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À l’aube de la vie scolaire

Surveillants généraux, maîtres d’étude et répétiteurs au XIXe siècle


© CRDP de l’académie de Dijon - 2007

Annie Tschirhart,
université de Rouen, laboratoire CIVIIC

La transformation, par le décret du 12 août 1970, des surveillants généraux en corps des conseillers et conseillers principaux d’éducation a été vécue par les seconds comme la métamorphose souhai­tée et heureuse d’une fonction considérée comme « dinausorale » et vouée à « une prompte élimina­tion naturelle  [1] ». En réclamant des établissements scolaires plus accueillants où se développerait une véritable vie lycéenne, les mouvements estudiantins et lycéens de mai 1968 avaient rendu nécessaire un tel changement. C’est la raison pour laquelle les textes publiés depuis 1970 et 1972 recon­naissent aux conseillers d’éducation un « rôle d’une importance exceptionnelle » et les associent « à la vie pédagogique de l’établissement ». Certes, la circulaire de mission du 28 octobre 1982 n’a pas fait l’objet d’une réécriture, alors que les conditions d’exercice au sein des établissements scolaires ont évolué depuis plus de vingt ans et qu’une circulaire datée de mai 1997 rappelle les objectifs et les missions de la fonction enseignante. Cependant, malgré le refus d’un héritage perçu souvent comme conflictuel par rapport à la figure emblématique du surveillant général, il semble que le corps des CPE se soit stabilisé, comme le notait déjà C. Caré dans son rapport de 1991, et ait trou­vé matière à exercer ses compétences pluridisciplinaires dans la gestion de la vie scolaire dont il est un élément essentiel. Par ailleurs, le niveau de diplôme requis, la difficulté de leur concours de re­crutement et la formation au sein des IUFM, leur ont permis d’acquérir une légitimité identique à celle des enseignants sans que leur action puisse être confondue avec la transmission des savoirs. Si les CPE ne sont pas des enseignants stricto sensu, ils sont cependant des pédagogues char­gés de l’accompagnement éducatif et pédagogique de l’élève au cours de sa scolarité et hors du temps de cours. C’est dire que l’action des enseignants et celle des conseillers d’éducation ne peuvent que se compléter.

Il n’en a pas été toujours ainsi, et, si nous évoquons la question de la légitimité de l’action éducative du CPE, c’est qu’elle s’inscrit dans l’histoire de la fonction comme un atavisme de la relation duelle entre la surveillance et la transmission du savoir, entre l’éducatif et le pédagogique. Instruire et/ou éduquer, telle est la problématique qui émerge à la fin de l’Ancien Régime et plus particulièrement après 1789 lorsqu’il s’agit de déterminer quel doit être le rôle de l’État en matière d’éducation. En ef­fet, tant que l’enseignement des collèges a été assuré en grande partie par les congrégations reli­gieuses, la dichotomie entre les actions d’instruction et d’éducation ne se pose pas puisque le rôle premier des établissements protestants et catholiques est d’assurer la formation spirituelle des chrétiens dont ils ont la charge. L’enseignement donné complète cette évangélisation des individus et leur permet d’accéder à la culture chrétienne (la Cité de Dieu) et de s’adapter au rôle que leur ré­serve la cité des hommes, pour reprendre la distinction augustinienne. Dans ce cas, la fonction de sur­veillance apparaît comme consubstantielle à l’action éducative dont elle est un outil. Loin de se li­miter à la contention de l’élève, elle s’inscrit dans une perspective de protection de son âme et comme un rempart aux tentatives corruptrices du malin. Cette vision chrétienne de l’enfant qui le place dans une situation d’aetas infirma justifie la formation spirituelle et intellectuelle stricte dont il est l’objet.

À partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, les critiques à l’égard de cet enseignement se multi­plient, et témoignent ainsi d’une évolution progressive des aspirations d’une société qui croit désor­mais au triomphe de la raison sur le destin humain et réclame, en conséquence, un enseignement adapté aux réalités économiques et sociales contemporaines. Cette nouvelle nécessité implique une uniformisation de l’instruction, afin de réduire la diversité des établissements scolaires et l’hétérogé­néité des enseignements donnés. On ne s’étonne donc pas de voir apparaître, en 1763, sous la plume de La Chalotais, le terme d’« éducation nationale [2] ». Ainsi l’enseignement devient-il un problème national qui s’exprime, à travers les différents plans d’éducation proposés durant la Révolution fran­çaise, par l’intermédiaire de trois grandes questions fondamentales  : l’État doit-il organiser tous les degrés de l’instruction ou se limiter à l’instruction primaire ? Doit-il imposer un monopole ou laisser s’exercer la liberté d’enseignement ? L’instruction sera-t-elle obligatoire et éventuellement gratuite ? Pour les hommes politiques du xviiie siècle, la liberté de l’enseignement est la conviction domi­nante. Condorcet en est l’un des plus illustres défenseurs : craignant que le monopole de l’État ne dérive vers des formes diverses d’endoctrinement politique ou religieux, il défend l’idée d’un État instructeur mais non éducateur car la démocratie réclame que la liberté d’opinion soit laissée aux fa­milles [3].

Dès lors le ton est donné et cette seconde question, de loin la plus complexe, a suscité tout au long du XIXe siècle et suscite encore des réactions d’ordre idéologique. Napoléon Ier fait le choix du monopole qui lui permet, après la création de l’enseignement secondaire par l’intermédiaire des ly­cées et des collèges communaux (loi du 1er mai 1802), de fixer « l’organisation générale de l’univer­sité » par la loi du 17 mars 1808. Des mesures protectionnistes très strictes sont prises à l’encontre des institutions privées soumises aux décisions des préfets et un dispositif d’enseignement unifié est élaboré avec un corps unique d’enseignants et une structure administrative et pédagogique identique pour tous les établissements scolaires. L’Empereur entre-prend donc une œuvre qui, empruntant aux corporations médiévales son esprit de corps et s’inspirant du collège jésuite pour son organisation, apparaît comme le couronnement de l’instruction publique dont elle garantit la stabilité. Au sein de cet édifice qui distingue le personnel administratif du personnel enseignant, les maîtres d’études oc­cupent le cinquième grade du personnel enseignant et la dernière place dans la hiérarchie universi­taire. Contrairement aux surveillants généraux et aux maîtres répétiteurs, ils sont donc présents dès la création de l’université impériale et cette constatation nous amène à nous interroger sur les liens qu’entretiennent les trois corps et leur situation spécifique.

