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L'habitat
troyen (I) Article
écrit par Jean-Louis Humbert, |
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Introduction Au XIXè siècle, le département de l'Aube, encore essentiellement rural, se fait cependant remarquer par son activité industrielle. Les activités extractives sont nombreuses : fer, pierre et marbre, chaux, grès à paver, argile à tuileries, terre à creusets, blanc d'Espagne ou blanc de Troyes, eaux minérales. L'industrie métallurgique est présente : hauts-fourneaux de La Villeneuve-au-Chêne, de Vendeuvre et de Montigny-sur-Aube, forges de Clairvaux et de Dinteville, laminoirs et tréfilerie de Plaines. Mais l'industrie la plus importante est la fabrication des tissus de laine et de coton, et surtout de la bonneterie apparue au XVIIIè siècle. La fabrication de bas (1) et de gants remplace peu à peu le tissage de toile. Troyes qui exerce déjà des fonctions administratives, culturelles, éducatives et commerciales, évite ainsi le déclin industriel et s'affirme au cours du XIXè siècle comme cité de la bonneterie. Elle profite de la présence de filatures et de teintureries et des améliorations constantes apportées aux métiers par les inventeurs-mécaniciens locaux, dont les plus ingénieux sont Delarothière et Jacquin. Dans la première moitié du siècle, elle contrôle l'activité textile dispersée dans les campagnes par l'intermédiaire de ses marchands-fabricants et par la centralisation des transactions dans sa Halle à la Bonneterie (1837).
Dans la seconde moitié du siècle, Troyes devient, l'industrialisation aidant, la capitale de la bonneterie. Elle concentre un appareil de production industrielle qui atteint dès 1914 un niveau européen. Organisée en filière de production - mécanique textile, filature, tricotage, teinture, confection - la bonneterie troyenne se constitue en puissantes fabriques, capables d'élaborer leur stratégie aux niveaux national et international, et en petites et moyennes entreprises complémentaires. Troyes assure 15 % de la production textile champenoise en 1860 et 45 % en 1910. Elle assure 34 % du chiffre d'affaires de la bonneterie française en 1889 et 54 % en 1914. Elle est à cette date la capitale incontestée de ce secteur d'activité, réputée pour la qualité de ses produits, ce qui lui donne une place importante dans l'économie nationale. L'exode rural, faible tant que se maintient le système de la manufacture dispersée, finit par concentrer à partir des années 1890 près du quart de la population auboise dans l'agglomération constituée par Troyes, Sainte-Savine, Saint-André-les-Vergers, Saint-Parres-aux-Tertres, Saint-Julien-les-Villas, les Noès-pres-Troyes, La Chapelle Saint-Luc : 25 % en 1896, 26% en 1906 (3). La population troyenne passe de 38 169 habitants en 1872 à 55 531 en 1911. Elle travaille dans le tricotage et la confection à domicile.
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De sa réussite
industrielle, Troyes tire sa réalité et son originalité
urbaines. Les bas quartiers du centre ancien, mal aérés,
surpeuplés, deviennent ceux de la misère et portent au premier
plan une question du logement qui ne sera pas réglée avant
la deuxième moitié du XXè siècle.
Un
habitat À Troyes, pendant une grande parte du XIXè siècle, les habitants résident à l'intérieur du périmètre délimité par les remparts. La transformation de ces derniers en ceinture de boulevards ne change pas fondamentalement cette donnée. Un urbanisme ancien Un bâti traditionnel Au
XIXè siècle, une part importante du parc immobilier troyen
provient des siècles antérieurs. Le legs de ces derniers
se retrouve aussi dans les méthodes de construction de demeures
nouvelles. |
| Des
quartiers définis depuis longtemps
Troyes est assise dans une vaste plaine sur plusieurs bras de la Seine, dont beaucoup coulent dans des souterrains que recouvrent les rues et les maisons. Les quartiers inondables, de la partie sud-ouest/nord-est de la ville, couvrent une moitié du bouchon de champagne. Depuis 1805,
Véritable cours d'eau, il divise la ville en deux parties. A la fin du siècle, la population troyenne réside toujours dans tes limites du bouchon de champagne. Le Troyen habite le Quartier-haut s'il est aisé, le Quartier-bas est de condition plus médiocre. Le Quartier-haut,
de forme grossièrement triangulaire, doit son nom à son
altitude par rapport aux eaux de la Seine qui le met à l'abri des
inondations parfois importantes du fleuve. Les rues du Bourg neuf (actuelle
rue du Palais de Justice), des Lorgnes (actuelle rue Charbonnet), des
Buchettes (actuelle rue Claude Huez), le délimitent à l'ouest.
La rue du Marché au blé (actuelle rue Colbert), puis les
rues du Dauphin et de Croncels (actuelle rue Turenne), du Temple (actuelle
rue Général Saussier), de la Tannerie (actuelle rue Raymond
Poincaré) et Notre-Dame (actuelle rue Emile Zola) le délimitent
à L'est. La voirie y est plus tortueuse qu'ailleurs et ne profite
guère des premiers efforts d'urbanisme.
