Aller au menu Aller au contenu
Retour à la page d'accueil du site Réseau Canopé – Direction territoriale académies de Besançon et de Dijon Retour à la page d'accueil du site Réseau Canopé – Direction territoriale académies de Besançon et de Dijon Lien vers le site du ministère de l'Éducation nationale (nouvelle fenêtre) Retour à la page d'accueil du site Réseau Canopé – Direction territoriale académies de Besançon et de Dijon

Les valeurs qui fondent la citoyenneté européenne


© CRDP de l’académie de Dijon - 2000

Martine Meheut
Philosophie
Association des enseignants européens


Vous avez, vous aurez, vous enseignants, un splendide métier. Mes convictions d’Européenne me font dire que l’Europe va se faire par les jeunes. Vous êtes les leviers de l’Europe future. Les jeunes sont convaincus que l’Europe est déjà là. Votre rôle est de montrer qu’elle a certes beaucoup avancé, mais qu’elle n’est pas encore là, en tant qu’elle n’a pas encore sa dimension politique. Ce qui me fait dire cela, c’est que l’Europe a inventé une anthropologie, une conception de l’homme qui est unique : la diversité dans la culture, le respect de l’altérité, de la différence, tout en ayant des projets communs. Tel est le sens du fédéralisme : organiser l’Europe pour qu’elle soit une dans ses projets.

Pour faire comprendre ce que pourrait et ce que devrait être la citoyenneté européenne, il convient de retenir deux concepts : celui de la citoyenneté dans la Grèce ancienne, qui reposait sur l’isonomie (iso = même) permettant d’accéder à un « bien vivre » selon Aristote et qui a donné au citoyen un pouvoir politique, celui de la personne apporté par le christianisme, et qui a donné à l’homme une dimension humaniste, la personne ne pouvant exister que dans sa relation aux autres. De là, on arrive à la solidarité, à des projets communs. Ces deux concepts sont essentiels pour penser la citoyenneté européenne.

L’origine de la citoyenneté européenne

La citoyenneté

Elle a été inventée en Grèce. Comment ? Les Grecs croyaient l’homme capable de s’organiser avec d’autres pour le bien commun. Le citoyen est celui qui participe aux affaires de la cité, celui qui décide du bien commun, celui qui agit en commun avec d’autres. Le principe est de faire passer le bien commun avant le bien particulier. Du point de vue étymologique, il y a une différence faite par les Grecs entre :
– L’eunomie, un ordre de la citoyenneté sociale, ordre communautaire, selon l’idée de justice distributive. Chacun doit avoir une responsabilité selon ce qu’il est capable d’assumer. Ce qui prime, c’est l’ordre. Il ne s’agit pas encore de démocratie, il n’y a pas égalité de chacun.
– L’isonomie ou isonomia, concept pensé par Clisthène au VIe siècle avant J.-C. C’est l’égalité de tous, l’idée de remettre les choses au départ comme si chacun n’avait pas d’avantage par rapport aux autres, égalité d’ordre politique et non pas sociale. Quand il s’agit des affaires communes, chacun est considéré comme ayant autant de jugement que tout autre pour savoir ce qui convient au bien commun. De là vient l’idée de la démocratie (chacun a le même pouvoir que le voisin). C’est l’instauration d’un ordre politique artificiel, c’est-à-dire que l’on oublie les différences naturelles (nous ne sommes pas égaux par la naissance, les chances, etc.). Dans la Grèce, il y avait une sagesse par rapport à la démocratie : le citoyen pouvait être successivement gouvernant et gouverné, il jugera toujours par rapport au bien commun.

Ce citoyen a, en plus de son identité sociale, une identité politique : il est responsable, il est capable de décider et de réaliser le bien commun. Le « bien vivre », c’est pour Aristote la capacité à dépasser la famille, pour pouvoir échanger avec d’autres, s’enrichir pour savoir le bon et le mal, le bien et le mauvais pour la société. Certes la société grecque n’était pas parfaite, il y avait les esclaves, les femmes, les enfants, qui n’avaient pas accès à cette citoyenneté.

