|
AMIS ENTENDS-TU LE VOL NOIR DES CORBEAUX SUR
NOS PLAINES ?
AMIS ENTENDS-TU LES CRIS SOURDS DU PAYS QU'ON ENCHAÎNE ?
OHE ! PARTISANS,OUVRIERS ET PAYSANS, C'EST L'ALARME !
Vue du pays d'Othe
Les Cévennes, le Vercors ou encore le
Limousin de Georges Guingouin(1) sont
là pour rappeler que le monde rural participa activement
aux combats de la Résistance. L'Aube, également, a
vu d'importantes organisations de réception de parachutages
et de nombreux maquis. La Résistance a été
largement rurale. Pourtant les propos de Vichy, les représentations
urbaines, l'absence d'écrit paysan laissent subsister un
malentendu sur le rôle des campagnes dans le combat de la
Résistance. Les causes de cet "oubli" tient dans
le fait que le monde rural existe par ses logiques propres, liées
aux contraintes locales et sur quelques personnalités reconnues
qui disposent par leur mérite de la confiance des chefs de
famille. Pourtant, il faut admettre que si la population rurale
n'avait pas soutenu le combat résistant, celui-ci aurait
eu peu de chances de survivre dans un pays où les paysans
sont
la moitié des Français.
L'état des lieux : La moitié des
Français

Une ferme près d'Estissac
Le monde rural abrite près de la moitié des Français
et un tiers de la population active. On compte environ 5 millions
de familles paysannes vivant de la terre. De 1870 à 1945,
le nombre d'exploitations chute de 5 700 000 à
2 350 000 unités. La population rurale devient
progressivement minoritaire (de 69 à 45%). On considère
qu'au moment du déclenchement du conflit, le monde rural
représente le 1/3 des actifs dont ¾ d'exploitants
et ¼ de salariés.
Même si une diversité sociale et économique
commence à se faire sentir durant l'entre deux guerre, l'activité
agricole reste le support essentiel de la richesse et de la société
rurale. L'agriculture est une part importante de la richesse de
la France. C'est encore un quart du revenu des Français.
La IIIème République a toujours conçu
le monde paysan comme une force politique et économique qu'il
convenait de protéger. Même si la Grande Guerre a fait
disparaître une partie de la population masculine (675 000
tués selon le rapport Marin) et détruit 3 000 000
d'hectares, sans compter le cheptel animal, le monde rural reste
un monde protégé et cohérent. L'activité
agricole occupe les 2/3 du territoire.
La modernité tend à pénétrer lentement
le monde rural. On compte près de trois millions de chevaux
et seulement 30 000 tracteurs mais les chiffres sont différents
selon les auteurs. Le bilan matériel est médiocre.
La charrue attelée domine et le battage utilise la vapeur
comme source d'énergie. Le fumier domine largement les engrais
chimiques. On constate une faible augmentation de la productivité,
liée au maintien de la petite exploitation et aux difficultés
de la Grande exploitation. La France ne couvre pas l'essentiel de
ses besoins agricoles et importe des céréales et des
matières grasses. Dans les années 1930, la crise du
Doryphore affecte près de 18 départements et affaiblit
durablement l'économie paysanne. Les rendements sont d'environ
15 quintaux à l'hectare pour le blé contre 27 pour
l'Allemagne. L'accroissement des charges sociales et la disparition
des petits paysans parcellaires, qui fournissaient une main d'uvre
ponctuelle bon marché, affaiblissent les capacités
d'investissement. Cependant la règle qui s'impose est l'exploitation
moyenne, ou près de 75% des paysans sont propriétaires.
Le reste se compose de fermiers (environ 20%) et de métayers(environ
5%). Enfin, dans certaines régions (Languedoc, Val de Loire
et Bas Rhône), il y a une réelle vitalité économique
et une grande capacité à s'adapter à la modernité.
Globalement la taille moyenne des exploitations est d'environ 10
hectares, une moitié exploite moins de 5 hectares et 2% dispose
de plus de 50 hectares. Les revenus paysans ont eu tendance à
stagner entre 1913 et 1939.
