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L'affirmation de la bourgeoisie
Un cadre pour la vie bourgeoise
Un témoignage de réussite
Les maisons bourgeoises, y compris patronales, construites
après 1850 conservent, par-delà leur aspect cossu et massif, des allures
plutôt modestes. On est loin du "château", qualificatif utilisé par les
ouvriers pour désigner les demeures d'entrepreneurs d'autres régions industrielles,
lesquelles entrent effectivement dans cette catégorie de constructions
(9).
Il faut cependant manifester, lorsqu'on est entrepreneur, sa réussite
et affirmer son prestige sur les concurrents, bref montrer la richesse
acquise.
L'aisance matérielle caractérise en effet la bourgeoisie entrepreneuriale
ou commerçante, même si de gros écarts existent entre le patron de manufacture
et le petit bonnetier, entre le négociant en gros et l'épicier. Mais plus
que l'argent, "c'est l'usage qui en est fait qui consacre le bourgeois.
il lui faut paraître et se conformer aux usages, au train de vie du milieu"
(10). Dans la maison, par exemple,
bâtie en bordure des nouveaux boulevards et des promenades qui ont remplacé
les fortifications, ou dans le nouveau quartier de la rue de la Paix.
Ces localisations sont pratiques car on peut y construire plus grand que
dans le vieux Troyes. Elles se caractérisent aussi par un calme qui n'est
pas sans rappeler la campagne. Calme auquel s'ajoute le chic d'une installation
dans les quartiers au goût du jour. "Les boulevards Gambetta et Victor
Hugo possèdent encore les témoins de cet engouement, mais aussi la rue
Argence" avec les maisons Vignes (1868), Poron-Millot (1864)
à l'entrée de la rue Grosley ou la maison Prin-Relin au numéro 1 (11).
Certaines demeures possèdent belle allure. Ainsi, celle qui est sise 42,
boulevard Victor Hugo, qui appartient à Charles Buxtorf et Camille Journé,
importants industriels, est jugée digne d'accueillir la préfecture provisoire
après l'incendie qui ravage et met hors service les locaux préfectoraux
le 7 mai 1892. Cela sans que naisse pour autant un habitat et un style
attaché aux industriels. Ces derniers achètent d'ailleurs souvent des
maisons déjà existantes (12). Ainsi
l'imposante maison sise 2, rue Grosley, est bâtie par un tanneur en 1868,
avant d'abriter les membres de la famille de banquiers G. Vignes et Cie,
alliée en 1884, puis associée en 1896 aux Raguet, industriels du textile,
dans la société Raguet fils et R. Vignes (13).
Un témoignage d'aisance cossue
Des maisons de maîtres se dégagent le goût du confort et du luxe, une
aisance certaine et avouée.
L'espace caractérise la propriété. La demeure est entourée d'un parc plus
ou moins vaste, ceint d'un mur et de grilles importantes côté rue. Ces
dernières, soutenues par deux piliers de brique, surmontés d'un élément
de pierre décoratif en débord, signalent à coup sûr la maison bourgeoise.
Des communs peuvent occuper les angles de la propriété donnant sur la
voirie. La rue Ambroise Cottet recèle de nombreux exemples de demeures
de ce style.
L'intérieur comporte de nombreuses pièces. Chacune d'elles est plutôt
petite mesurée à l'aune du sens contemporain de l'espace domestique. Reste
qu'elles répondent aux règles nouvelles de l'hygiène, du confort moderne
et de l'utilité pratique. L'organisation du plan même de la maison répond
à ces exigences. La cuisine et ses dépendances, la salle à manger, l'office,
le salon avec ses éventuelles succursales que sont le boudoir, le fumoir,
la salle de billard occupent le rez-de-chaussée. Les pièces consacrées
aux besoins privés, la chambre à coucher avec son cabinet de toilette
ou sa salle de bain, sont séparées de celles destinées à recevoir le public.
Ces maisons disposent souvent du gaz d'éclairage et de chauffage. Mais
pour le chauffage du salon et des chambres, la préférence reste longtemps
au bois, brûlé dans des cheminées dont la vocation n'est pas uniquement
décorative. La maison permet aussi avec ses salons de réception et son
personnel de tenir son rang, non point de façon tapageuse, mais dans la
discrétion (14).