Une situation complexe

Le Règlement général des lycées du 10 juin 1803 fixe les conditions de recrutement des maîtres d’études, dont on exige le titre de bacheliers ès-lettres, et décrit dans le détail leur service qui com­plète celui des enseignants, puisqu’ils prennent totalement en charge les élèves lorsque ceux-ci ne sont pas en cours. C’est pourquoi ils assurent essentiellement un rôle de surveillance durant les pro­menades, les récréations, les mouvements, les repas au réfectoire et la nuit dans les dortoirs qu’ils partagent avec les élèves (art. 42-50). Ils ont également la responsabilité pédagogique d’encadrer les travaux des élèves durant les heures d’études et peuvent, le cas échéant, suppléer « naturellement » à l’absence d’un professeur.

Les conditions de travail des maîtres d’études sont rendues difficiles par la promiscuité avec les élèves et un temps de présence très important. Il leur arrive de surveiller les classes douze ou quinze heures de suite sans compter la nuit avec une seule heure de liberté dans la journée. Par ailleurs, si les enseignants ont droit à des congés, les maîtres d’études sont tenus d’encadrer les études durant les jours de congé hebdomadaires et de donner « un travail modéré » aux élèves qui restent dans l’établissement scolaire durant les vacances (art. 118). De plus, à cette surveillance s’a­joute le poids de la responsabilité civile, non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour les actes commis par ceux dont ils doivent répondre. Sans doute, sont-ce pour toutes ces raisons, que le re­crutement des ME reste problématique, si bien que l’exigence du baccalauréat n’est pas toujours res­pectée, en particulier dans les collèges communaux. Or, l’instabilité politique que connaît la France entre la fin de l’Empire napoléonien, les Cent-Jours, l’instauration définitive de Louis XVIII sur le trône puis le gouvernement ultraroyaliste de son frère Charles X (1824), ne sont pas sans provoquer des mouvements de révolte lycéenne et donc un climat d’instabilité renforcé par les épurations de fonctionnaires soupçonnés d’être pronapoléoniens, républicains ou encore peu religieux. C’est pourquoi se pose la question de la qualité de l’encadrement de cette jeunesse belliqueuse qui ré­clame la formation des maîtres d’études. L’ambition n’est pas nouvelle puisque l’on a tenté, déjà en 1821, de recruter les agrégés et les maîtres d’études par le biais d’écoles normales partielles rattac­hées à des lycées. Mais l’expérience est restée sans suite et le problème entier. Trouver d’autres so­lutions constitue l’une des priorités de H. de Vatimesnil, ministre de l’Instruction publique, qui dans son rapport au roi Charles X, le 26 mars 1829, rappelle « que le moyen d’avoir des maîtres d’études religieux, instruits et respectés de la jeunesse, c’est d’honorer cette utile profession, c’est d’offrir des avantages à ceux qui l’exercent et d’assurer leur avenir ; c’est enfin de les exciter à perfection­ner leur instruction ». Les deux cents francs accordés aux maîtres d’études ayant reçu le grade d’a­grégé sans avoir obtenu de poste vacant, la possibilité de voir leur droit à la retraite prendre effet à partir de leur première nomination, ne suffisent pas à attirer de nouveaux candidats à la fonction.

Salvandy qui a succédé à Vatimesnil a compris que le statut des maîtres d’études, tel qu’il existe, est le point faible de l’université. Peu considérés par les élèves et les familles, insatisfaits de leur sort, les maîtres d’études, dont l’avenir est précaire, ne peuvent accomplir correctement les tâches qui sont les leurs. Par ailleurs, ils contribuent à donner une mauvaise image à tous les détracteurs de l’instruction publique. Salvandy récuse l’idée que l’on puisse exercer ce métier à vie et veut faire de ce corps un vivier de fonctionnaires, ce qui permettra d’achever l’œuvre napoléonienne et de consi­dérer l’université « définitivement constituée [4] ». Désormais, ils seront tous considérés comme membres de l’université, qu’ils exercent dans un collège royal ou communal et comme « il est d’une grande importance pour l’université que les maîtres d’études qui vivent constamment avec la jeu­nesse et qui savent la tenir se vouent sérieusement à la carrière d’enseignant », on leur offre la pos­sibilité pour les plus méritants d’entre eux, d’occuper la fonction de régent dans les collèges commu­naux et de se former par l’intermédiaire de conférences obligatoires, à la charge des collèges, afin de les préparer aux épreuves de l’agrégation. Mais c’est une tâche trop lourde pour des maîtres saturés de travail et Villemain, nouveau ministre secrétaire d’État au département de l’Instruction publique, décide, afin d’améliorer leur recrutement, de mettre en place un examen qui permettra de mesurer « leur aptitude à la fonction et d’assurer d’autant mieux des choix irréprochables [5] ». Si l’on sait que le jury d’examen est constitué du chef d’établissement assisté de deux autres fonctionnaires de l’éta­blissement choisis par le ministre sur proposition du recteur, on ignore le contenu des épreuves. Néanmoins, cette décision devrait assurer une plus grande légitimité aux maîtres d’études qui de­viennent, par ailleurs, prioritaires pour l’obtention de chaires de régents et peuvent accéder aux fonctions de principal des collèges communaux de première et seconde classes. La grande innovation est sans aucun doute la création de maîtres surnuméraires, ce qui permet de « ménager un peu de temps à chacun de ceux qui sont chargés de ce laborieux emploi en leur permettant ainsi de joindre à l’exercice de leurs fonctions un travail personnel dirigé vers l’obtention de grades plus élevés ».

