Les Laminoirs de Clairvaux
(Mise à jour le 4 avril 2007)

 

   Le Nord-Est de l'Aube est jusqu'au milieu du XIXe siècle, une région métallurgique très liée à la Côte d'Or et à la Haute-Marne. L'industrie repose sur la présence de nombreux gîtes de minerais de fer d'une faible teneur, faciles à exploiter et à fondre grâce aux ressources en bois et en eau. Les Laminoirs de Clairvaux, installés dans un site fondé par saint Bernard et les moines cisterciens en 1147, maintiennent la tradition sidérurgique jusqu'au début du XXIe siècle.

Les Laminoirs de Clairvaux aujourd'hui

   Les laminoirs de Clairvaux, ex-forges de St BernardJusqu'en 2002, les Laminoirs de Clairvaux emploient 100 personnes. Grâce à un savoir-faire séculaire allié à une technologie de pointe, ils sont spécialisés dans la conception et la réalisation par laminage à chaud et étirage à froid de profils spéciaux en acier et produisent des charnières pour l'automobile et des fers marchands pour le bâtiment ou la décoration.

   Les Laminoirs possèdent 10 000 cylindres à travailler qui forment le plus beau parc d'Europe et une collection unique au monde de ces outillages nécessaires à la réalisation de l'ensemble de la production. Leur conception et leur usinage sont réalisés sur place à l'aide de tours à cylindres dont le plus ancien remonte à 1903. Ils sont renouvelés parce qu'ils s'usent et parce que, pour suivre la demande des clients, les Laminoirs conçoivent et réalisent chaque année 15 à 30 nouveaux profils en acier qui permettent d'utiliser la matière de façon optimale afin de réduire, voire de faire disparaître tous frais d'usinage, de soudage ou de façonnage. Plusieurs semaines et 150 plans en moyenne sont nécessaires à l'élaboration d'un nouveau cylindre.

   Les Laminoirs travaillent des billettes d'acier importées de Russie et de Pologne par camion ou chemin de fer. Elles coûtent en effet 1 300 F la tonne rendue, alors qu'achetées en France elles atteignent 23 000 F la tonne à prendre.
Les billettes passent d'abord au démêloir où elles sont coupées à la longueur et au poids désirés. Elles sont portées à 1280° dans des fours puissants et modernes, à induction ou au propane, dans lesquels la chaleur est récupérée afin d'économiser le gaz. L'opération dure de 3/4 d'heure à 1 heure selon la longueur de la barre. 50 tonnes par jour sont en moyenne consommées.
C'est à partir de cet acier chauffé que les techniciens mettent à la disposition d'une clientèle exigeante des produits fiables et sûrs. En une minute, une barre sort du four, passe dans les cylindres dégrossisseurs, puis dans les cylindres du système de production où elle s'allonge en étant mise dans la forme désirée. La société dispose de trois trains de laminoirs - gros, moyen et petit - spécialement conçus pour produire des produits de haute précision. Ainsi le gros train sert à l'élaboration de profilés pour charnières de camions, le moyen pour celle des charnières de voitures. Le petit train reçoit du fer rond pour en faire du fer plat utilisé pour élaborer des fers à S forestiers (expédiés vers le Gabon) ou des fers de décoration.
Ensuite, le fer marchand peut être coupé aux mesures demandées par le client puis stocké pour refroidissement, avant passage dans des machines qui le redressent pour qu'il présente les meilleures aptitudes à la coupe et au tronçonnage.
Chaque train emploie 17 personnes. Les techniciens effectuent 6 heures de travail en continu avec arrêt d'un quart d'heure toutes les heures, tant les conditions de travail sont éprouvantes.