La maison Roux, 27, avenue Anatole Rance, bâtie par un industriel de la
filière textile, résume bien ces exigences de confort et de discrétion.
Elle déploie autour du hall de son rez-de-chaussée un salon, un bureau
et une salle à manger. Les deux étages abritent chacun quatre chambres.
Au premier, trois d'entre elles disposent d'un accès aux deux salles de
bain. Au second, toutes possèdent un lavabo (15).
Des annexes à la campagne
Les entrepreneurs bonnetiers, s'ils montrent une certaine
discrétion dans leur train de vie urbain, possèdent, loin des regards
des citadins, de très belles propriétés dans la campagne auboise, particulièrement
sur les rives de la Seine ou dans le pays d'Othe, havres pleins de charmes
dans la monotone plaine champenoise.
Les Herbin à Clérey, les Gillier à Villery les Delostal aux Riceys, les
Mauchauffée, les Tremblot et les Vignes à Chappes, les Raguet à Saint-Germain,
les Buxtorf à Saint-Benoît-sur-Vanne ou à Fouchères ou résident aussi
les Poron... disposent ainsi de vastes maisons de vacances familiales,
les voyages lointains n'étant longtemps guère de mise (16).
À l'extrême fin du siècle, la bourgeoisie, au lieu de rester dans ses
propriétés de campagne, se met à voyager. La vogue des plages de Normandie
se répand dans ses rangs.
Des beaux quartiers pour la bourgeoisie
Sortir de la vieille ville
Au seuil de la deuxième moitié du siècle, l'habitude
se prend de s'installer en dehors de la vieille ville afin d'y trouver
le calme et l'espace offerts par une campagne encore très présente aux
portes mêmes de la cité.
Les faubourgs sont alors le refuge de la bourgeoisie urbaine des capacités,
des affaires ou de l'industrie. Ainsi s'érigent des habitations très cossues
sur les boulevards et au-delà, du côté de Saint-Martin, des Charmilles,
de Saint-André, du faubourg et de la commune de Sainte-Savine. Le faubourg
savinien attire car il permet quasiment d'être à la campagne à deux pas
de la ville. Quant à Sainte-Savine qui garde longtemps une activité agricole
(17), elle possède de belles maisons
de maître dans les rues de sa partie sud-ouest qui correspondent, avant
1914, à la limite ville-campagne. Les grandes maisons bourgeoises sont
aussi disséminées dans les communes (Saint-Julien-les-Villas, Saint-Martin
) d'une agglomération qui ignore longtemps la ségrégation et la fonctionnalisation
de l'espace.
Au cours de la deuxième moitié du siècle, le quartier
Saint-Martin prolonge le riche quartier haut de la vieille ville. Irrigué
par la rue de la Paix, il développe, sur des terrains vagues ou mal occupés,
un habitat aisé assez homogène. L'extension du quartier haut reflète la
mise en place d'une société où s'affirme une bourgeoisie riche et puissante.
Les ouvriers y sont sous-représentés. À l'inverse, les riches commerçants,
les membres des professions libérales, les cadres, les négociants et les
industriels du textile y sont sur-représentés. Par ailleurs, les usines
présentes rue de la Paix affirment la puissance des industriels et les
rapports sociaux imposés dans la ville (18).
Les patrons d'industrie, relayés par les banquiers locaux, se situent
au sommet de la hiérarchie bourgeoise. Ainsi les entrepreneurs de bonneterie
forment un groupe d'une vingtaine de famille, très liées les unes aux
autres par des mariages calculés assurant la stabilité de lignées neuves,
la bonne marche des affaires et le contrôle de la totalité de la filière
de production. Ils dominent la société troyenne et savent se renouveler
en s'ouvrant aux ingénieurs. La petite et la moyenne bourgeoisie cherchent
à les imiter en veillant à l'éducation de ses enfants, en cultivant le
sens de l'épargne et du placement avisé et en habitant les beaux quartiers.
Profiter des efforts municipaux en matière d'urbanisme
Le nouveau quartier bénéficie, directement ou indirectement,
des efforts urbanistiques des municipalités successives.