Pourtant ces décisions sont insuffisantes et Salvandy, de nouveau ministre, décide de reprendre son projet d’unification de l’université par l’intermédiaire de plusieurs ordonnances. Tout d’abord, il précise les conditions de recrutement des maîtres d’études [6] par l’examen mis en place en 1844. Ce­lui-ci comprendra deux épreuves, une écrite, une orale. L’épreuve écrite comprend soit un thème latin ou une version grecque, soit une version latine, et une composition de mathématiques. L’épreuve orale portera sur un texte latin et les candidats seront interrogés sur les principes éducatifs exposés dans le livre VII du Traité des études (1728) de Rollin. Il reconduit également la procédure d’emploi des suppléants qui permet de laisser une demi-journée libre pour les maîtres afin qu’ils puissent assister aux conférences préparatoires auxquelles Salvandy tient beaucoup.
C’est surtout l’ordonnance du 6 décembre 1845 qui joue un rôle fondamental dans l’histoire de la surveillance [7], non pas tant pour la création des écoles normales secondaires [8] censées former les maîtres élémentaires et les maîtres d’études et intégrer ces derniers dans le corps des enseignants, que pour la création du corps des économes et surtout celle, enfin officielle, des surveillants géné­raux. Ainsi, s’ouvrent d’autres perspectives d’avenir que l’enseignement qui peuvent même conduire les surveillants généraux agrégés au censorat. Par ailleurs, entre 1845 et 1859, un phénomène nou­veau s’est produit : la division du corps des maîtres d’études.

Maîtres d’études et maîtres répétiteurs

La Révolution de 1848 a pour effet de susciter un certain nombre d’espoirs auprès des enseignants et personnel de surveillance sollicités par leur ministre lui-même, H. Carnot, afin de participer à la formation politique des citoyens, lesquels bénéficient pour la première fois du suffrage universel. Il est donc fondamental, pour l’avenir de la jeune République instaurée, que les suffrages du peuple aillent aux républicains. Des clubs, des comités électoraux où se retrouvent les personnels de l’Instruction publique jouent un rôle actif. Le soutien des fonctionnaires au gouvernement n’est pas désintéressé et nombreuses sont les réclamations de tous ceux qui estiment avoir été spoliés durant la monarchie constitutionnelle de Louis Philippe. À leur tour, les maîtres d’études qui peuvent diffi­cilement abandonner leur poste pour se rendre dans les réunions politiques font connaître leur mécontentement par l’intermédiaire de leur journal corporatiste l’Éducation républicaine créé le 20 mai 1848. Tous leurs espoirs sont dans la République démocratique qui « saura comprendre que l’union seule de la science et d’une véritable éducation peut lui donner des hommes complets, des hommes dignes d’elle et de ses destinées [9] ». Ils se présentent plus comme des éducateurs indispensables à la formation des futurs adultes et substituts du père de famille [10] que comme des pé­dagogues. En ce sens, ils reprennent les idées affirmées par les différents ministres de l’Instruction publique qui, comme Vatimesnil puis Salvandy, ont souligné cette fonction éducative  : « la compo­sition du corps des maîtres d’études intéresse à un haut degré l’université, l’État et les familles [car] ils sont de tous les instituteurs de la jeunesse ceux qui vivent le plus près d’elle, qui ont sur elle le plus d’action, dont le choix importe le plus à la direction morale et à l’éducation [11]. » Cependant, si les textes officiels leur reconnaissent un rôle primordial d’éducateur, la réalité quoti­dienne ne leur permet pas de l’assumer réellement car ils sont considérés par les familles, les élèves, comme des domestiques, voire les parias de l’université, ainsi qu’en témoigne cette lettre d’un cen­seur au ministre  : « Leur titre ne se prononce qu’avec l’air du dédain et du plus orgueilleux mépris. Il semble que ce mot soit devenu la plus sanglante injure […] L’élève qui voit dans son maître une espèce de paria, le méprise presque dès les premiers jours qu’il le voit en fonction. N’est-ce-pas là ce qui explique la difficulté de trouver des maîtres d’études ? Sur vingt, qui se présentent, il y en a dix-neuf qui se déterminent surtout par la nécessité de vivre [12]. » Les autres fonctionnaires ne les épargnent pas davantage et nombreuses sont les plaintes des recteurs qui ne voient en eux qu’« une milice ir­régulière dont le service capricieux fait souvent plus de mal que de bien [13] ». On leur reproche de n’embrasser la profession que pour échapper au service militaire et de ne pas fournir les efforts néces­saires qui leur permettraient, par l’intermédiaire des conférences qu’ils ne suivent généralement pas, de réussir leurs examens ou les concours. L’administration les juge essentiellement « paresseux, sans prévision ni souci de l’avenir [14] ».

La représentation négative attachée à leur rôle a pour résultat de les diviser quant au devenir de leur fonction. Certains y voient une spécificité à conserver parce qu’elle complète l’action de l’ensei­gnant. On peut lire dans l’Éducation républicaine  : « Le professeur dogmatise ; le maître d’études converse avec les jeunes gens, prend son repas au milieu d’eux, ne les quitte ni la nuit ni le jour. Le professeur représente la science, le maître d’études est ou plutôt doit être le représentant de la so­ciété, de l’autorité qu’il s’agit partout de rendre fortes sans les faire haïr [15]. » C’est pourquoi l’uni­versité se trompe lorsqu’elle réclame des maîtres d’études qu’ils possèdent l’agrégation. Ce concours ne correspond pas aux compétences indispensables à leur fonction, la preuve étant que « il en sort des sujets instruits, mais assez peu qui aient la fermeté et le tact nécessaires pour bien faire aller une classe [16] ». D’autres, moins persuadés de leur influence éducative, préfèrent la pédagogie et l’ac­cès au professorat qui seuls leur assureront une certaine légitimité, du respect et un emploi du temps moins contraignant. Ces derniers obtiendront en partie satisfaction, en 1853, lorsque le ministre H. Fortoul transforme le corps des maîtres d’études des lycées en maîtres répétiteurs [17]. Cette mesure, qui s’inscrit dans la continuité de l’ordonnance de 1845, a pour objectif de constituer un vivier professo­ral et de revaloriser la fonction en l’associant « aux travaux plus considérés, sinon plus utiles de l’enseignement [18] ». On ne note aucune innovation particulière dans leurs tâches puisqu’ils dirigent toujours les travaux des élèves, remplacent les professeurs et peuvent prendre en charge les classes élémentaires. Mais on change d’appellation pour « anoblir » la fonction car « en même temps qu’on relève la fonction, il convient de changer le nom de ceux qui la remplissent […] Ils devront porter un nom qui résume pour eux-mêmes, pour les enfants et les familles, la double fonction dont ils vont être chargés. Ils ne seront dès lors jamais tentés d’oublier que leur premier devoir est de s’intéres­ser aux travaux et aux progrès de leurs élèves, et par conséquent d’acquérir une supériorité d’instruction qui les rende de plus en plus dignes du respect des enfants [19]. »