Il existe des différences régionales de taille. En
Beauce, la mentalité capitaliste est parfaitement intégrée.
Le niveau de vie est proche de la bourgeoisie urbaine. L'agriculteur
appartient à un syndicat, envoie ses enfants à l'école
et au lycée. Il possède parfois une automobile de
bonne marque. En général, le fermier beauceron exploite
un domaine de 100 à 200 hectares dont une partie ne lui appartient
pas. L'exemple beauceron s'étend à l'ensemble des
agriculteurs du bassin parisien. Par contre dans les régions
de petites cultures, la réalité sociale est plus complexe
et les difficultés du quotidien sont réelles. Un certain
archaïsme se maintient. Dans certaines régions, le "droit
d'aînesse" se pratique encore discrètement.
La structure patriarcale reste solide bien que les femmes soient
dans une position renforcée depuis la première guerre
mondiale. Situation qui se renouvelle après la campagne de
1940 qui a retenu bon nombre d'homme dans les Stalag.
Cependant, le réseau d'école primaire de la IIIème
République a amélioré la qualité de
la culture générale. Le monde rural lit l'Almanach
Vernot, le Chasseur français, le catalogue de la manufacture
Saint-Etienne, mais également les journaux locaux et les
Almanachs départementaux. La ville se déplace par
le colporteur, le marchand ambulant, mais aussi le notaire, le médecin,
la radio et le cinéma. Les traditions se maintiennent. Le
"Mai", le "bal" sont des réalités
du monde rural. Mais comme pour beaucoup de secteur la vision d'un
monde unitaire n'est qu'une représentation postérieure.
La France rurale est diverse, tant sur le plan politique qu' économique,
sociale et religieuse.
Sur le plan politique, les paysans s'affranchissent des puissances
tutélaires. Ainsi l'Église, l'État et les notables
voient leur pouvoir contesté. La mise en place de coopératives,
de la Confédération nationale paysanne et des jeunesses
agricoles catholiques (JAC à savoir 26 fédérations,
80 sections et 1 200 cotisants) atteste d'un esprit d'indépendance
et d'une volonté de prise en main de leur destin par les
paysans. On trouve aussi des régions où le socialisme
et le communisme s'implantent. Waldeck-Rochet est un élu
d'origine rural.
Sur le plan syndical, il y a deux puissantes confédérations.
L'une, plutôt conservatrice, est l'Union Nationale des syndicats
agricoles. L'autre qui s'impose comme moderniste est la Fédération
nationale de la mutualité et de La coopération agricole.
En fait, le monde paysan est un champ de batailles politiques extrêmement
diverses. L'origine remonte à 1919, avec la création
de la Confédération nationale des associations agricoles
(CNAA). L'idée de l'unité paysanne est en gestation
mais échouera malgré la loi du 3 janvier 1924 instituant
les chambres d'agriculture. Rapidement se met en place des syndicats
spécialisés par production. On assiste à une
éclosion de syndicats pour le lait, le blé, etc. Enfin
de nombreux partis et mouvements voient le jour, ainsi le parti
agraire et paysan français, le conseil paysan français(1927),
la confédération générale des paysans
travailleurs, l'entente paysanne (1929), les comités de défense
paysanne de l'Ouest, la confédération nationale paysanne
(1933) et le front paysan qui regroupe l'union syndicale, le parti
agraire, les comités Dorgères et des associations
de producteurs(1934). On dénombre près de 26 fédérations,
80 sections et 1200 cotisants.
Le Front populaire avait répondu à la principale revendication
des syndicats agricoles en organisant le marché. C'est la
création de l'ONIB (Office National Interprofessionnel du
Blé). L'office régule les quantités, le stockage
et les exportations du blé. Par contre, la République
rechigne à mettre en place une organisation corporatiste.
Par contre, il faudra attendre la Libération pour voir un
paysan ministre de l'Agriculture : Tanguy-Prigent. Il y a donc un
processus d'émancipation qui se traduit par une vie politique
qui en en cours. La guerre ne fera qu'accélérer un
processus largement entamé.
