L'habitat troyen
de
l'industrialisation

(I)

Article écrit par Jean-Louis Humbert,
professeur agrégé d'histoire au collège Paul Langevin - Sainte-Savine

 

Introduction

Au XIXè siècle, le département de l'Aube, encore essentiellement rural, se fait cependant remarquer par son activité industrielle. Les activités extractives sont nombreuses : fer, pierre et marbre, chaux, grès à paver, argile à tuileries, terre à creusets, blanc d'Espagne ou blanc de Troyes, eaux minérales. L'industrie métallurgique est présente : hauts-fourneaux de La Villeneuve-au-Chêne, de Vendeuvre et de Montigny-sur-Aube, forges de Clairvaux et de Dinteville, laminoirs et tréfilerie de Plaines.

Mais l'industrie la plus importante est la fabrication des tissus de laine et de coton, et surtout de la bonneterie apparue au XVIIIè siècle. La fabrication de bas (1) et de gants remplace peu à peu le tissage de toile. Troyes qui exerce déjà des fonctions administratives, culturelles, éducatives et commerciales, évite ainsi le déclin industriel et s'affirme au cours du XIXè siècle comme cité de la bonneterie. Elle profite de la présence de filatures et de teintureries et des améliorations constantes apportées aux métiers par les inventeurs-mécaniciens locaux, dont les plus ingénieux sont Delarothière et Jacquin. Dans la première moitié du siècle, elle contrôle l'activité textile dispersée dans les campagnes par l'intermédiaire de ses marchands-fabricants et par la centralisation des transactions dans sa Halle à la Bonneterie (1837).

"Les voies de communication jouent alors un rôle important dans le transport de la matière venant du Havre pour le coton, de Normandie ou du Nord pour les filés et des articles acheminés vers les grandes villes françaises et étrangères. Si la voie ferrée sert principalement à transporter les textiles, le canal, en service dès 1846, permet d'acheminer les matériaux lourds, principalement le fer et la fonte, destinés à la fabrication des métiers conçus ou fabriqués dans l'Aube" (2).

Dans la seconde moitié du siècle, Troyes devient, l'industrialisation aidant, la capitale de la bonneterie. Elle concentre un appareil de production industrielle qui atteint dès 1914 un niveau européen. Organisée en filière de production - mécanique textile, filature, tricotage, teinture, confection - la bonneterie troyenne se constitue en puissantes fabriques, capables d'élaborer leur stratégie aux niveaux national et international, et en petites et moyennes entreprises complémentaires. Troyes assure 15 % de la production textile champenoise en 1860 et 45 % en 1910. Elle assure 34 % du chiffre d'affaires de la bonneterie française en 1889 et 54 % en 1914. Elle est à cette date la capitale incontestée de ce secteur d'activité, réputée pour la qualité de ses produits, ce qui lui donne une place importante dans l'économie nationale.

L'exode rural, faible tant que se maintient le système de la manufacture dispersée, finit par concentrer à partir des années 1890 près du quart de la population auboise dans l'agglomération constituée par Troyes, Sainte-Savine, Saint-André-les-Vergers, Saint-Parres-aux-Tertres, Saint-Julien-les-Villas, les Noès-pres-Troyes, La Chapelle Saint-Luc : 25 % en 1896, 26% en 1906 (3). La population troyenne passe de 38 169 habitants en 1872 à 55 531 en 1911. Elle travaille dans le tricotage et la confection à domicile.

"La bonneterie est la caractéristique essentielle de la vie troyenne à la Belle Époque, elle conditionne toutes les autres activités de la ville. Petites usines, ou plutôt ateliers, installés dans les quartiers neufs, au caractère encore familial, s'accompagnent d'un important travail à domicile. La bonneterie apporte à Troyes, à la veille de la Grande Guerre, plein emploi et prospérité vraiment exceptionnelles" (4).