   Le bâtiment de chargement permet le stockage des séries de produits répondant aux besoins de l'industrie :
- industrie automobile : charnières de portes, masses polaires de démarreur, clavettes de freins à disques, renforts de carrosserie. Les Laminoirs produisent en moyenne 600 tonnes de profilés à charnières par mois. Une tonne est vendue 5 200 F, mais une charnière est facturée 250 F après passage chez l'assembleur.
- industrie ferroviaire : rails pour voies étroites, équerres pour ossatures de voitures, U spécial pour TGV.
- chantiers navals : encadrement de fenêtres et hublots, demi-ronds pour renforts de bateaux de pêche, aménagement intérieur.
- bâtiment : menuiserie, fermetures (volets), ferronnerie, ossatures métalliques, poutrelles pour faux plafonds, finitions intérieures.
- machinisme agricole : cadres de tracteurs, battes de moissonneuses-batteuses, plaques d'usure de faucheuses.
- travaux publics et mécanique générale : agrafes de tuyaux de canalisations, barreaux pour stations d'épuration, profils pour machines-outils, profils pour étirage.

Halle et cheminée   Les Laminoirs de Clairvaux sont présents dans bien d'autres industries chaque fois que des profils spéciaux sont nécessaires. Cependant, leur gros marché est celui des charnières automobiles (Laguna, Fiat Tipo, Jeep Cherokee...). Ils viennent d'ouvrir pour celles-ci un atelier de coupe où sont élaborées 1 800 pièces par jour. C'est une plus-value pour l'entreprise, mais les niveaux de précision et de qualité exigés par les industriels de l'automobile sont draconiens. Néanmoins, pour ces derniers, le gain de place dans leurs ateliers de montage est intéressant.
Les principaux concurrents des Laminoirs de Clairvaux sont français (Ardennes), européens (Espagne, Portugal) ou asiatiques (Corée du Sud, Japon).
Cependant, 400 sociétés dans tous les secteurs d'activités font confiance chaque année aux Laminoirs de Clairvaux. Depuis les plus exigeantes jusqu'aux plus performantes du monde industriel, réparties sur les 5 continents. Mais, d'ici à 10 ans, l'emboutissage va faire perdre à la société ses marchés de profilés. Aussi envisage-t-elle de se tourner vers le fer de décoration, secteur en pleine expansion dans le proche monde musulman (Turquie, Algérie, Maroc) où il sert à la décoration des maisons ou à l'installation de ridelles sur les véhicules de type pick up.

   Ainsi, les Laminoirs de Clairvaux demeurent en pointe dans leur secteur d'activité en utilisant leur savoir-faire - la certification Iso 9002 obtenue en 2000 le démontre - et en s'adaptant à la demande.

   Cette constante adaptation aux conditions du marché ne date pas d'aujourd'hui. L'histoire du site au cours du XIXe siècle le démontre. Il appartient, de 1811 à 1859, aux Harlé d'Ophove, qui y élaborent de la fonte au bois et, le bois devenant rare, du fer à la houille. De 1859 à 1873, il passe aux du Manoir, aristocrates liés aux Pavée de Vendeuvre, qui y installent en 1862 une forge anglaise à la houille et le second train de laminoirs créé en France. Après la crise provoquée par l'établissement du libre-échange, Royer-Houzelot, fermier de Roger du Manoir, poursuit l'activité et achète l'usine. Il produit des fers laminés et spéciaux, et se fait le spécialiste des cercles et feuillards, des fers de Suède pour clous à cheval, taillanderie et lames de scie. En 1876, il monte avec son gendre la société Royer-Houzelot et Ragon, qui devient Royer-HouzeIot, Ragon & Cie en 1878, puis H. Ragon & Cie en 1886, après son décès. En 1892, Ragon fonde la SA des Forges de Saint Bernard, mais il fait faillite. En 1894, la société est rachetée par Louis Gasne, industriel parisien, qui se consacre au laminage de profilés spéciaux en acier destinés au bâtiment.