Ce changement de nom est également, pour le ministre, une stratégie afin de renforcer la légitimité de l’instruction publique au regard de l’enseignement libre. Obsédé par l’objectif d’excellence qu’il s’est fixé pour la première, Fortoul n’a de cesse de l’améliorer afin de soutenir la concurrence avec le second. Les conférences supplémentaires dont le ministre a chargé, contre leur gré, les enseignants, dans le but d’améliorer la réussite des élèves du public, seront prises en charge, doréna­vant, par les nouveaux répétiteurs. Ceux-ci sont plutôt satisfaits d’une mesure qui va dans le sens de leurs revendications. Cependant, il n’est toujours pas question de considérer le répétitorat comme une profession et Fortoul, comme ses prédécesseurs, le réduit à un début de carrière nécessaire pour l’expérience apportée mais non suffisant. Il est toujours de la responsabilité des maîtres répétiteurs de s’élever dans la hiérarchie universitaire de sorte que « ceux qui ne peuvent en franchir le seuil, par défaut d’aptitude naturelle ou d’énergie morale, ne doivent pas vieillir dans cette position dou­loureuse où l’autorité s’anéantit, où s’abaisse la dignité de caractère [20] ». Le principe des conférences organisées afin de les préparer à la licence est donc maintenu et les maîtres répétiteurs obtiennent, comme les autres fonctionnaires des lycées, un système de classement et d’avancement plus avantageux [21]. Une nouvelle obligation fait de l’obtention de la licence en moins de cinq ans, la condition sine qua non pour garder son poste de maître répétiteur et accéder, le cas échéant, aux fonctions de surveillant général. C’est donc une nouvelle manière d’inciter les maîtres à passer les concours.

Succédant à Fortoul mort subitement en 1856, G. Rouland dénonce les conditions trop rigoureuses contenues dans le décret précédent  : « Pourquoi, écrit-il, se priver des services d’hommes laborieux, exacts, et moraux, parce qu’ils n’auront pu, dans un temps limité, atteindre à un grade universitaire qui exige des études spéciales ? […] En exigeant trop, on a découragé d’excellents maîtres et on n’a pas donné aux plus faibles l’énergie et le dévouement qui leur manquaient [22]. » Afin de ne pas se pri­ver des bonnes volontés, il supprime donc le délai d’obtention de la licence, ouvre le censorat aux li­cenciés et non plus seulement aux agrégés, ce qui rétablit des possibilités de carrière pour les sur­veillants généraux et à plus long terme aux maîtres d’études et aux répétiteurs. Il faut être répétiteur de première classe pendant cinq ans et faire fonction de surveillant général pour être titularisé dans ce corps. Cinq ans sont également obligatoires, ainsi que le titre d’officier d’académie pour devenir censeur. Les traitements des fonctionnaires parisiens sont à nouveau différenciés de ceux de leurs homologues provinciaux et l’on ajoute l’avancement par ancienneté. Enfin, le statut de maître élémentaire confondu, par Fortoul (décret du 17 août 1853), avec celui de maître répétiteur, est réta­bli. Peuvent être maîtres élémentaires les maîtres répétiteurs licenciés ou ceux qui auront enseigné dans une classe élémentaire pendant cinq ans, ou encore ceux d’entre eux qui justifient de l’admis­sion aux épreuves orales de l’agrégation. Voilà une opportunité pour les maîtres répétiteurs de faire essentiellement de l’enseignement.

Cependant, la question de leur titularisation reste posée et pour V. Duruy, comme pour ses prédéces­seurs, la fonction de maître répétiteur devant mener au professorat, l’objectif est toujours d’amélio­rer les conditions de préparation de la licence et de l’agrégation. C’est la raison pour laquelle la plu­part des maîtres expérimentés sont nommés en lycées et ont donc la possibilité de profiter non seulement des conférences qui y sont organisées mais aussi de la proximité des facultés. Pour ceux qui exercent en collège, ils sont admis comme externes à l’école normale [23] (1866). Deux ans plus tard, V. Duruy instaure le système de maîtres répétiteurs auxiliaires qui, bien que chargés de soula­ger les maîtres répétiteurs titulaires bénéficient, en fait, d’un régime de faveur puisque leur service ne peut excéder deux heures par jour et qu’ils peuvent suivre les conférences préparatoires faites dans les facultés. Payé 400 F par mois, ce travail de suppléance constitue presque l’équivalent d’une bourse pour des jeunes, logés et nourris dans le lycée ou le collège et de plus exemptés du service militaire au même titre que les titulaires moyennant un engagement décennal [24].