De sa réussite industrielle, Troyes tire sa réalité et son originalité urbaines. Les bas quartiers du centre ancien, mal aérés, surpeuplés, deviennent ceux de la misère et portent au premier plan une question du logement qui ne sera pas réglée avant la deuxième moitié du XXè siècle.
Les mutations des processus de production de la bonneterie donnent une importance particulière aux faubourgs. Les usines, qui trouvent dans ces dernier des facteurs favorables d'implantation, influencent leur développement. Jusque-là formés assez anarchiquement, les faubourgs s'organisent et prennent un aspect banlieusard qui anticipe sur la période de l'entre-deux-guerres. Mêlant les fonctions de production et de résidence, ils finissent par former une couronne autour du vieux centre médiéval de Troyes. Dans sa phase de concentration industrielle, la ville demeure concentrée dans l'espace.
L'habitat troyen témoigne lui aussi de 'extension de la ville et de l'industrialisation de la société. Aux maisons traditionnelles, aux procédés de construction enracinés dans le terroir que l'on continue à bâtir pendant tout le XIXè siècle, succèdent des habitations nouvelles utilisant moins systématiquement les ressources locales.
Elles témoignent dans leur volume et leur architecture de différenciations sociales plus nettement affirmées.

 

Un habitat
et
des quartiers hérités

À Troyes, pendant une grande parte du XIXè siècle, les habitants résident à l'intérieur du périmètre délimité par les remparts. La transformation de ces derniers en ceinture de boulevards ne change pas fondamentalement cette donnée.

Un urbanisme ancien

Un bâti traditionnel

Au XIXè siècle, une part importante du parc immobilier troyen provient des siècles antérieurs. Le legs de ces derniers se retrouve aussi dans les méthodes de construction de demeures nouvelles.

Le pan de bois et le torchis enduit règnent, hérités des traditions locales et de l'habitude d'utiliser des matériaux disponibles sur place, en une époque où les transports sont encore coûteux. Au début du XIXè siècle, et dans la suite, le bâtisseur, qui n'est pas forcément un professionnel, recourt au charpentier pour la mise en oeuvre de l'ossature de son habitation, puis effectue souvent lui-même la fabrication du torchis qui remplit les vides de l'armature de bois. L'élaboration du torchis, mélange de terre, de crin de cheval, de chaux grasse et de paille d'orge, n'est en effet délicate qu'au moment de déterminer la proportion d'eau à abuter au mélange obtenu. Plaqué et inséré sur un lattis de paleçons, le torchis est aussi solide que la brique, est meilleur pour l'isolation et la dilatation. Mouillé, il peut être réutilisé.

Il est peu coûteux, comme le moellon de craie, présent dans de nombreuses habitations de l'agglomération troyenne. Le carreau de terre, mélange d'alluvions quaternaires et d'argile, forme le hourdis de nombreuses maisons à pans de bois. Il est obtenu par moulage, puis séchage, le constructeur élaborant en fonction de Sa charpente les moules destinés à recevoir le mélange de terre crue. A la fin du XIXè siècle, la faiblesse de son coût lui permet d'être encore utilisé dans les murs latéraux et arrière des constructions nouvelles.


Des quartiers définis depuis longtemps

Troyes est assise dans une vaste plaine sur plusieurs bras de la Seine, dont beaucoup coulent dans des souterrains que recouvrent les rues et les maisons. Les quartiers inondables, de la partie sud-ouest/nord-est de la ville, couvrent une moitié du bouchon de champagne. Depuis 1805,

"le Canal de la Haute-Seine souligne avec netteté la séparation ancienne de la ville on Quartier-bas, celui de la Cité, la partie la plus ancienne de la ville et Quartier-haut, le nouveau, l'ancien Faubourg du XIIè siècle " (5).

Véritable cours d'eau, il divise la ville en deux parties. A la fin du siècle, la population troyenne réside toujours dans tes limites du bouchon de champagne. Le Troyen habite le Quartier-haut s'il est aisé, le Quartier-bas est de condition plus médiocre.

Le Quartier-haut, de forme grossièrement triangulaire, doit son nom à son altitude par rapport aux eaux de la Seine qui le met à l'abri des inondations parfois importantes du fleuve. Les rues du Bourg neuf (actuelle rue du Palais de Justice), des Lorgnes (actuelle rue Charbonnet), des Buchettes (actuelle rue Claude Huez), le délimitent à l'ouest. La rue du Marché au blé (actuelle rue Colbert), puis les rues du Dauphin et de Croncels (actuelle rue Turenne), du Temple (actuelle rue Général Saussier), de la Tannerie (actuelle rue Raymond Poincaré) et Notre-Dame (actuelle rue Emile Zola) le délimitent à L'est. La voirie y est plus tortueuse qu'ailleurs et ne profite guère des premiers efforts d'urbanisme.
Le Quartier-haut montre des maisons en pans de bois et torchis, aux pignons pointus et aux fenêtres garnies de barreaux de fer. Cet habitat, en partie postérieur à l'incendie de 1524, présente cependant un aspect médiéval cohérent, la reconstruction ayant été menée à l'identique et en vingt ans seulement. Plus récentes, de nombreuses maisons bourgeoises habillent les traditionnels pans de bois et torchis d'un placage de bois plus classique. Certains entrepreneurs liés au textile possèdent des hôtels particuliers du XVIIIè siècle. Eusèbe Journé, important négociant de tissus en gros, réside ainsi rue Thiers (actuelle rue Général de Gaulle). Émile Hoppenot, important filateur de schappe (6), possède demeure rue de la Montée Saint-Pierre. Jusqu'au milieu du siècle, des tisserands, des bonnetiers et des fileuses sont présents autour de la rue des Filles (actuelle rue Jaillant-Deschaînets) et les tanneurs sont nombreux dans le quartier des Tanneries. Ontrouve aussi des usines à bras', comme les filatures des rues de la Trinité et du Temple.
Le Quartier-bas conserve intact un aspect quasi médiéval. Lucien Morel-Payen, vice-président du Syndicat d'Initiative de l'Aube, le trouve pittoresque.