Morel-Payen persiste dans la même veine à propos du quartier du Gros Raisin:
Le Quartier-bas,
très humide, n'offre que des logements de misère à
la population ouvrière (8)
des filatures et des bonneteries qui s'y entasse. |
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Les logements
défectueux, sans être de véritables taudis, sont néanmoins
nuisibles à la santé physique et morale de leurs occupants
meublés surpeuplés, locaux dont l'éclairement l'insolation,
l'isolation sont insuffisants. L'air ne se renouvelle pas facilement,
le soleil entre peu. Dans ce cadre peu avenant, les locataires ne nettoient
guère. Les inspecteurs des établissements de bienfaisance
constatent années après années l'insalubrité
des locaux, Ils interdisent totalement ou partiellement la location de
certains logements, demandent l'agrandissement des fenêtres des
chambres, le rehaussement des planchers des rez-de-chaussée et
l'interdiction de louer des cabinets trop exigus. Un Bulletin du Syndicat
des Propriétaires de 1901 s'alarme de la situation car ses
adhérents ne parviennent pas toujours à louer leurs locaux.
Il leur recommande de réparer leurs immeubles, de veiller à
la propreté des cours, des couloirs et des appartements afin d'éviter
miasmes, humidité suintante et saleté.
Hors du bouchon de champagne et dans sa proximité immédiate, on trouve aussi quelques maisons en pans de bois, torchis et crépi. Elles peuvent être maisons populaires et maisons-ateliers crépies, ou demeures plus nobles habillées d'un placage de bois. Dans ces zones en extension au cours du siècle, la construction et les matériaux traditionnels sont progressivement abandonnés et l'on construit des maisons et des pavillons uniformisés par leurs matériau, pierre et brique, cette dernière jouant un très grand rôle décoratif.
Un
clivage entre les deux Les marchands du Quartier-haut Jusqu'au
milieu du siècle, le Quartier-haut accueille des commerçants,
mais aussi des patrons tisserands. Dans certaines rues du quartier, on
entend battre sans relâche les métiers à finette et
à toile de coton. L'industrie, comme dans le reste de la cité,
se moule dans les vieux cadres et n'étouffe pas un artisanat qui
reste très actif jusqu'au-delà du Second Empire. Les industries
de l'alimentation, du bâtiment et du vêtement prospèrent,
mais il s'agit encore d'industrie traditionnelle. La ville produit d'abord
pour se nourrir, se loger, s'habiller. L'autoconsommation reste le premier
facteur de croissance. Les industries qui vivent à l'aise à
l'intérieur de la ville sont, dans les années 1850, celles
qui peuvent se partager entre un grand nombre de petits entrepreneurs
et d'ouvriers à façon. À la fin du siècle, l'essor de la cité se fait surtout dans le prolongement des quartiers hauts en continuant à respecter les contraintes du clivage historique entre les deux rives de Seine et contribue à renforcer la différenciation des quartiers. L'industrie s'étend peu à peu hors des limites de la ville ancienne. Les grands établissements abandonnent le centre et la couronne des quartiers limitrophes s'industrialise fortement. Le Quartier-haut se voue de plus en plus aux activités administratives et commerciales. L'artisanat et le commerce évoluent. Comme dans les autres grandes villes, les voies nouvelles du centre attirent des magasins plus séduisants, de nombreux cafés, qui constituent pour les Troyens des centres attractifs. Mais le commerce de quartier reste bien vivant et les magasins d'alimentation se maintiennent partout le long des voies anciennes ou apparaissent le long des artères nouvelles. |
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Les ouvriers du Quartier-bas Au cours du XIXè siècle, la population ouvrière se concentre dans les quartiers bas. Elle y vit dans des conditions souvent difficiles et précaires qui perdurent jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (11). Cette situation résulte d'un ensemble de conditions qui tiennent à l'histoire du site et à l'évolution socio-économique de Troyes.