Vichy et le monde paysan

Le Maréchal Pétain et la propagande de Vichy
Archives départementales de l'Aube, ED 18/28
La baisse de la production est réelle en 1940. La chute
est liée à la guerre, à la mobilisation des
hommes, à la réquisition des chevaux, au manque de
carburant. Comme pour le reste de l'économie, la guerre a
désorganisé le monde agricole. 40% de la production
va manquer en 1940. Même si la drôle de guerre a donné
un répit pour terminer la récolte. Cependant, avec
l'occupation, les prélèvements allemands (20% de la
production en moyenne) contribuent à accentuer la pénurie.
Comme le reste du pays, les paysans s'adaptent. Les rutabagas, les
gazogènes et le marché noir deviennent des pratiques
courantes. L'autoconsommation s'impose. Le marché noir, vrai
ou supposé, devient vite la pierre d'achoppement de différents
conflits.
"A Saint-Loup, le marché noir n'était
ni double ne le triple comme à Paris. On essayait de
livrer le moins possible aux Allemands. Des haricots que les
Allemands réquisitionnaient à quarante francs,
on les vendait cinquante francs à des Parisiens qui venaient
par le train (
) Avec toutes les vaches, les veaux qu'on
a tué pendant la guerre, il y assez de peaux enterrées
dans le jardin pour faire les souliers à un bataillon.
(
) Avec tout le monde qui avait faim, qui parlait de nourriture,
on mangeait moitié plus qu'avant la guerre. J'engraissais.
Je tuais des cochons. Je fournissais de la viande aux Ponts
et Chaussées, au gendarmes, au commissaire de police
"
(E. Grenadou et A. Prévost, Grenadou, paysan français,
Le Seuil)
Ou encore
"l'augmentation de la ration de pain a suscité,
dans les localités urbaines, un sentiment de jalousie
; les ouvriers d'usine, travailleurs de force, se sentent placés
sur un autre plan que les cultivateurs et considèrent
comme anormal que ces derniers qui produisent des denrées
alimentaires se voient octroyer un supplément de pain,
alors qu'eux-mêmes qui éprouvent tant de difficultés
à se ravitailler ne bénéficient d'aucune
amélioration dans ce domaine "
(Archives départementales des Cote d'Armor, série
1W1. cité dans Martine Gable, Le témoin et l'historien,
documents, CRDP de Bretagne)
Par contre, les paysans font figure de privilégiés
dans un contexte de pénurie généralisée.
Le marché noir permettra une accumulation de réserves
financières qui serviront après guerre. Enfin, le
régime de Vichy exalte le monde des paysans et de la terre
: "la terre, elle, elle ne ment pas"

L'agriculture comme tous les autres secteurs est touchée
par les restrictions
Archives départementales de l'Aube ED 18/78
Jacques Caziot(2),
le tout premier ministre de l'agriculture de 1940 à 1942
est issue de la très conservatrice Union Nationale des syndicats
agricoles. Son successeur Le Roy Ladurie s'impose comme un corporatiste.
Dès le 2 décembre 1940, les structures syndicales
et républicaines sont supprimées. Le gouvernement
de Vichy met en place la Corporation paysanne. Celle-ci est une
structure pyramidale depuis le "syndic de village" à
la commission nationale. Si le principe des élections est
maintenu aux échelons locaux, on conserve la nomination des
membres dès l'échelon régional. La structure
vichyssoise est sous le contrôle du ministre de l'Agriculture
et sous la protection du "Maréchal paysan". Sa
fonction est de "promouvoir et gérer les intérêts
communs des familles paysannes". Elle gère les méthodes
de production et d'assolements. Elle est consultée pour les
questions de prix et d'enseignement agricole. Enfin, elle doit favoriser
le retour à la terre, prôné par la Révolution
nationale.
D'une manière générale, le régime de
Vichy tente de favoriser et protéger le monde paysan. Celui-ci
occupe la première place dans la société française.
Pourtant la République n'avait pas négligé
la ruralité. Plusieurs lois s'imposèrent dès
les années 1920 ; ainsi la loi du 15 décembre 1922
et le décret du 5 août 1936 sur les obligations sociales.