Forges du Bas, Clairvaux (1849)
Propriétaire : Charles-Louis Harlé d'Ophove
Plan Jean-Louis Humbert d'après Arch. dép. Aube, S 830



1. route de Vitry-le-François à Dijon 6. magasin aux charbons
2. chemin de la forge 7. magasin à fer
3. l'Aube 8. roues
4. logements des forgerons 9. chambre à four et rang-à-porcs
5. forges  

 

1849 : Charles-Louis Harlé d'Ophove, propriétaire de La Forge du Bas à Clairvaux

   En 1849, le site appartient à la famille Harlé d'Ophove qui possède aussi la forge haute située en amont sur le cours de l'Aujon.
Les deux usines sont entrées dans la famille en 1811 et 1815. Elles sont alors vendues par les frères Quillard, qui les avaient acquises comme biens nationaux en 1791, à Jean-Marie Harlé d'Ophove, député, receveur général des finances, chevalier de la Légion d'honneur, époux de Marie-Louise-Eugénie Parent.
Harlé est l'un de ces nobles, qui aux côtés de bourgeois, relancent l'activité métallurgique auboise éteinte depuis le XVIe siècle en liaison avec les régions voisines de Côte d'Or et de Haute-Marne. Il profite du contexte favorable bonne conjoncture de la première moitié du XIXe siècle, exploitation des ressources locales en bois, minerai de fer et force hydraulique, accès privilégié au marché parisien en constant élargissement, attrait pour le fer fabriqué au charbon de bois.
Pourtant en 1832, la forge basse ne va pas fort. En 1834, ses deux forges et quatre feux produisent 80 tonnes de fer au bois mensuelles, vendu 430 F la tonne. Le site emploie 40 forgerons, payés de 50 à 75 F par mois. Forges basse et haute sont arrêtées en 1835. En 1837, Jean-Marie Harlé est autorisé à construire deux hauts fourneaux à la forge haute. Le charbon de bois est fourni par ses forêts et les coupes des forêts domaniales. Le minerai de fer provient de la vallée de la Blaise, de la plaine de Chateauvillain. Une société Harlé & Cie, maîtres de forges à Riaucourt (Haute-Marne) est attestée à cette date. Cette amorce de concentration répond certainement aux besoins nés du développement du site et au souci d'être présent sur les sites de production de matière premières.