"Au sortir de Saint-Nizier, nous nous trouvons (...) en plein vieux rayes. (...) Toute une suite de vieilles maisons à pignons pointus, à étage surplombant le rez-de-chaussée, véritables typas de l'ancienne demeure troyenne (..), nous prouvent que tout ce quartier est au moins contemporain de l'église (1528-1619), s'il ne lui est antérieur Si de là nous gagnons la rue Kléber nous en découvrirons d'autres, et si nous enfilons la rue Surgale, nous pourrons nous croire transportés à trois siècles on arrière (...). La rue de la Planche-Clément. jalonnée de vieilles maisons toutes tassées et déhanchées, dont la physionomie caduque proclame l'âge, nous ramène à l'ancienne île Cuchot (…) à deux pas des murs de l'ancien Evêché. Contournons ceux-ci par la rue Ganguerie. Il y a là tout un quartier lépreux, qui date du temps des tueries ou massacreries établies sur la Seine, et dont on ne verra pas sans intérêt les toits en dents de scie dominant un chaos de bicoques inégales et vermoulues, depuis la rue Chrestien, les rues de la Grande et de la Petite Courtine, la rue des Trois-Ormes, principalement, jusques et y compris la rue Michelet. Revenant sur nos pas, la place et la rue Saint-Denis complètent ce tableau peu banal, dont plus d'un coin baroque, plus d'un intérieur bas et enfumé aurait tenté le pinceau d'un flamand".

Morel-Payen persiste dans la même veine à propos du quartier du Gros Raisin:

"une excursion s'impose dans de vieux quartiers que tous les jours l'hygiène moderne sabre, élargit ou redresse impitoyablement, mais qui en ont encore pour bien des années tout de même à exhiber au touriste amateur leurs venelles capricieuses et leurs vénérables pignons. ne ce genre sont les rues Geoffroy-de-Villehardouin, Jacques-Julyot, Jean-de-Mauroy, Delarothière, - cette dernière bordée par le dernier des dis creusés par les Comtes de Champagne pour abreuver leur capitale" (7).

Le Quartier-bas, très humide, n'offre que des logements de misère à la population ouvrière (8) des filatures et des bonneteries qui s'y entasse. Les rues étroites, mal pavées, sans trottoirs, laissent croupir l'eau qui s'échappe des pierres à évier ou du purin des cours. Les taudis montrent cours lépreuses, toitures disjointes, charpentes pourries, plafonds lézardés, pièces obscures et humides.


Les logements défectueux, sans être de véritables taudis, sont néanmoins nuisibles à la santé physique et morale de leurs occupants meublés surpeuplés, locaux dont l'éclairement l'insolation, l'isolation sont insuffisants. L'air ne se renouvelle pas facilement, le soleil entre peu. Dans ce cadre peu avenant, les locataires ne nettoient guère. Les inspecteurs des établissements de bienfaisance constatent années après années l'insalubrité des locaux, Ils interdisent totalement ou partiellement la location de certains logements, demandent l'agrandissement des fenêtres des chambres, le rehaussement des planchers des rez-de-chaussée et l'interdiction de louer des cabinets trop exigus. Un Bulletin du Syndicat des Propriétaires de 1901 s'alarme de la situation car ses adhérents ne parviennent pas toujours à louer leurs locaux. Il leur recommande de réparer leurs immeubles, de veiller à la propreté des cours, des couloirs et des appartements afin d'éviter miasmes, humidité suintante et saleté. Mais,

" les habitants des quartiers populaires ont le souci de changer leur habitation malsaine contre une autre plus salubre, et, aux deux termes de Pâques et de Saint-Jean, les logements font l'objet de nombreuses mutations résultant du besoin d'une plus grande salubrité, de motifs de pure convenance ou du souci de chercher un logement dans le voisinage de grands ateliers industriels" (9).