La République avait donc allégé les droits
de succession, simplifié les contrats de travail, modifié
le code de la famille et facilité les prêts d'établissement.
Le régime de Vichy ne fait qu'amplifier les mesures en faveur
du monde agricole et paysan. La loi agricole de mars 1941 permet
à l'héritier d'une exploitation de conserver du domaine
s'il reprend l'exploitation. Ce qui réforme en profondeur
le Code civil. Au mois d'août 1941, le ministère de
l'Agriculture est doté de compétences sociales et
familiales, le 5 janvier 1944 accordera l'apprentissage familiale
avec allocations. Puis les lois du 20 juillet 1940 et 15 janvier
1943 complètent les législations successorales.
Pourtant dans les villages les conflits sont nombreux.
Les difficultés des élus locaux et les innombrables
démission de conseils municipaux, démontrent la multitude
des conflits entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central. L'accroissement
des réquisitions, l'extension des contrôleurs de ravitaillement
entraînent l'hostilité du monde rural. Parfois, on
surprend la très vichyste Corporation paysanne se plaindre
de l'administration. Ainsi, en Aveyron, la corporation paysanne
dirigée par le docteur Ayrignac laisse son journal le "Rouergue"
diffuser des propos concernant le marché noir et la façon
dont l'administration traite les paysans(3).
L'écart entre la propagande de Vichy et la réalité,
accroît la méfiance. Mais surtout les exactions, les
arrestations, le STO éveillent les vieilles solidarités
familiales et paysannes. L'indifférence devient vite impossible.
Parfois, l'hébergement d'un réfractaires permet de
disposer d'une main d'uvre d'appoint, le soutien d'un maquis
permet d'obtenir sa protection en cas de danger.
Paysans et Résistance
Le monde paysan n'a pas été plus vichyste que la
majorité de la population. Il convient de ne pas oublier
les acclamations parisiennes au Maréchal Pétain quelques
semaines avant la Libération. Pourtant un malentendu existe.
L'origine remonte aux proclamations de Philippe Pétain du
25 juin 1940 : "la terre, elle, ne ment pas. Elle demeure
votre recours. Elle est la patrie elle-même. Un champ qui
tombe en friche, c'est une portion de la France qui meurt. Une jachère
de nouveau emblavée, c'est une portion de la France qui renaît".
Enfin les revendications paysannes d'après guerre et son
opposition à la IV République, ont laissé croire
que les paysans avaient été Vichyste. La réalité
est autre. Il y a dans le monde paysan des attitudes diverses qui
oscillent entre attentisme, indifférence et Collaboration
ou Résistance.
Même si dans les exploitations archaïques de polyculture
connaissent une amélioration de leur sort par le renchérissement
des denrées alimentaires. Comme dans tous les milieux sociaux,
la défaite exacerbe les tensions entre les "anciens"
de 1914-1918 et les jeunes générations vaincues. On
note cependant de nombreuses caches d'armes et si l'on fait confiance
au Maréchal Pétain, il n'y a guère d'enthousiasme
pour les Légions d'anciens combattants et les chantiers de
jeunesse. Enfin, à partir de 1943, les maquis n'auraient
pu s'installer sans l'adhésion des masses rurales. Ils doivent
se confondre avec le pays et être mobile.
"Un maquis ne doit jamais avoir un effectif supérieur
à 15 et inférieur à 10. Un maquis ne doit
s'installer que dans un lieu où il peut voir sans être
vu. Il ne doit jamais vivre, manger, dormir, qu'entouré
de guetteurs. Il ne doit pas pouvoir être surpris. Un
maquis doit être mobile. Dès qu'un recensement,
une incorporation lui amènent de nouveaux éléments
qu'il ne peut connaître, il doit déménager.