   En 1838, Charles-Louis-Marie-Eugène Harlè d'Ophove, pair de France, chevalier de la Légion d'honneur, et son épouse Louise-Marie-Joséphine Wartelle d'Herlincourt, co-héritent des forges avec les Lafond. Harlé est le neveu, du côté paternel, de l'épouse de Narcisse Lafond, pair de France, régent de la Banque de France et chevalier de la Légion d'honneur. il est receveur général des finances du Pas-de-Calais et membre du Conseil général de ce département ce qui l'oblige à résider à Arras. De fait, il habite plutôt à Paris, 23 rue de l'Université, ou à Clairvaux.
L'héritage fait, Charles-Louis Harlé d'Ophove et les Lafond sont autorisés à construire deux hauts fourneaux à la forge haute pour la fusion du minerai de fer et à reconstruire la fonderie de la forge basse. Elle comporte trois feux d'affinerie, les appareils produisant l'air chaud soufflé ainsi que la compression et le martelage, un atelier de fonderie à la houille avec les équipages et cylindres nécessaires pour refendre le fer en verges de toutes les tailles. En 1841, les deux feux d'affinerie de la forge haute consomment 20 000 hl de charbon de bois et produisent 500 tonnes de fonte. Les trois feux d'affinerie de la forge basse consomment 30 000 hl de charbon de bois et produisent 750 tonnes de fonte. Les deux fours à réverbère à la houille de la fenderie consomment 9 000 hl de houille et produisent 900 tonnes de fer à fendre. Le charbon de bois provient des forêts de Harlé dans l'Aube et la Haute-Marne et de forêts domaniales ou privées. La houille provient de Saint-Étienne et Épinac.
Harlé d'Ophove recourt ici aux techniques nouvelles utilisant la houille, adoptant le procédé mixte, dit méthode champenoise dans laquelle les hauts fourneaux sont chauffés au bois et la fenderie à la houille. L'usage de cette dernière est une nécessité vu la concurrence qui existe pour la consommation du bois. Lorsque les frères Ravelet, propriétaires d'une forge à Grancey-sur-Ource, veulent lui adjoindre un haut fourneau, ils essuient un refus des autorités au motif qu'ils vont consommer le bois dont ont besoin les habitants de cette région de vignobles pour la fabrication des échalas. Les mêmes autorités rappellent à cette occasion que l'usine à fer de Mussy-sur-Seine, confrontée aux mêmes protestations, n'a pu ouvrir qu'à condition de consommer de la houille. Le coût élevé du transport de cette matière première est compensé par la faiblesse des coûts d'exploitation autorisé par l'appel à la main d'œuvre rurale.
En 1844, Harié d'Ophove, désormais seul propriétaire, demande aux autorités compétentes le maintien de l'activité de ses forges. À cette date, il possède aussi le haut fourneau des D'Huys, commune de Montheries (Haute-Marne), ravitaillé en fer par la Blaise et par le chemin de fer de Chaumont et Vendeuvre.
En 1845, Harlé d'Ophove afferme la forge basse et la forge haute à Bougueret, Martenot & Cie, maîtres de forges à Sainte-Colombe (Côte d'Or) et propriétaires de la Société des Forges de Châtillon et Commentry fondée en 1847. Dès 1850, ces derniers souffrent de la mévente et abaissent la production. La reprise de la fabrication des barreaux de tréfilerie ne donnant que des résultats médiocres, ils n'achètent pas de matière première et le chômage sévit au début de 1851. Les marteaux sont démontés et la forge basse sert à fabriquer des sabots. En effet, Bougueret, Martenot & Cie ont, semble-t-il, sous loué à Hutinel, Bralet & Cie en attendant l'expiration de leur bail, fin 1852.
Le site passe en 1859 au vicomte Roger du Manoir qui y transfère sa forge à l'anglaise créée en 1845 à La Villeneuve-au-Chêne.

Forge dite de Saint-Bernard, près de Clairvaux (1861)
Propriétaire : Roger du Manoir & Cie
Plan Jean-Louis Humbert d'après Arch. dép. Aube, S 830


1. route de Vitry-le-François à Dijon 7. turbine
2. garde-barrière 8. ateliers d'ajustage
3. passage à niveau 9. anciens bâtiments
4. voie ferrée de Paris à Mulhouse 10. nouveaux bâtiments
5. l'Aube 11. chemin
6. forge 12. maison de maître

 

1861 : Roger du Manoir, propriétaire de la Forge dite de Saint-Bernard, près de Clairvaux

Dérivation de l'Aube et bureaux (XIXème)

   En 1861, le site appartient au vicomte Roger du Manoir (1809-1869), riche aristocrate lié à la famille Pavée de Vendeuvre.
Roger du Manoir se préoccupe de métallurgie depuis 1837. Il exploite le minerai de fer de Champ-sur-Barse et de Vendeuvre. Avec sa mère, la comtesse Pavée de Vendeuvre, il fonde un haut fourneau et une forge à Vendeuvre, une autre forge puis deux hauts fourneaux à La Villeneuve-au-Chêne. En 1845, il afferme la forge de Beaulieu. Une société Du Manoir & Cie exploite les sites, sans rivaliser avec Bougueret, Martenot & Cie, maîtres de forges châtillonnais, propriétaires de la puissante société des Forges de Châtillon-Commentry qui contrôle dans l'Aube les usines de Clairvaux, Plaines et Mussy-sur-Seine.
Dès 1845, Roger du Manoir utilise les nouvelles techniques métallurgiques et installe une forge anglaise à La Villeneuve-au-Chêne. Les hauts fourneaux fonctionnent au coke et les machines (soufflets, martinets, laminoirs) sont mues à la vapeur qui vient en complément de la force produite par une roue hydraulique. Les 150 ouvriers produisent 600 tonnes de fer par trimestre.