Ces mesures ne satisfont pas les maîtres d’études dont le mécontentement s’ajoute à celui des autres fonctionnaires qui accueillent avec contentement ou indifférence la chute de V. Duruy, le 12 juillet 1869, et l’on assiste à une nouvelle vague de revendications professionnelles. Le 23 mars 1870, Besques, répétiteur du lycée Louis-le-Grand, instaure un comité de résistance et une pétition circule à Paris comme en province et recueille plus de huit cents signatures. La Revue de l’Instruction publique, qui leur a le plus souvent été favorable, et le Journal général publient des témoignages de leurs mauvaises conditions de travail soumises à l’arbitraire et aux humiliations. L’administration com­prend mal cet étalage public des misères d’un corps de l’université, parce qu’il fait figure d’acte d’in­subordination, de refus de l’autorité hiérarchique et porte atteinte à l’image de l’instruction publique qu’il affaiblit dans une situation politique déjà bien tendue. Si la plupart des recteurs pensent que l’on pourrait juguler le mal en accordant un peu plus de liberté aux maîtres répétiteurs, d’autres dé­noncent, tels le recteur Caresme de Besançon, leur politisation et l’influence néfaste de la presse radicale sur des maîtres « auxquels nous sommes obligés de confier en partie l’éducation morale et religieuse des enfants qui fréquentent nos internats. […] Là a toujours été et sera toujours, quoi qu’on fasse, la grande plaie de l’université. Ce dont on ne sera pas surpris pour peu que l’on consi­dère la nature des fonctions de maître répétiteur, la vie qu’il mène au milieu de jeunes gens pour la plupart du temps sans pitié pour lui, s’il est faible, et prompt à se plaindre, s’il remplit fermement son devoir, la responsabilité continuelle qui pèse sur lui et l’obligation où il se trouve d’être en quelque sorte séquestré de la société [25]. »

Cependant en juillet 1870, la guerre avec la Prusse provoque, dans tous les lycées et collèges, un mouvement unitaire des enseignants, des maîtres et des grands élèves pour la défense de la patrie. La défaite de Sedan, le 4 septembre 1870, qui entraîne l’abdication de Napoléon III et l’instauration de la Troisième République, délie le personnel universitaire de sa fidélité à l’Empire. En 1877, le gouvernement lance une consultation sur les vœux des maîtres répétiteurs [26] qui donne lieu à une prise en compte d’une partie de leurs demandes  : ils seront placés sous l’autorité du ministre et non plus sous le pouvoir arbitraire des chefs d’établissement ; ils auront plus de temps pour préparer leurs diplômes et, dans la mesure du possible, bénéficieront d’une chambre particulière ; leurs perspec­tives d’avenir seront les chaires des collèges communaux, celles des classes élémentaires des lycées et diverses fonctions administratives. Mais il n’est pas question d’augmenter les salaires, ex­plique le ministre Waddington, « les fonctions de maître répétiteur n’étant, dans le plus grand nombre de cas, qu’un passage, une préparation à la carrière de l’enseignement [27] ». Seuls ceux qui ont obtenu la licence reçoivent une allocation de 300 francs pour le grade de licencié ou pour l’ancienne­té des services. Pourtant, en 1876, les maîtres répétiteurs de Paris, Vanves, Versailles, ont écrit au ministre pour dénoncer l’insuffisance de leurs salaires en montrant que les dépenses annuelles d’un débutant s’élèvent à 1 060 francs pour un salaire d’environ 600 francs. Ainsi, dès le début de sa car­rière est-il dans l’obligation de faire des dettes [28]. La situation est pire dans les collèges communaux et plusieurs recteurs concluent que les traitements sont au-dessous « des nécessités de la vie » et que les « professeurs ne sont pas à l’abri de la misère [29] ». À Nancy, en 1876, un rapport d’inspecteur fait état de la misère des fonctionnaires  : « Dans certains collèges, les traitements sont encore fixés ou à peu près au taux de 1804. On ne connaît pas assez cet état équivoque où l’on est encore obligé par surcroît de cacher sous un extérieur décent les gênes secrètes, les peines intimes de l’indigence. Que ceux qui sont engagés dans cette ingrate carrière y demeurent sans espoir. Mais en vérité, peut-on espérer que désormais des gens instruits de quelque valeur consentent à y entrer [30] ? »

On constate donc que l’université n’a pas l’intention, malgré une apparente bonne volonté, de trou­ver une solution au statut des maîtres d’études ou répétiteurs en dehors de l’obtention des diplômes requis. Par ailleurs, sur le terrain, l’administration considère le personnel de surveillance comme la grande plaie de l’université. Toutefois, J. Ferry donne son autorisation à la création d’une association de maîtres dont l’organe officieux est La Réforme universitaire. Par ailleurs, le ministre Paul Bert les autorise à nouveau, cinq ans après l’enquête de 1877 menée par les recteurs et chefs d’établisse­ment, à exprimer leurs revendications professionnelles au sein d’assemblées réunies dans les lycées et collèges [31]. Une commission, présidée par Chalamet, sous-secrétaire d’État, et constituée de dix-huit membres désignés et six répétiteurs et maîtres d’études élus, est chargée de synthétiser les vœux ex­primés par le personnel concerné dans les soixante-treize lycées et quatre-vingt quinze collèges de France. Le rapport de la com­mission a été présenté par M. Cournéjouls, proviseur du lycée de Versailles, au Conseil supérieur, le 24 mars 1882. Dix-neuf points sont évoqués qui portent principalement sur  : les augmentations de personnel pour laisser à chacun cinq heures consécutives de liberté par jour, un règlement fixe qui or­ganise avec précision leurs attributions et leurs devoirs, des facilités pour le travail personnel (bi­bliothèques), des augmentations de salaire et un traitement minimum fixé pour les maîtres des col­lèges, une rétribution des suppléances de professeurs, l’appellation identique de maîtres répétiteurs pour les maîtres d’études des collèges.

Ces demandes n’ont pas été suivies d’une réforme et les maîtres répétiteurs, par l’intermédiaire de leur association, adressent une pétition au nouveau ministre Gobblet en 1886. C’est son successeur Marcelin Berthelot qui fait voter, le 8 janvier 1887, le nouveau règlement [32] répondant en grande par­tie aux vœux émis cinq ans plus tôt : le titre de répétiteur devient désormais commun aux maîtres des lycées et collèges ; l’autorité de tutelle est bien le ministre comme l’avait déjà décidé Salvandy en 1847 et non pas le chef d’établissement ; ils peuvent être représentés au conseil d’enseignement et font partie de l’assemblée générale des professeurs ; les remplacements des professeurs sont rétri­bués et ils disposent d’une amélioration de leurs conditions de travail (salle de travail en commun, chambre particulière quand c’est possible, repas pris dans une salle et non au réfectoire). En 1889, ils obtiennent du ministre A. Fallières un avantage supplémentaire commun aux enseignants titu­laires, celui de retrouver leur chaire à l’issue d’un congé d’un an [33].