Depuis l'époque de la monarchie de Juillet, les édiles recherchent un
aménagement judicieux des quartiers, des rues, des places et des jardins
publics pour rendre la ville plus saine et plus belle. De 1831 à 1842,
la destruction des portes et des anciennes fortifications donne de l'air
à la ville mais lui ôte du pittoresque.
Sous le Second Empire, les plans d'alignement élaborés pour certaines
rues concernent prioritairement les nouveaux quartiers aisés. Le boulevard
Gambetta et le Mail du Cirque sont aménagés. La rue de la République permet
aux habitants du nouveau quartier de la Paix un meilleur accès au centre
ville. Sur les espaces libérés par la destruction des remparts le long
de la Vallée suisse ou du Jardin de Chevreuse, les services municipaux
veillent au plan et au dessin des maisons que les acquéreurs souhaitent
bâtir et veillent du coup à la qualité des constructions et à l'urbanisme
du quartier (19).
Les
jardins publics (20), payants et réglementés,
aménagés sur le tracé des anciens remparts nord-ouest offrent le dimanche
aux enfants des familles bourgeoises et à leurs parents des possibilités
de promenades. Le prix d'entrée en exclut les habitants des quartiers
populaires. Ces derniers supportent, par ailleurs, mal la domestication
de l'espace des jardin paysagers et leurs nombreux interdits. Ils préfèrent
la rue, les guinguettes, la pêche à la ligne et le jardinage. L'arrivée
d'acquéreurs aisés aux alentours des jardins conforte la ségrégation sociale.
A partir de la IIIè République, la quiétude des lieux n'est plus aussi
totale pour les habitants des riches demeures. Les jardins s'ouvrent aux
petits métiers et sont de moins en moins un lieu à part. Pour assurer
la pérennité de leur fréquentation, les jardins doivent en effet être
attractifs et ouverts au plus grand nombre. En 1889, le jardin du Rocher,
reçoit un kiosque à musique, très élégant dans sa forme et sa décoration,
offert par Brissonet, ancien ouvrier bonnetier devenu fabricant. Destiné
à des musiciens dont la mission est de charmer les promeneurs, il témoigne
aussi de l'émergence du mobilier urbain. Kiosques, candélabres, bancs
publics, vespasiennes, s'ils répondent à des soucis utilitaires, veulent
en effet dans l'esprit de leurs promoteurs mettre aussi de la beauté dans
la rue. À la lin du XIXè siècle, les aires de jeux se multiplient dans
les jardins. Les enfants occupent désormais un cadre voué à devenir "grand
public".
L'ouverture, en 1861, du Lycée de Garçons, à l'emplacement
de l'ancienne gare (21), facilite
la fréquentation, par les adolescents issus des beaux quartiers, du seul
établissement d'enseignement secondaire de la ville (22).
La rénovation du Théâtre Municipal en 1859 met à la
disposition de leurs parents, à proximité immédiate de leurs domiciles,
une salle reconstruite et modifiée en ayant le souci des spectateurs.
L'extrémité du mail de Preize accueille aussi un cirque de bois à partir
de 1861. Détruit par un incendie en 1892, il est remplacé entre 1903 et
1905 par un cirque de pierre qui accueille une clientèle plus populaire.
Depuis 1878, la présence d'une caserne de cavalerie,
dans l'espace compris entre la rue de la Croix Blanche et la rue de la
Paix, apporte au quartier un prestige certain. En 1889, le casernement
est baptisé quartier Songis du nom d'un général né à Troyes en 1761 et
disparu en 1809 (23).
Des
patrons proches de leurs entreprises
Une proximité constante au long du siècle
Le voisinage de la maison patronale et des ateliers
de production ou des bureaux commerciaux est de règle à Troyes, aussi
bien dans le textile que dans les autres branches d'activités. Mais, compte
tenu de la position dominante de l'industrie de la bonneterie à Troyes,
les entrepreneurs de ce secteur donnent le ton. Jusqu'aux années 1880,
les marchands-fabricants du quartier haut résident sur le site de leur
atelier ou fabrique. Quand, après cette date, les installations de production
sont transférées en dehors des limites du bouchon de champagne, sur les
terrains disponibles au-delà des anciens remparts, la tradition se perpétue.