Mais ce modèle de citoyenneté est bon. Aristote l’explique dans l’ouvrage De la politique. Le bien vivre, c’est savoir bien juger, bien décider, bien agir. La communauté naturelle ne suffit pas. Le citoyen a des projets en commun. C’est une citoyenneté active, qui participe à la vie de la cité. C’est cela que la Communauté européenne doit réaliser, il nous faut des projets en commun malgré notre diversité, pour parvenir à une citoyenneté européenne.

Le concept de personne

C’est un apport du christianisme. Qu’apporte-t-il de nouveau ? Dans l’idée de personne chrétienne, l’individu n’est pas pensable sans sa relation aux autres. La personne ne prend vraiment consistance qu’ainsi. Elle n’est jamais compréhensible comme une entité en soi. C’est un être responsable dans une vie de relation avec l’autre. Dans l’idée de personne, l’homme ne se constitue que dans la relation. L’homme, animal politique d’Aristote, n’atteignait son plein épanouissement que dans la cité, c’est-à-dire en relation avec d’autres individus humains. Mais en Grèce, l’autonomie de l’individu est un idéal.

La personne est à la fois individu et communautaire. Ce concept va loin, il va jusqu’à l’acceptation de l’autre, son accueil, quels que soient ses manques (les handicapés par exemple). Il y a dans ce concept de personne « l’hospitalité de l’autre », c’est-à-dire la prise en compte des différences et la capacité à faire du chemin vers l’autre. Cela conduit à la solidarité dans l’accueil. C’est ce qui fait l’humanisme européen.

Il y a deux aspects dans l’anthropologie chrétienne qui ont permis la construction de l’idée de personne :
– L’homme est une fin en soi : créé par Dieu, il acquiert une dignité telle que le rapport entre bien de la personne et bien commun s’inverse. La vie en société est le moyen, pour lui, d’être pleinement homme, mais aucune fin politique ne peut être supérieure au bien de la personne. La personne devient une valeur absolue. En conséquence, la liberté humaine se charge de responsabilité.
– L’exigence d’amour du prochain : la personne n’existe réellement que dans la relation communautaire. Aimer son prochain, ce n’est pas avoir des sentiments pour quelqu’un, car un sentiment ne se commande pas, mais aimer, dans le sens de décider d’accueillir autrui, c’est-à-dire le prochain. Dans ce cas, l’étrangeté devient recevable, proche. Elle s’approche dans son étrangeté.

Aimer, c’est faire en sorte que l’autre, l’étranger soit proche dans son altérité, soit devenu le prochain. Et cela me paraît très important pour penser la citoyenneté européenne : il ne s’agit pas de gommer les différences, mais d’accepter l’autre dans ses différences, de l’accueillir.

Trois types de citoyenneté

– La citoyenneté ultra-libérale : c’est l’idée que le citoyen ne se différencie pas vraiment de l’individu, mais qu’il est citoyen en faisant valoir ses intérêts pré-politiques auprès de l’État. Cette forme correspond à un individualisme. C’est une conception instrumentaliste de l’État. L’État est là pour répondre à des intérêts particuliers. De ce fait, le citoyen a surtout des droits, peu d’obligations. Il attend de l’État des avantages, et en contrepartie il va se plier à des nécessités : celle d’aller voter (et encore pas toujours), celle de payer ses impôts. Cette conception de la citoyenneté est loin de la conception grecque. Elle est réduite aux avantages économiques. Nous sommes dans un monde technique, dans un monde instrumental, dans une rationalité objective, nous ne sommes plus dans l’ordre des valeurs. Il n’y a pas de dimension civique ou politique. Il y a un vide spirituel et un vide politique. Cette conception instrumentale correspond à ce que Max Weber caractérisait déjà il y a plus de quatre-vingts ans comme le « désenchantement du monde ».
Cette conception de la citoyenneté ne me paraît pas digne de l’Europe, et c’est un peu ce que certains en attendent : des avantages.