   En 1859, Roger du Manoir décide le transfert de sa forge de La Villeneuve à Clairvaux sur un cours d'eau plus puissant que la Barse. Il achète la forge basse 60 000 F, verse 10 000 F et étale le reste du paiement sur 4 ans.
En fait, dès 1860, il transforme totalement les lieux et occupe les deux rives de l'Aube en acquérant 2,21 ha supplémentaires. Le transfert d'un site à l'autre se déroule en 1861. L'usine, située à 600 m de la station du chemin de fer de Paris à Mulhouse, utilise l'eau comme force motrice principale et la vapeur en auxiliaire grâce à trois machines à vapeur d'une puissance de 79 cv. Elle est mise en activité en juin 1862 avec 80 ouvriers.
Les installations comprennent trois parties. Rive gauche, la nouvelle forge, 60 m sur 54, possède trois travées. La première abrite deux fours à réverbère de chaufferie à la houille avec chaudières horizontales, quatre fours à puddler à la houille dans lesquels la fonte en fusion est longuement manipulée avec des scories oxydantes pour la débarrasser de son carbone et la transformer en fer. Les fours sont réunis en un massif unique au centre duquel se dresse la chaudière verticale. La deuxième travée abrite une presse à cingler et quatre trains de laminoirs en ligne venus d'Angleterre : un train de cylindres dégrossisseurs et trois trains de cylindres finisseurs. Une machine horizontale de 70 cv, une machine dite petit cheval, deux turbines de 150 et 12-15 cv fournissent énergie nécessaire. La troisième travée accueille les ateliers et deux cisailles. Rive droite, les anciens bâtiments de la forge basse abritent les ateliers d'ajustage et une roue de 15-20 cv. On y trouve aussi onze petites maisons pour le régisseur et les ouvriers ainsi que les bâtiments administratifs. Trois ponts relient les installations.
Cité ouvrière près de la voie ferrée La nouvelle forge consomme 5 000 tonnes de fonte au bois par an, provenant des hauts fourneaux de La Villeneuve et des usines haut-marnaises de Roger du Manoir, mais aussi des gueuses importées de Lorraine, et 4 000 tonnes de houille venue de Prusse, de Belgique et de France. Elle produit 4 000 tonnes de fer destiné au commerce de Paris et des départements voisins fers de fonte au bois laminés et corroyés, fers travaillés destinés aux chemins de fer. Faute de pouvoir réduire le prix de revient des matières premières, du Manoir réalise une plus-value sur les produits finis.

   L'exploitation de la nouvelle usine est affermée. L'ancien directeur, Villejean, cède la place à une société permissionnaire Léon Verdy-Royer établie à Troyes et enregistrée à Paris. Léon Verdy est entrepreneur de travaux à Bar-sur-Seine. Cyrille Royer-Houzelot est négociant, quai des Petites Tanneries à Troyes. En 1863, Royer devient seul fermier après le décès de Verdy. Il fonde une société Royer-Houzelot & Cie qui exploite aussi les hauts fourneaux de La Villeneuve-au-Chêne.
En 1864, Roger du Manoir se retire des affaires. Il a beaucoup emprunté pour la mise en route des installations performantes de la nouvelle forge. Son passif hypothécaire avoisine 500 000 F, alors que la valeur des immeubles qu'il possède n'atteint que 685 000 F. Or la conjoncture se détériore au début des années 1860. Les minières s'épuisent et leur coût d'exploitation grandit. Par ailleurs, la fonte au coke triomphe. L'ouverture des frontières joue dans le même sens le traité de commerce de 1860 amène sur le marché des fontes anglaises moins chères que les fontes auboises. Les forges de Châtillon-Cité ouvrièreCommentry connaissent elles aussi des difficultés.
La forge reste la propriété de la famille du Manoir qui continue de l'affermer à Royer-Houzelot. Celui-ci, qui a prêté 220 000 F à Roger du Manoir en 1860-1861, est l'un de ses principaux créanciers. À la mort de Roger du Manoir et de sa mère, ceux-ci réclament leur dû, tant auprès de la veuve du premier que de l'héritier de la seconde. Ces derniers doivent vendre les hauts fourneaux de La Villeneuve-au-Chêne et la forge Saint-Bernard de Clairvaux. Celle-ci est achetée 140 000 F par Royer-Houzelot le 20 août 1873. 24 hypothèques d'un montant de 540 000 F pèsent sur le bien acquis et il lui faut toute l'année 1874 pour remplir les formalités permettant leur purge qui n'interviendra, comme le règlement aux du Manoir, qu'en 1877.