Dès qu'un de ses éléments l'a déserté,
il doit s'en aller sur l'heure. C'est peut-être un traître"
(SOS Maquis)
Les accusations d'individualisme et de repli sur soi ne s'expliquent
que par les difficultés économiques et le sentiment
d'abandon. Se taire et ne rien dire supposent souvent se protéger
contre un monde devenu instable et dangereux. Sans oublier que le
silence est aussi une forme de communication, car si les villageois
commentent tout, ils savent dissimuler l'essentiel. C'est aussi
dissimuler des pratiques illégales comme le marché
noir, la contrebande, le braconnage, voire le ravitaillement des
maquis dont Vichy n'est pas dupe.
Comme dans tous les cas, la Résistance paysanne est multiple.
Par contre, les masses rurales ne s'engagent pas dans l'abstrait.
Il faut du concret, de l'action et de la discrétion. L'essentiel
se transmet à l'oral et il n'y a pas d'archivages. Il peut
s'agir de la protection d'un réfractaire, d'une victime.
Celui-ci est souvent introduit par un proche et présenté
comme cousin. C'est également une forme active de sabotage
ou de réceptions de parachutage. Les ruraux n'interviennent
donc que sur du concret et la Résistance ne sollicite les
paysans qu'à partir de 1943. La première Résistance
est embryonnaire et a surtout besoin de chefs et d'organisateurs
quelques soient leurs origines urbaines ou rurales. François
Marcot souligne que la sociologie de la Résistance répond
aux besoins de celle-ci. "Concernant les relations de la
Résistance à son environnement social ou celles que
la société établit avec la Résistance,
François Marcot ("Le monde rural et la Résistance
française") propose une approche sociologique englobante,
en système, analysant les rapports entre le monde rural,
sa culture et ses représentations, et la Résistance
à travers la multiplicité des facteurs, des lieux
et des situations qui les ordonnent, dans le temps court et changeant
de la période de l'Occupation. "Pour les communautés
rurales, une césure s'impose, celle de la lutte contre le
travail en Allemagne, fin 1942-début 1943. Toutes les études
régionales le montrent, avant cette date, les relations entre
la Résistance et le monde rural sont limitées tandis
que, dans la période qui suit, on assiste à une ruralisation
de la Résistance." Jusqu'en 1942, Résistance
et monde rural s'ignorent réciproquement, globalement, tant
il est vrai que les premières formes de résistance
sont essentiellement urbaines, et que le monde paysan adhère
à la figure du maréchal Pétain et au mythe
du double-jeu. Cependant d'autres formes de résistance (réseaux
de passeurs, d'évasion) font très vite appel au monde
rural, qui répond favorablement, même si le phénomène
reste minoritaire. De fait le monde rural entre tardivement dans
la Résistance et reste sous-représenté à
ses débuts. S'il est vrai que les paysans adhèrent
massivement au Maréchal, certains premiers résistants
aussi. Pour François Marcot cette sous-représentation
n'est pas seulement fondée sur des idées et des valeurs,
des intentions (intentionnalité), elle s'explique aussi par
le fait que la Résistance n'avait pas besoin des paysans
(fonctionnalité), jusqu'en 1942. Avec les lois du 4 septembre
1942 puis l'instauration du STO en février 1943, tout change
; les victimes se trouvent dans les communautés rurales.
Les paysans, face au STO, se trouvent confrontés à
la nécessité du choix, aider, ne pas aider les réfractaires,
et dans l'obligation urgente de trouver des solutions immédiates.