Hors du bouchon de champagne et dans sa proximité immédiate, on trouve aussi quelques maisons en pans de bois, torchis et crépi. Elles peuvent être maisons populaires et maisons-ateliers crépies, ou demeures plus nobles habillées d'un placage de bois. Dans ces zones en extension au cours du siècle, la construction et les matériaux traditionnels sont progressivement abandonnés et l'on construit des maisons et des pavillons uniformisés par leurs matériau, pierre et brique, cette dernière jouant un très grand rôle décoratif.

"La brique, allant ainsi à l'encontre d'un stéréotype tenace qui voit an elle le matériau de l'uniformité, en jouant sur un nombre restreint de paramètres (le module ou dimensions du bloc, l'aspect de surface, la couleur et la forme générale), ainsi que sur la combinaison des dispositifs géométriques, rond possible l'obtention d'un grand nombre des motifs décoratifs basés sur la polychromie et la modulation des volumes (...). Les adjonctions de pièces céramiques (...) viennent renforcer cette remarquable capacité d'engendrement des formes que possède la brique" (10).

 

Un clivage entre les deux
rives de Seine

Les marchands du Quartier-haut

Jusqu'au milieu du siècle, le Quartier-haut accueille des commerçants, mais aussi des patrons tisserands. Dans certaines rues du quartier, on entend battre sans relâche les métiers à finette et à toile de coton. L'industrie, comme dans le reste de la cité, se moule dans les vieux cadres et n'étouffe pas un artisanat qui reste très actif jusqu'au-delà du Second Empire. Les industries de l'alimentation, du bâtiment et du vêtement prospèrent, mais il s'agit encore d'industrie traditionnelle. La ville produit d'abord pour se nourrir, se loger, s'habiller. L'autoconsommation reste le premier facteur de croissance. Les industries qui vivent à l'aise à l'intérieur de la ville sont, dans les années 1850, celles qui peuvent se partager entre un grand nombre de petits entrepreneurs et d'ouvriers à façon.
Le quartier voit ensuite l'ouverture, concurremment avec les artères commerçantes, des maisons des marchands-fabricants de ganterie et de bonneterie. Elles sont en effet créées par des entrepreneurs issus de La bourgeoisie du négoce, traditionnellement installée dans cette partie de la ville Evrard, Mauchauffée... Leurs activités supportent la relative exiguïté urbaine parce que les métiers utilisés sont peu encombrants et parce que l'essentiel des articles de bonneterie est produit dans les campagnes environnantes. Conséquemment, les effectifs employés par ces maisons sont assez faibles, de l'ordre d'une dizaine de personnes. Les entreprises qui emploient plus de cent ouvrières et ouvriers constituent vers 1870 des exceptions. Leur nombre s'accroît à la veille de la Grande Guerre. Mais les petites entreprises et les multiples petits ateliers continuent de coexister avec ces grands établissements
industriels.

À la fin du siècle, l'essor de la cité se fait surtout dans le prolongement des quartiers hauts en continuant à respecter les contraintes du clivage historique entre les deux rives de Seine et contribue à renforcer la différenciation des quartiers. L'industrie s'étend peu à peu hors des limites de la ville ancienne. Les grands établissements abandonnent le centre et la couronne des quartiers limitrophes s'industrialise fortement. Le Quartier-haut se voue de plus en plus aux activités administratives et commerciales. L'artisanat et le commerce évoluent. Comme dans les autres grandes villes, les voies nouvelles du centre attirent des magasins plus séduisants, de nombreux cafés, qui constituent pour les Troyens des centres attractifs. Mais le commerce de quartier reste bien vivant et les magasins d'alimentation se maintiennent partout le long des voies anciennes ou apparaissent le long des artères nouvelles.


Les ouvriers du Quartier-bas

Au cours du XIXè siècle, la population ouvrière se concentre dans les quartiers bas. Elle y vit dans des conditions souvent difficiles et précaires qui perdurent jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (11). Cette situation résulte d'un ensemble de conditions qui tiennent à l'histoire du site et à l'évolution socio-économique de Troyes.