Les forges Saint-Bernard (1881)
Propriétaire : Royer-Houzelot, Ragon & Cie
Plan Jean-Louis Humbert d'après Arch. dép. Aube, M 1322


1. cité ouvrière 12. forge Saint-Bernard
2. maison de maître 13. pointerie et tréfilerie
3. voie ferrée de Paris à Mulhouse 14. fonderie
4. garde-barrière 15. halle à charbon
5. passage à niveau 16. bureaux
6. route de Vitry-le-François à Dijon 17. préparation des traverses de chemin de fer
7. chemin de la forge
8. l'Aube 18. cantine
9. rivière de décharge 19. jardins
10. déversoir 20. prés
11. canal 21. terres
  22. bois

 

1881 : Cyrille Royer-Houzelot, propriétaire des Forges Saint-Bernard

   En 1881, le site est la propriété de l'ancien négociant troyen, Joseph-Cyrille Royer-Houzelot (1817-1885). Exploitant de l'usine depuis 1862, il l'acquiert en 1873 en tirant profit des embarras financiers du propriétaire précédent.
À cette date, les Forges Saint-Bernard, reliées au chemin de fer de l'Est, s'étendent sur environ 5 ha auxquels il convient d'ajouter 5 ha de terres, prés et marais au sud de l'usine. L'énergie nécessaire à celle-ci provient d'une turbine de 150 cv, d'une machine à vapeur de 60 cv pour la mise en mouvement des trains de cylindres et d'une petite turbine de 15 cv pour le fonctionnement des pompes d'alimentation en eau et celui des ateliers. Le 19 juillet 1873, une chaudière explose faisant 12 morts et 13 blessés.
La forge comprend toujours quatre fours à puddler, deux fours à réchauffer et quatre trains de laminoirs. Elle comporte aussi une forte cisaille en fonte avec son mouvement. Le site montre par ailleurs une tréfilerie et une pointerie, des ateliers d'ajustage, de maréchalerie, de menuiserie, de tournerie avec moteur hydraulique de 40 cv. Des dérivations de l'Aube et des réservoirs servent à régler les eaux et à les introduire sur les moteurs. Des ponts et des chemins servent à la desserte des mines. Des logements d'ouvriers et d'employés côtoient les bâtiments d'exploitation.

   Les affaires sont prospères et les effectifs employés atteignent 150 personnes, puis 200 et même 300 à la fin des années 1870.
Les forges et laminoirs de Clairvaux produisent des fers laminés et spéciaux et se font une spécialité des cercles et feuillards, des fers de Suède pour clous à cheval, taillanderie et lames de scie. Pour écouler ces marchandises, Royer-Houzetot ouvre en 1874 une maison de commerce à Paris, faubourg Saint-Martin.
En 1874, Royer agrandit ses installations. Il loue la pointerie et la tréfilerie de la rive droite aux Perrot, fabricants de clouterie résidant aux forges. Au moyen de sa voie ferrée, il leur assure contre paiement le transport des matières premières et gratuitement celui des produits finis. En 1875, Royer loue l'ancienne forge du haut pour créer une tréfilerie. La même année, il baille à Jacob Gallas une halle nouvellement construite aux forges Saint Bernard, près de la voie de chemin de fer, pour y établir une fonderie. Celle-ci est raccordée à la voie ferrée de l'usine.