Parallèlement à cette évolution bien lente de la situation des maîtres répétiteurs, la situation discipli­naire dans les lycées et collèges se dégrade, en particulier de 1880 à 1885, provoquant un certain nombre de réactions dans l’opinion publique, aussi bien du côté des parents inquiets que du côté des partis politiques. L’enseignement secondaire est toujours un terrain de lutte idéal entre les partisans de l’enseignement confessionnel et les laïcs. L’indiscipline scolaire qui semble avoir pour motif premier les excès de sévérité se manifeste par des fuites collectives pendant les promenades (lycées d’Avignon, Bastia, Périgueux, Pau [34]), des mutineries, des grèves (lycée de Valenciennes), des provo­cations en tout genre. Les inspecteurs des académies concernées notent dans leur rapport au mi­nistre l’esprit d’indépendance prématuré qui semble régner chez les élèves, mais ont tendance égale­ment à incriminer « la rudesse des maîtres, les punitions accumulées, l’autorité qui sévit sans don­ner de motifs [35] ». À Paris, le lycée Louis-le-Grand est celui qui fait le plus parler de lui et un carton de deux cent vingt-deux pièces lui est consacré aux Archives nationales pour la seule année 1883. En 1882, les lycéens de Montpellier et Toulouse qui veulent modifier les conditions matérielles de l’internat, lancent un appel à tous les lycées de France et réussissent à organiser un congrès le 21 août à Bordeaux (sous la présidence de Victor Hugo) après avoir adressé un manifeste au ministre et mis en place un journal lycéen Les Droits de la jeunesse qualifié de pornographique par Le Salut public de Lyon. L’appel des lycéens scandalise l’opinion publique dont les journaux de droite se font le porte-parole, ironisant sur ce « congrès de potaches qui est la chose la plus ridicule du monde… » (Le XIXe siècle), sur « ces crapauds de 12, 13, 14 et 15 ans qui vont se réunir […] Tout cela est tellement idiot que nous n’en n’aurions pas parlé si l’administration universitaire, poussée par certains journaux de gauche, ne semblait disposée à tenir compte des vœux émis par les potaches de 1882 » (Le Courrier de la Somme).

Effectivement, l’administration tiendra compte de toute cette agitation car elle s’interroge sur les in­convénients du système d’éducation. Tout d’abord l’internat soulève de nombreuses interrogations, tant sur les conditions matérielles dans lesquelles vivent les internes, que sur la promiscuité et ses conséquences morales. Pour certains, comme Michel Bréal [36], professeur au collège de France, il est contre-nature et ne devrait que servir de manière exceptionnelle pour des élèves déjà grands et ca­pables de supporter la séparation avec les parents. Par ailleurs, en dehors des problèmes liés au surmenage scolaire, la discipline doit être repensée. Elle le sera dans le cadre d’une commission constituée au sein du Conseil supérieur et regroupant des enseignants et des inspecteurs généraux (les répétiteurs et les surveillants généraux ne sont pas conviés). Ce travail aboutit à une révision du ré­gime disciplinaire dans les lycées et collèges de garçons [37] et à la circulaire du 15 juillet 1890 qui commente cette réforme en prônant la discipline libérale qui « cherche à améliorer l’enfant plutôt qu’à le contenir, à le gagner plutôt que le soumettre. Elle veut toucher le fond, la conscience, et ob­tenir non cette tranquillité de surface qui ne dure pas, mais l’ordre intérieur, c’est-à-dire le consen­tement de l’enfant à une règle toujours nécessaire. » Enfin, la répression doit avoir « un caractère moral et réparateur ». Il s’agit aussi de conserver l’autorité des enseignants et des répétiteurs qui trouveront « toujours dans leurs chefs des défenseurs décidés de leur dignité ».

Malgré ces précautions les maîtres d’études et les enseignants sont blessés car ils ont le sentiment qu’on les rend responsable des problèmes de discipline dans les établissements, comme cela a pu être écrit. En réponse, on simplifie à nouveau leur nom et ils deviennent des « répétiteurs » (le terme de maître lié à la surveillance disparaît) et l’on met l’ac­cent sur leur action qui concourt à « l’éducation et l’enseignement [38] » (art. 2). Leur corps est divisé en divisionnaires et généraux et enfin répétiteur général. À chacune de ces divisions correspond un traitement et l’on fixe officiellement un congé de trente jours pour les vacances. Enfin, progres­sivement l’obligation de résidence dans les établissements ou externement est supprimée. Enfin, le décret du 29 août 1891 assimile les répétiteurs de lycée aux professeurs de collège pour le traitement, le classement et l’avancement. Seul un minimum de traitement est garanti aux répétiteurs de collège. En juillet 1909, il devient possible pour les répétiteurs licenciés âgés de 25 ans, ayant deux ans de service ou une durée totale de cent heures au moins, d’être nommés professeurs adjoints à raison de six heures de cours par semaine (art. 12). L’assimilation entre les deux corps est d’autant plus forte que les professeurs adjoints comme les répétiteurs peuvent faire fonction de surveillants généraux. (art. 24). Maîtres répétiteurs et professeurs adjoints sont à l’origine des adjoints de sur­veillance et des adjoints d’enseignement.

Les surveillants généraux

On constate à la lumière des textes officiels qu’il existe peu d’informations sur les surveillants géné­raux. Leur origine elle-même prête à confusion puisqu’il semble qu’on ait utilisé indifférem­ment les termes de « sous-directeurs », voire « sous-principal » et surveillant général. Or, cette ap­pellation de « sous-directeur » dérange puisqu’elle désigne, dans les lycées ou collèges royaux, la fonction de censeur et non de surveillant général placé sous les ordres du censeur avant de passer sous l’autorité du chef d’établissement. Par ailleurs, des monographies d’établissement indiquent que la tradition voulait que le proviseur choisisse et nomme lui-même un principal et un sous-principal pour l’aider. D’ailleurs, on trouve même dans un lycée de l’académie de Rouen, le terme de « sous-censeur » et de « censeur principal ». Ces indications peuvent expliquer qu’on n’ait pas trouvé de traces officielles de nominations de surveillants généraux et par ailleurs, que les fonctions de sous-principal aient été remplies indifféremment par les censeurs ou les surveillants généraux.