– La citoyenneté nationale : c’est une forme très importante, et il ne faut pas perdre cette idée de citoyenneté. Elle repose sur l’idée de nation. C’est une création artificielle qui produit une conscience nationale, faite elle-même en partie d’histoire (un passé, des guerres, des morts), et d’un idéal. Pour citer Renan : « une nation, c’est un plébiscite de tous les jours pour vivre ensemble. » Il y a nation quand il y a un projet commun, quand il y a un peuple qui a la volonté de parfaire son unité. Il faut qu’il y ait ce désir. La nation établit une solidarité, une unité malgré la diversité. La nation a une fonction unifiante. J’insiste là-dessus, parce que la citoyenneté européenne n’a pas une fonction unifiante, elle a une fonction d’unité, ce qui n’est pas une unification. La nation relève du projet identitaire. On se reconnaît parce que l’on devient identique à l’autre. Cette identité devient le drapeau du nationalisme. La conception de nation est différente selon les pays.

– La citoyenneté politique : Jean Baechler (sociologue) se sert du concept de politie pour parler d’un groupe humain tendant vers la résolution des conflits de façon pacifique. La citoyenneté politique n’exclut pas les conflits, mais il y a une volonté, une décision de trouver des solutions aux conflits. Il y a l’effet d’une volonté commune raisonnable et non pas seulement viscérale (dans la nation, c’est très viscéral). Dans la citoyenneté proprement politique, cette décision est de l’ordre de la raison, c’est une pratique collective d’autodétermination qui relève de la décision et non pas de l’histoire. Donc pour qu’il y ait une citoyenneté active, démocratique, d’ordre politique, il n’est pas nécessaire que cette citoyenneté s’enracine dans une citoyenneté nationale. Cela est important pour comprendre la citoyenneté européenne, car on entend dire que puisqu’il n’y a pas de nation européenne, il ne peut pas y avoir de citoyenneté européenne.

Pour une citoyenneté européenne

Que doit devenir la citoyenneté européenne pour que l’Europe politique soit véritablement démocratique, pour qu’elle soit fidèle à cet esprit européen dont on a parlé précédemment ? Les deux principales difficultés qui s’offrent à l’Europe sont à mon avis :

– L’attitude individualiste : si nous pensons l’Europe à partir des avantages que nous pouvons en tirer, nous ne parviendrons jamais à une citoyenneté européenne. Il n’y aura pas de sens citoyen européen si l’Europe est simplement ce qui peut répondre à nos attentes particulières. On ne parviendra pas ainsi jusqu’à la sphère politique de l’Europe.

– L’affirmation identitaire de cette fin de siècle : le communautarisme.
Ces mini-nationalismes qui se développent par rapport à une identité culturelle, et non pas par rapport à une identité politique, reposent sur l’idée que le culturel vaut pour le politique, l’un supplantant l’autre. C’est considérer qu’en s’identifiant à sa culture, sa société, sa famille, on est un acteur politique, on a des droits politiques. C’est alors confondre le culturel et le politique. Ceci est un grand danger pour l’Europe. On ne peut pas parvenir à la citoyenneté européenne par ce biais, c’est-à- dire avoir un projet commun, dans la différence culturelle. Le communautarisme ne tient pas compte de l’ordre politique et de l’ordre juridique : ceux-ci définissent les grandes valeurs de l’Europe : liberté, égalité, équité, droit, respect des identités et des particularités. Mais respecter les identités et les particularités, ce n’est pas revendiquer pour autant une organisation politique reposant uniquement sur ces particularités. Pour parvenir à la dimension politique de l’Europe, on ne peut pas s’en tenir simplement au culturel. Donc, il faut des institutions participatives accessibles. Il faut parvenir aux droits du citoyen européen. Vous le savez sans doute, en ce moment on élabore un projet de charte européenne du citoyen qui doit voir le jour avant la fin de l’année 2000. Et j’espère, à ce sujet, que les citoyens européens seront consultés avant l’adoption des textes, sinon il y aurait encore un déficit démocratique énorme. Cette citoyenneté active européenne à laquelle il faut parvenir, au-delà du communautarisme et au-delà de l’individualisme, permettra aux citoyens d’être les acteurs de l’Europe. Il est certes bon d’être représenté, mais il faut aller plus loin, il faut être acteur.