   Au milieu des années 1870, Royer-Houzelot recentre son activité sur Clairvaux. La société en nom collectif et commandite Royer-Houzelot, Guillemin & Cie, au capital de 1 200 000 F, qu'il a créée en 1872 pour exploiter la grande forge de Marnaval, la forge de Clairvaux et le haut fourneau de Wassy, passe en effet sous le contrôle de Louis Robert-Dehault et d'Alexandre et Émile Giros, qui la transforment en 1874 en Société Anonyme des Forges de Marnaval au capital de deux millions. Royer se contente dès lors d'exploiter les forges Saint-Bernard à la tête de Royer-Houzelot & Cie, la société qu'il a fondée en 1863. En 1876, Hoyer s'associe avec son gendre Henri Ragon, maître de forges à Sainte-Fontaine, en Moselle allemande. Le capital de leur société en nom collectif Royer-Houzelot et Ragon atteint 600 000 F. En 1878, la raison sociale devient Royer-Houzelot, Ragon & Cie, lorsque l'une des filles Royer devient commanditaire, après son mariage avec l'industriel bonnetier troyen Henri Régnier.
Au début des années 1880, les effectifs de l'usine baissent du fait de difficultés liées à la concurrence étrangère et à la cherté des transports. Malgré la reprise de l'activité, ils se maintiennent autour de 250 personnes. En 1881, les forges disposent de six fours à puddler, de trois fours à réchauffer, d'un marteau à vapeur, de trois laminoirs, de deux moteurs hydrauliques de 165 cv et de sept machines à vapeur d'une puissance de 150 cv. Elles utilisent 6 279 tonnes de houille pour traiter 6 279 tonnes de fontes et ferrailles qui produisent 5 136 tonnes de fers spéciaux d'une valeur de 1 123 961 F. Ils sont surtout destinés aux chemins de fer. Royer-Houzelot accueille d'ailleurs sur son site Caret Frères & Cie, société mancelle spécialiste du traitement du bois à l'huile lourde de goudron pour la préparation des traverses de voies ferrées.
Lors du décès de Royer en 1885, les affaires sont moins florissantes. Ragon poursuit cependant l'activité sous une nouvelle raison sociale : H. Ragon & Cie, société en nom commun et commandite. En 1890, les besoins en capitaux devenant pressants pour la relance de l'usine, Ragon élargit son capital en admettant de nouveaux commanditaires pour 120 000 F. Mais les difficultés s'accumulent. En 1892, Ragon crée une SA des Forges de Saint-Bernard qui décide l'émission de 750 000 F d'obligations destinées à éteindre le passif et à servir de fonds de roulement. Il est trop tard. La faillite et la saisie mobilière sont prononcées en 1894 et les installations vendues à Louis Gasne, industriel parisien qui va relancer l'activité.

  Les Établissements L. Gasne, Maître de forges, 83 rue du Faubourg du Temple à Paris possèdent hauts fourneaux, fonderies et ateliers de constructions à Tusey près de Vaucouleurs (Meuse). Médaille d'or à l'Exposition universelle de 1889, ils sont spécialistes de fontes moulées en tous genres, de fontes d'art et d'ornement, de statues profanes et religieuses, de groupes décoratifs, de fontaines monumentales, de candélabres, de fontes pour constructions, chauffage, jardins, etc., de la fonte mécanique. Ils ont exécuté les fontaines de la place de la Concorde et proposent en vain un de leurs modèles pour la fontaine décorative que la ville de Troyes érige en 1897 avec le legs fait par Désiré Argence, son ancien maire.
Louis Gasne s'installe sur place et poursuit une activité qui n'a pas cessé du fait des problèmes de trésorerie de Ragon. Les annonces parues dans la presse locale lors de la vente des forges soulignent d'ailleurs qu'elles sont en pleine activité et donnent d'importants bénéfices. Gasne s'appuie sur un directeur : Gauthier jusqu'en 1897, puis Lhomme (1898-1905), Danchin (1906-1907), Rateau (1908-1913) et Allagnier à partir de 1914. Il s'appuie aussi sur un ajusteur, un fondeur, un charpentier et un économe, ayant en charge les différents secteurs d'activité de l'usine.