D’ailleurs le Règlement général des lycées du 10 juin 1803 et le Statut des collèges royaux du 4 sep­tembre 1821 montrent des similitudes importantes entre les deux fonctions : le censeur surveille la conduite, les mœurs, le travail et les progrès des élèves ; il exerce une police particulière sur les ex­ternes, préside au repas, lever, coucher des élèves ainsi qu’aux sorties, récréations et promenades. Il gère les maîtres d’études. En 1821, son rôle devient plus pédagogique puisqu’il reçoit les journaux de classes, remet tous les samedis soir les notes de conduite et de travail obtenues durant la se­maine au proviseur. Le rapport de Salvandy du 16 novembre 1847 évoque le règlement général des maîtres d’études et des sous-directeurs ou surveillants généraux. Il tente de clarifier dans son rapport au roi une situation que lui-même juge confuse  : « La position des sous-directeurs ou surveillants généraux qui à ce jour n’était pas régulièrement déterminée dans l’université, se trouve fixée par l’article 29. C’est à dater du 1er janvier qu’ils entreront en jouissance des avantages nouveaux at­tachés à ce titre. Les surveillants généraux sont les auxiliaires nécessaires du censeur ; ils sont chargés sous les ordres de ce fonctionnaire, de diriger les maîtres d’études, de les aider de leur au­torité et de leur expérience. Il était convenable d’introduire légalement dans la hiérarchie universi­taire des fonctions éminemment utiles, et qui existent de fait depuis la création de l’université ».

Quatre ans après le décret impérial relatif à l’organisation de l’université (1808), les tableaux du person­nel placé sous l’autorité des recteurs entre 1812 et 1813 ne portent pas trace de surveillants géné­raux. Le nombre de lycées et d’élèves est restreint (338 élèves par lycée en 1812) et celui des fonc­tionnaires suffisamment limité pour que certains principaux assurent aussi les fonctions de régents. Il n’y a donc pas lieu d’employer un surveillant général ou sous-directeur. Il en est de même en 1826-1827. Suite à la création officielle du corps en 1847, les États de service du 19 février 1850 font mention de quinze surveillants généraux proposés pour des augmentations de salaires, comme l’indiquait l’article 29. Le tableau des salaires permet de constater que les nomina­tions de surveillants généraux sont particulièrement nombreuses autour de 1840, date à partir de la­quelle il y a une augmentation progressive et régulière des lycées qui passent de trente-neuf (1832) à quarante-huit (1843). En définitive, trois surveillants généraux ont vu leur salaire revalorisé entre 1853 et 1861 ; un seul pour quinze années de service et deux autres pour huit ans. C’est dire que leur nombre avant 1847 était très limité. En travaillant sur l’ouvrage de C. Fierville qui s’appuie sur les Registres des personnels relatifs aux censeurs et aux proviseurs [39], nous avons pu reconstituer le cursus professionnel des 67 surveillants généraux sur 1 152 fonction­naires [40]. De cette étude, il ressort que le premier surveillant général a été nommé au collège de Pau en 1818 et le second en 1827. Mais, à notre connaissance, aucun texte officiel ne permet de dire, comme l’affirme F. Mayeur, que les surveillants généraux ont remplacé les sous-directeurs en 1819 [41]. Les textes relatifs aux surveillants généraux sont rarissimes contrairement à ceux concernant les répétiteurs. Mais ils sont aussi beaucoup moins nombreux. Leur nombre au 31 décembre 1887 est de 96 pour 100 proviseurs (un par lycée) et 94 censeurs sur 3 740 fonctionnaires de l’Instruction pu­blique. Les maîtres répétiteurs sont 1 804 au total (1 000 dans l’enseignement classique et 226 pour l’enseignement spécial) pour un nombre d’élèves s’élevant à 25 706 externes et 28 110 internes.

Cette différence numérique peut expliquer le fait que très vite, les maîtres d’études et répétiteurs agissent seuls et se désolidarisent des surveillants généraux largement impliqués dans une collabo­ration administrative étroite avec le censeur et le chef d’établissement. Par ailleurs, le problème de titularisation ne se pose pas pour les surveillants généraux, ce qui n’est pas le cas des répétiteurs qui, au cours du XIXe siècle, réussissent à émouvoir l’opinion publique en se présentant comme les mar­tyrologues de l’université. C’est que leur situation duale ne leur permet pas d’être reconnus comme des « instructeurs » faute de diplôme suffisant et que, par ailleurs, les administrations successives n’ont pas réussi à faire d’eux des « éducateurs ». C’est la raison pour laquelle le professorat reste la seule solution pouvant leur assurer la dignité liée au noble art d’enseigner. Qu’en est-il des sur­veillants généraux et comment se sont-ils situés par rapport à leur hiérarchie et à leurs subordonnés ? Force est de dire que tout au long du XIXe siècle, ils traversent l’histoire de l’Instruction publique très discrètement, et les quelques textes officiels qui les concernent continuent de les situer dans l’échelle universitaire sans questionnement et sans redéfinition de leur fonction, laquelle en 1921 est toujours confuse par rapport au censorat.
Pourtant, il serait erroné de penser que la fonction de conseiller d’éducation soit née de la seule vo­lonté du ministère. Des stages encadrés par les CEMEA et destinés aux professeurs adjoints et aux maîtres d’internat, entre 1945 et 1956, avaient pour objectif la formation de « maître d’éducation ac­tive » afin de les préparer au métier d’éducateur [42]. Par ailleurs, dès 1950, on évoque, dans les stages de formation organisés au Centre international d’études pédagogiques de Sèvres, les spécificités d’une vie sco­laire qui ne soit pas « déformatrice » et on envisage une redéfinition de la fonction de surveillance générale qui réponde « au mieux aux intérêts de l’enfant au vue de la formation humaine des élèves ». Moins d’un siècle après la création du corps des surveillants généraux, il semblerait que celui des conseillers principaux d’éducation ait réalisé cette osmose entre instruire et éduquer. Mais rien n’est définitif car nous savons pertinemment que les changements de la société obligent à une redéfinition constante de nos missions, dans un souci de régulation et d’adéquation à la réalité scolaire.