Deux exemples permettent de comprendre ce que devrait être cette citoyenneté :

La possibilité pour les citoyens européens de rediscuter les droits et les obligations tels qu’ils sont exprimés dans les différentes constitutions nationales. On ne peut envisager cette charte comme l’addition des textes existants. Il faut repenser ces constitutions : comment se décline aujourd’hui le travail, il faut créer un droit à l’insertion, un droit au temps choisi, il faut penser au problème de l’environnement de qualité, il faut se poser la question de comment prendre en compte les droits des générations futures (le problème des jeunes le montre avec le chômage), il faut se poser aussi la question de savoir quelles sont les responsabilités des États, de la société civile… pour que ces droits soient exercés efficacement, il faut dans cette charte permettre que les citoyens soient consultés, c’est-à-dire qu’ils donnent leurs suggestions avant de parvenir par le biais du parlement européen, mais aussi des parlements nationaux ainsi que des acteurs des forces civiles et sociales, à l’élaboration de cette charte. C’est un exemple intéressant qui montre comment la citoyenneté peut se développer par la pratique et pas seulement par une définition. Il faut que les citoyens européens participent à cette citoyenneté européenne en participant à l’élaboration de cette charte.

Réviser les institutions européennes avant tout élargissement : l’élargissement de l’Union européenne prévoit d’aller jusqu’à 46 pays, dont la Turquie et si l’on parle de Turquie, pourquoi pas de tous les pays de la Mer Noire… Mais que devient l’Europe si on ouvre les frontières sans repenser toute l’organisation des institutions européennes ? Nous ne sommes pas prêts à accueillir. Que représentera une souveraineté exercée à 46 ? Il y a une sorte de laxisme qui tend à concevoir l’Europe comme une zone de libre-échange. Autant on peut négocier et améliorer les échanges commerciaux avec certains pays, autant faire partie de l’Union européenne demande que les mentalités en question soient capables de vivre la démocratie comme on vient de la définir. Cela demande que le citoyen soit capable d’être un citoyen à part entière, citoyen actif pensant le bien commun avant son intérêt particulier. Je ne suis pas sûre qu’au sein de l’actuelle Union européenne tous les citoyens soient en mesure de répondre à cette exigence. Mais il faut que l’Union européenne soit capable d’être à la hauteur du projet. Ce serait un comble que l’Europe, qui a pensé la démocratie, ne soit pas capable de s’organiser selon une démocratie européenne avec une citoyenneté européenne, et que l’Europe soit réduite à une organisation strictement économique. Il ne faut pas qu’il n’y ait que l’euro.

La vocation de l’Europe doit être l’ouverture, l’accueil, la diversité, la solidarité. L’identité de l’Europe n’est pas définissable, car ce ne sont pas les critères géographiques, ni ethniques, ni linguistiques qui peuvent la définir (bien que les langues soient importantes). L’Europe est une communauté ouverte, c’est un projet conforme à une anthropologie, à une conception de l’homme. C’est une utopie, un projet partagé par ceux qui croient dans les valeurs humaines qu’a pu penser l’Europe. C’est une chance, mais c’est aussi une immense fragilité. C’est pourquoi, vous enseignants, vous avez à faire passer le message pour que nous ne risquions pas trop du fait de cette fragilité. C’est une chance magnifique que nous puissions construire l’Europe.

Imprimer cette page

 

Réseau Canopé – Direction territoriale académies de Besançon et de Dijon - 3, avenue Alain Savary - CS 21390 - 21013 Dijon Cedex
Tél. : 03 80 73 85 00 - Fax : 03 80 73 85 18 - Courriel : crdp@ac-dijon.fr

©  Réseau Canopé | Réalisé sous SPIP
Mentions légales

Haut de page

Interface privée