que la situation pourra être améliorée (14). L'industrialisation urbaine de l'activité bonnetière provoque des transferts de main d'uvre qui aboutissent pour partie dans le Quartier-bas. En effet, à la fin du siècle, le patronat urbain puise dans la population manufacturière dispersée et dans la population flottante des campagnes pour satisfaire ses besoins en main d'uvre. Les moyens de déplacement modernes, nés avec la révolution industrielle, accentuent la concentration urbaine en facilitant l'arrivée des migrants intérieurs. Population troyenne et auboise au XIXè siècle
Lorsque Troyes devient une grande cité textile, elle continue d'utiliser le parc de logements de la ville médiévale, désormais située au centre de la nouvelle couronne d'industries, pour accueillir la population rurale qui afflue dans les quartiers bas. Depuis le début du siècle, et jusqu'aux années 1850, celle dernière est surtout répartie de part et d'autre de la cathédrale et à l'extrémité sud-est de la ville, dans un quartier coupé de celui des Tanneries par la rue de Croncels et rattaché au populeux faubourg Croncels. |
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Durant cette période, le Quartier-bas héberge des bonnetiers,
des tisserands et des fileurs qui oeuvrent dans les moulins transformés
on usines le long du Meldançon, puis sur les dérivations de
la Seine, au nord-est et au sud-est de Troyes. Par la suite, il accueille
les employés des bonneteries et des filatures en plein essor dans
le reste de l'espace troyen. Lorsqu'en 1876, Troyes compte 1 995 ouvriers
dans 95 fabriques et 40 000 ouvriers qui travaillent à façon,
isolés ou réunis en petit nombre (15),
ils peuplent de plus en plus densément le Quartier-bas. Cette concentration spatiale résulte pour partie de l'égoïsme de la classe possédante. En effet, ce vaste quartier d'habitat populaire permet de loger à bon compte les ouvriers de la bonneterie qui, citadins de fraîche date, se contentent de conditions de vie extrêmement médiocres. La ville élude du coup la nécessité d'une politique du logement et ne songera à loger le peuple qu'après 1914-1918. Jusque-là, elle laisse le vieux quartier central à l'abandon et au délabrement puisqu'il est voué à l'habitat ouvrier. L'effort de construction est faible le Bureau d'hygiène de la ville ne recense que 259 logements neufs entre 1911 et 1944. L'afflux de populations dénuées de ressources, accélère la déchéance de logements déjà médiocres avant l'époque de l'industrialisation. Le surpeuplement engendre le taudis dans les vieux quartiers. Selon la Commission des logements insalubres, de nombreuses chambres et cabinets sont occupés par des familles de 4, 5 ou 6 personnes qui ne disposent que de 24 mètres carrés. Dans certaines cours s'entassent 20 ou 30 familles. L'insuffisance des revenus de certaines catégories influe profondément sur les conditions d'habitat car elle est incompatible avec des loyers élevés ou simplement normaux. Aussi condamne-t-elle bien des familles à vivre dans de vieux immeubles amortis de longue date et mal entretenus, donc à loyer très bas. Exemples de loyers à Troyes en 1900
Après la Première Guerre mondiale, 2 000 logements troyens sur 6 357 restent des taudis et la situation ne s'améliore que lentement.
Les ouvriers sont présents à tous les étages des immeubles. La ville ancienne montre précocement un zoning social favorisé par l'absence de grands immeubles, dans lesquels se côtoient, comme à Paris jusqu'à Haussmann, les différentes composantes de la société. On ne retrouve pas à Troyes la maison à étages, véritable pyramide sociale dans laquelle le concierge occupe le rez-de-chaussée, le noble le premier étage, le bourgeois le second, l'ouvrier le troisième, l'artiste peintre et l'ouvrière les mansardes sous les toits. Les ouvriers ont ainsi conscience de former un groupe à part. À l'étroit dans leurs garnis, et sans goût pour des intérieurs misérables, ils se retrouvent d'autant plus facilement dans la rue, les cafés, où ils se mêlent aux artisans et employés. Autant de lieux de sociabilité, de niveaux d'affirmation de l'identité sociale par opposition, autant de vecteurs d'intégration à un métier, un groupe social, un quartier. On ne quitte guère ce dernier. L'artisan et l'ouvrière travaillent à domicile. L'ouvrier n'a guère à se déplacer pour rejoindre les fabriques du Quartier-haut ou, plus tard, les usines créées au-delà de la ceinture des boulevards. L'identité sociale, construite sur les lieux de travail et dans les cercles de sociabilité, est confortée par la ségrégation géographique. La situation évolue très lentement jusqu'en 1914, malgré l'extension périphérique de la ville. À partir de 1899, l'ouverture progressive de trois lignes de tramway permet la desserte des faubourgs de Sainte-Savine et Croncels, des quartiers de la rue de Preize et des Marots. Elle répond aux besoins des grandes entreprises en matière de rapidité et de régularité des transports de la main d'uvre et facilite la décongestion et La désindustrialisation du centre, accentuée par la spéculation immobilière. Mais le mouvement est freiné par la résistance au déplacement des populations. Celles-ci répugnent à migrer vers les faubourgs, à aller travailler dans les grandes fabriques synonymes pour elles d'organisation stricte du travail et de forte discipline. L'espoir d'un meilleur logement est contrebalancé par la peur de perdre les réseaux traditionnels d'amitiés et de solidarité, l'appréhension de perdre son temps en déplacement et la crainte de se priver des possibilités d'amusements et de plaisirs du centre ville. Les faubourgs en développement n'accueillent guère d'ouvriers venus des quartiers bas.
Troyes, du fait de l'arrivée de nouveaux venus, souvent ouvriers du textile, a une structure de l'emploi particulièrement monolithique. Mais tout comme l'industrialisation n'a pas englouti la ville sous les usines, le capitalisme n'a pas transformé tous les urbains en ouvriers. L'artisanat et le commerce restent très présents. On compte de nombreux employés. Surtout, l'évolution de l'industrialisation exige une autre main d'uvre plus qualifiée, et de nouveaux emplois urbains, autant industriels que de services, sont créés. Cette population s'installe dans les nouvelles banlieues ouest et nord reliées au centre par le tramway et dans lesquelles installations industrielles et constructions bon marché se mêlent.
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