Les traitements de salaire (sans ancienneté) sont fixés comme suit (1858-1859) :

[1C. Caré, Les Conseillers d’éducation, enquête d’images. Rapport de l’Inspection générale vie scolaire, octobre 1991.

[2L.-R. de La Chalotais, Essai d’Éducation nationale et plan d’études pour la jeunesse, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 39 : « Je prétends revendiquer pour la nation une éducation qui ne dépende que de l’État, parce qu’elle lui appartient essen­tiellement : parce que la nation a un droit inaliénable et imprescriptible d’instruire ses membres ; parce qu’enfin les enfants de l’État doivent être élevés par des membres de l’État. »

[3Condorcet, “ Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique, premier mémoire ”, Œuvres complètes, Paris, édit. 1847, écrit  : « Il est nécessaire de conserver aux parents une véritable liberté dans le choix de l’éducation qu’ils doivent à leurs enfants mais aussi, comme je l’ai déjà observé, parce que l’influence excessive de tout pouvoir public sur l’instruction est dangereuse pour la liberté et pour le progrès de l’ordre social ».

[4Rapport au roi, et ordonnance royale du 16 janvier 1839, Bulletin universitaire, 8.

[5Ordonnance royale du 14 novembre 1844, Bulletin universitaire, 13.

[6Règlement concernant les maîtres d’études, 7 janvier 1845, Bulletin universitaire, 14.

[7Ordonnance créant des écoles normales secondaires, 6 décembre 1845, Bulletin universitaire, 14.

[8Les écoles fermeront en 1848, après huit mois d’existence, tout comme celles créées par les circulaires de no­vembre 1813 et février 1821.

[9Éducation républicaine, no1, dimanche 20 mai 1848.

[10Éducation républicaine, lettre remise au ministre le 22 avril 1848 : « C’est le maître d’études qui remplace, avec la faiblesse de moins, le père de famille ; c’est devant lui que se forment le cœur et le caractère de la jeunesse dont il a la direction. Le maître d’études tient dans ses mains la partie la plus précieuse de l’enfant, et nul plus que lui ne contribue à préparer l’homme et le citoyen ».

[11Rapport au roi, et ordonnance royale du 16 janvier 1839, Bulletin administratif.

[12Archives nationales, F-17-7120. Lettre du censeur du collège royal de Poitiers, 11 décembre 1845.

[13P. Gerbod, La Vie quotidienne dans les lycées et collèges au xix e siècle, Paris, Hachette, 1968.

[14Ibid.

[15Éducation républicaine, no3, juin 1848.

[16Archives nationales, F-17-7120. Lettres de deux représentants des maîtres d’études à M. Fortoul, ministre de l’Instruction publique.

[17Institution des maîtres répétiteurs des lycées, 17 août 1853, Bulletin administratif, 4.

[18Rapport à l’Empereur. Institutions des maîtres répétiteurs des lycées, 17 août 1853, Bulletin administratif, 4.

[19Ibid.

[20Rapport à l’Empereur. Institutions des maîtres répétiteurs des lycées, 17 août 1853, Bulletin administratif 4.

[21Répétiteur de première classe (licenciés ou admis aux épreuves orales de l’agrégation ou possédant une ancienneté de 5 ans comme répétiteur de deuxième classe), répétiteur de deuxième classe (ayant exercé un an), aspirant répéti­teur (âgé de 18 ans et bachelier).

[22Décret concernant les maîtres répétiteurs des lycées, Rapport au roi, }27 juillet 1859, Bulletin administratif, 10.

[23Circulaire relative aux maîtres élémentaires et aux maîtres répétiteurs, 11 septembre 1866, Bulletin administratif, 6.

[24Création d’emplois de maîtres répétiteurs auxiliaires dans les lycées, 11 janvier 1868 et Circulaire relative à l’insti­tution de maîtres répétiteurs auxiliaires dans les lycées, 25 mars 1868, Bulletin administratif, 9.

[25Archives nationales, F/17, 2 194, rapport du recteur Caresmes, académie de Besançon.

[26Décret et circulaire relatifs aux répétiteurs, 27 janvier 1877, Bulletin administratif, 20.

[27Ibid.

[28P. Gerbod, La Condition universitaire en France, Paris, PUF, 1965, p. 511.

[29Archives nationales, F/17, 6 952.

[30Archives nationales, F/17, 6834, Nancy, 1876.

[31Circulaire relative aux maîtres d’études, 25 janvier 1882, Bulletin administratif, 25.

[32Décret sur les maîtres répétiteurs des lycées et collèges, 8 janvier 1887, Bulletin administratif, 41.

[33Situation des maîtres répétiteurs en congé, 11 avril 1889, Bulletin administratif, 45.

[34A. Tschirhart, La Discipline scolaire, outil de contrôle et/ou de régulation sociale, DEA sciences de l’éducation, université de Rouen, 1995.

[35Archives nationales, F/17, 7 292, Affaires disciplinaires, Rapport de l’inspecteur de l’académie d’Aix relatif aux incidents du lycée d’Avignon, 9 février 1880.

[36M. Bréal, Quelques mots sur l’Instruction publique en France, Paris, Hachette, 1872.

[37Arrêté sur le Régime disciplinaire des lycées et collèges de garçons, 5 juillet 1890.

[38Décret déterminant le service et la situation des répétiteurs dans les lycées et collèges, 28 août 1891, Bulletin admi­nistratif, 50.

[39C. Fierville, Archives des lycées : proviseurs et censeurs, 1802-1893}, Paris, Librairie Firmin-Didot, 1894

[40A. Tschirhart, La Fonction de surveillance au XIXe siècle, mémoire de maîtrise des sciences de l’éducation, Rouen, 1994.

[41F. Mayeur, Histoire de l’enseignement et de l’éducation en France, Paris, Nouvelle librairie de France, t. 3, 1981, p. 459.

[42Le Centre international d’études pédagogiques : Une demeure, une femme, (1945-1966), Paris, ESF, 1970.

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