencé il y a deux ans. Les enjeux sont très gros et c'est compliqué.

Plutôt que de faire des choses gentillettes et sans intérêt, je préfère poser des questions parfois un peu difficiles pour que les enfants soient bousculés dans leur réflexion. C'est l'interrogation qui fait qu'on continue l'histoire et qu'on se pose des questions sur l'homme. Mais le genre cinéma américain très violent ne me plait pas non plus car on utilise la peur primale plutôt que le questionnement. Ce sont les petits drames du quotidien qui font grandir...

la bibliographie de Grégoire Solotareff

Compte rendu rédigé et mis en ligne par Chantal Bouguennec le 31/01/2006

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