Pourtant, pour ces paysans, passer de la solidarité envers
les maquis de réfractaires, à l'acceptation de la
lutte armée des maquis combattants (et à ses conséquences
immédiates, la répression), est difficile. L'engagement
dans des actions de résistance dépend de multiples
facteurs, où se mêlent crainte et peur, espoir, désespoir
et moments d'attente (celui du débarquement à l'automne
1943, dépression et vide de l'hiver 1943-1944), incertitude
ou confiance dans les actions de la Résistance, risques encourus,
hiérarchie des préoccupations, intériorisation
de pratiques de solidarité, coexistence de sentiments et
d'aspirations contradictoires. "Ce n'est pas parce que l'on
est hostile aux Allemands et opposé à un Gouvernement
perçu comme collaborateur que l'on est pour la Résistance
et moins encore dans la Résistance. Au demeurant, il est
fréquent que l'on soit avec la Résistance en ayant
peur de ses actions et des représailles qu'elles peuvent
attirer. Du rejet à la solidarité, de la crainte à
l'espoir, on observe une grande variété de réactions
qui, certes, évoluent dans le temps en faveur de la Résistance,
mais se surajoutent plus qu'elles ne se succèdent.(4)"
Souvent, les Résistants ruraux sont issus des personnalités
porteuses d'un engagement politique d'avant guerre. On note une
part importante de curés, instituteurs, médecins,
chefs d'exploitation dominante. Tandis que les autres se présentent
comme représentant de leur famille. "
cette
minorité résistante organise les réfractaires
en petits groupes mobiles que l'on considère avec l'indulgence
due à la jeunesse. On qualifie leur action de "farces"
et de chapardages. On ne leur accorde aucune valeur militaire. L'hiver,
les réfractaires sont intégrés à une
famille, ils "donnent la main" pour les travaux des champs.
Ces groupes structurés par une hiérarchie établissent
une nouvelle loi. Sa maxime est le silence. Ils interviennent pour
tempérer les réquisitions et redistribuent certains
vols. Ils veillent à se donner une image légaliste
en pourchassant faux maquis et mauvais passeurs, en payant certains
services, en instituant les bons du maquis. Chaperonnés par
les mouvements, ils présentent la Résistance comme
le combat contre les nouveaux seigneurs qui restituent aux paysans
leur statut de citoyen-libre et de soldat(5)."
Bibliographie du dossier.
Cointet Michèle et Jean-Paul, dictionnaire historique de
la France sous l'occupation, Tallandier, 2000.
Dauzou Laurent, La Résistance et le monde rural : entre
histoire et mémoire, http://ruralia.revues.org/document88.html
Duby Georges, Histoire de la France rurale, t4, Seuil,
Documents avec l'aimable autorisation des Archives départementales
de l'Aube.
Christian Lambart.
(1) : Celui-ci réside
actuellement dans l'Aube. Avant la guerre, il est instituteur et
secrétaire de Mairie à Saint-Gilles-les Forêts.
Il est également secrétaire du parti communiste pour
la région d'Eymoutiers (Haute-Vienne). Mobilisé en
1939, blessé, prisonnier, il s'évade le 18 juin 1940.
Il entre dans la clandestinité en mars 1941 et prône
pour la lutte armée. Il fonde des maquis et devient le préfet
des maquis. Il libérera Limoges le 21 août 1944 dont
il sera Maire le 16 mai 1945 ; Compagnon de la Libération.
Pour aller plus loin voir Georges Guingouin, quatre ans de lutte
sur le sol Limousin, Paris, Hachette, 1974.
(2) : Caziot, Pierre (ministre
de l'agriculture de Pétain, signataire du Statut des Juifs
du 3 octobre 1940, puis du second Statut des Juifs de juin 1941)
: se retire du gouvernement en 1942. Jugé par la Haute Cour
de Justice en mars 1947, condamné pour crime d'indignité
nationale à la dégradation nationale à vie
et à la confiscation de la moitié de ses biens. Bénéficie
d'une mesure de grâce après la découverte d'une
note d'Abetz suggérant son arrestation. Mort en 1953.
(3) : Laurette Latour, "La
Corporation paysanne et la perception des problèmes de ravitaillement
et du marché noir sous l'Occupation dans l'Aveyron"
dans la Résistance en Rouergue , colloque de Saint-Affrique
du 1er et 2 octobre 1993, Journal de l'ANACR, numéro spécial,
juin 1994.
(4) : Cécile Vast compte
rendu Les courants politiques et la Résistance : continuités
ou ruptures ?, Actes du colloque international, Esch-sur-Alzette,
avril 2002, Grand -Duché du Luxembourg, Archives Nationales,
Luxembourg, 2003, 581 pages.
(5) : Dumoura-Ratier Hélène,
"Paysans et Résistance : étude d'un milieu et
d'un processus d'entrée en résistance" dans
Laborie Pierre & Guillou Jean-Marie, Mémoire et histoire,
Privat, 1995.
|