Douine, rue des Moulins Brûlé, Huguenot, Marot, Vinot, rue de la Teillerie,
actuelle rue Jeanne d'Arc, GiIlier, Bazin, boulevard Victor Hugo, Raguet,
Gilbert et Lenhoff, boulevard du 14 Juillet, Vitoux, rue Gauthier, Bonbon,
Diot, rue Bégand, Herbin, rue Voltaire, possèdent des demeures sises à
proximité immédiate de leurs usines. D'autres ne s'en éloignent que de
quelques rues : Mauchauffée, Delostal, Lefèvre, Prévost, Rémy, Bauley.
D'autres enfin, choisissent le nouveau quartier de la rue de la Paix Poron,
Journé, Valton, Vignes (24). Les industriels
peuvent ainsi répondre facilement à d'éventuels problèmes et ne perdent
pas de temps en déplacements.
Une
proximité socialement apaisante
Les industriels ont aussi le souci d'afficher leur réussite
dans la construction d'une belle demeure à proximité des installations
qui en sont à l'origine.
Leur habitation peut être vue de tous, particulièrement le dimanche, lorsque
les Troyens entament le tour des mails qui constitue une de leurs grandes
distractions (25).
Les demeures des Villas Courtalon, Moderne ou Rothier, distinguent clairement
le patronat aux yeux des ouvriers qui viennent, du Quartier-bas, travailler
dans les usines voisines. Ils ne peuvent manquer de voir la richesse ainsi
étalée et s'en émouvoir.
Cette éventuelle exaspération est pourtant tempérée
par la proximité sociale qui est de règle à Troyes avant 1914. Longtemps
la ville ne compte ni quartiers industriels, ni zones résidentielles classiques.
Par ailleurs, les familles fortunées ignorent l'ostentation voitures ordinaires,
logements somme toute assez semblables à ceux des hauts cadres des usines.
Les patrons ne jouent pas de rôle politique, officiel ou officieux, même
si les municipalités troyennes successives n'ont jamais pu ignorer leur
pouvoir hégémonique (26). Ils participent
peu à la vie culturelle ou sportive locale. De surcroît, le patron, de
par sa résidence, est proche. Le dialogue peut s'engager avec lui sans
que cela dégénère en cortège se rendant au "château". Les antagonismes
sociaux sont ainsi moins marqués. Le temps n'est pas encore venu où les
maisons patronales seront la cible des manifestations ouvrières, comme
lors des durs mouvements sociaux des années 1920-1921.
Une localisation typique du développement industriel d'une ville ancienne
Dans
leur aspect et leur inscription territoriale, les demeures patronales
de Troyes ressemblent à celles des localisations industrielles développées
au XIXè siècle à partir de villes anciennes. Elles s'opposent ainsi aux
demeures édifiées dans les régions industrielles surgies ex-nihilo,
qui si elles utilisent les mêmes matériaux et recourent aux mêmes principes
architecturaux, se répartissent spatialement selon d'autres règles.
Ainsi dans le cas de la firme de bâches Saint Frères, développée dans
les localités de la vallée de la Nièvre, au sud d'Amiens. La première
demeure patronale, de brique et de pierre, est construite au cours des
années 1860 sur le site même de l'usine le "château rouge". Une
seconde demeure, de pierre, est érigée dans les années 1870 à proximité
de l'usine le "château blanc". Enfin, les Saint s'installent au
cours des années 1880 dans un château bâti à la campagne, loin des installations
productives et des ouvriers.
À la "Cité Déchelette dans le Lyonnais... la maison de maître fait
face à l'usine dont elle surveille l'entrée, mais elle a été rapidement
abandonnée pour servir de résidence au directeur, tandis que les Déchelette
se faisaient construire un immense parc sur la hauteur... A Noisiel, le
chocolatier Menier, s'il édifie son château à proximité de l'usine et
non loin de la cité ouvrière, le cache cependant aux yeux des curieux
: il est sur la hauteur de façon à dominer le site sans être vu" (27).
À
Gauraincourt, site des Aciéries de Longwy développé à partir de 1881,
la cité ouvrière est "en opposition avec les différentes unités linéaires
patronales établies à flanc de coteau, justifiées par la proximité des
lieux de production et la possession du terrain par les maîtres de forge"
(28).
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