  Vers 1898, une fonderie de fonte de deuxième fusion avec deux cubilots est installée. À cette époque, l'industrie sidérurgique prend une importance considérable dans l'Est du fait de la mise au point du procédé Thomas pour la fabrication de l'acier par soufflage au convertisseur. Louis Gasne redoute que son site aubois ne rencontre des difficultés, et décide d'abandonner peu à peu les productions courantes pour développer le laminage de profilés spéciaux, servant entre autres de moulures dans le bâtiment.
Entre 1900 et 1905, il abandonne tréfilerie, pointerie, puis fonderie pour se consacrer aux petits profilés en acier. Les fours à puddler disparaissent et les forges se spécialisent de plus en plus dans la transformation de billettes en provenance des aciéries de l'Est.
En 1902, Gasne installe une nouvelle machine à vapeur. Son affaire prospère car il est le seul en France à produire des profilés spéciaux : elle occupe plus de deux cents ouvriers. Il reçoit la Légion d'honneur en 1907, puis érige, avant la guerre, son exploitation en Société anonyme des Forges de Clairvaux.
Après le conflit, le hameau des Forges reste uniquement constitué par le personnel de l'usine. Tous les immeubles appartiennent à la Société des Forges. On compte cent-trente logements ouvriers abritant de six cent-cinquante à sept cents personnes, une boulangerie, une boucherie. Cantine et école subsistent. Les deux tiers des élèves fréquentant cette dernière sont enfants d'ouvriers et d'employés, le tiers restant provient des écarts de Longchamp. Le village industriel, devenu véritable cité patronale, subit un paternalisme pesant même si l'on ne trouve sur place que la direction technique.

  L'activité des forges, devenues Laminoirs de Clairvaux - rachetés en juin 2000 par India, groupe italien, leader mondial de la ferronnerie d'art - perdure jusqu'en 2002, témoignant d'une longue adaptation aux besoins du marché. En 2001, la société, déficitaire depuis une dizaine d'années, est placée en redressement judiciaire. En janvier 2002, le tribunal de commerce de Troyes prononce la liquidation de l'entreprise et sa fermeture. Depuis 2001, la direction avait encouragé les départs volontaires et entamé une vingtaine de procédures de licenciements. La déficience du repreneur India laisse 66 employés au chômage. En 2003, l'usine est acquise par un homme d'affaires algérien. Les pelleteuses entrent en action. Mais en 2006, l'achat n'est toujours pas acté car un doute subsiste sur l'utilisation du site. M. Bensalem, le nouveau propriétaire, a monté deux sociétés civiles immobilières : Les Deux Rives pour créer un centre touristique, Baraka, pour récupérer les métaux. Le démontage se poursuit et les cylindres vont partir vers l'Algérie.

Relancer une activité industrielle sur le site n'est guère possible : le souci de la protection de l'environnement et les exigences de la Drire font qu'il n'y aura pas d'autorisation avant longtemps. Reste la chute d'eau, élément non négligeable qui risque de subsister sous la forme d'une micro-centrale, vu l'évolution actuelle des besoins énergétiques.

Rien n'a été envisagé pour la sauvegarde du patrimoine bâti, écrit ou technique. Un site industriel quasi millénaire à l'histoire prestigieuse est menacé de disparition et d'oubli.


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Journaux L'Est-Éclair et Libération Champagne du 11 mai 2003

Cycle Connaissance de l'Aube
visite du 7-Vl-2000
Dossier réalisé par Jean-Louis Humbert
Animation histoire-géographie
CDDP de l'Aube
juin 2000
Remerciements à M. Giroudineau
Directeur de l'usine des Forges Saint-Bernard