Le centre de la ville demeure de structure médiévale et amène l'entassement des bâtiments dans l'enceinte des ex-remparts, cortège de ruelles étroites et d'habitations vétustes. Le site lui même est insalubre milieu trop humide, réseau de traversins et de rûs, latrines en plein air au bord des canaux, nettoyage annuel des traversins qui met à l'air une vase infecte. Le climat de la ville est amélioré par la couverture de plusieurs cours d'eau, le pavage et le nivellement des rues, mais Troyes conserve une réputation de ville malsaine. Elle est victime d'épidémies de choléra en 1832 et 1849. La scrofule (12) et la tuberculose sont fréquentes. Il reste beaucoup d'habitations baignées par des ruisseaux malsains, ouvertes aux intempéries. Le transfert des abattoirs du quartier de Jaillard au quai du Fort-Bouy, actuel boulevard Danton, met fin en 1858 à une des causes de pollution du Quartier-bas. Mais les lieux d'aisance continuent à se déverser dans les eaux des rûs. En 1901, la mairie impose des fosses d'aisances étanches là où il n'y en a pas, interdit celles qui sont établies directement sur les rûs et traversins, ainsi que dans les cours d'eau et leurs dérivés. Les commodités à l'anglaise, trop coûteuses, ne se répandent guère. Elles supposent aussi des installations de distribution d'eau. Or Troyes ne dispose que de bornes-fontaines mises à la disposition de la population en 1853 grâce à un legs du philanthrope Jaillant-Deschainets (13). La distribution publique d'eau potable ne devient réalité qu'en 1896. La santé publique s'améliore du coup. En 1902, le maire Lemblin constate que les décès estivaux sont moins nombreux et en attribue la cause à l'eau de source qui a été partout prodiguée. Reste qu'en 1905, sur 6 000 immeubles troyens, 1 900 seulement sont dotés d'eau de source, et que l'insuffisance des bornes-fontaines oblige femmes et enfants à des corvées d'eau fastidieuses et pas toujours hygiéniques. L'eau, lorsqu'elle est domestique, est du domaine des femmes, mais est du ressort des hommes lorsqu'elle est destinée au jardinage, en plein développement à la fin du siècle.
Quant à la voirie, les propriétaires et de nombreux hygiénistes estiment que c'est

" en pratiquant de grandes voies, de larges rues où l'air pur pourra arriver dans les habitations et rendre aux poumons humains l'activité qu'ils avaient un peu perdue durant le travail journalier soit dans les magasins, soit dans les usines "

que la situation pourra être améliorée (14).

L'industrialisation urbaine de l'activité bonnetière provoque des transferts de main d'œuvre qui aboutissent pour partie dans le Quartier-bas. En effet, à la fin du siècle, le patronat urbain puise dans la population manufacturière dispersée et dans la population flottante des campagnes pour satisfaire ses besoins en main d'œuvre. Les moyens de déplacement modernes, nés avec la révolution industrielle, accentuent la concentration urbaine en facilitant l'arrivée des migrants intérieurs.

Population troyenne et auboise au XIXè siècle

1821
1831
1841
1851
1861
1872
1881
1891
1901
1911
24 975
23 749
25 479
27 376
34 613
38 173
46 067
50 530
51 000
53 538
230 688
246 361
258 180
265 247
262 785
255 687
255 386
255 548
246 163
241 036

Lorsque Troyes devient une grande cité textile, elle continue d'utiliser le parc de logements de la ville médiévale, désormais située au centre de la nouvelle couronne d'industries, pour accueillir la population rurale qui afflue dans les quartiers bas. Depuis le début du siècle, et jusqu'aux années 1850, celle dernière est surtout répartie de part et d'autre de la cathédrale et à l'extrémité sud-est de la ville, dans un quartier coupé de celui des Tanneries par la rue de Croncels et rattaché au populeux faubourg Croncels.


Durant cette période, le Quartier-bas héberge des bonnetiers, des tisserands et des fileurs qui oeuvrent dans les moulins transformés on usines le long du Meldançon, puis sur les dérivations de la Seine, au nord-est et au sud-est de Troyes. Par la suite, il accueille les employés des bonneteries et des filatures en plein essor dans le reste de l'espace troyen. Lorsqu'en 1876, Troyes compte 1 995 ouvriers dans 95 fabriques et 40 000 ouvriers qui travaillent à façon, isolés ou réunis en petit nombre (15), ils peuplent de plus en plus densément le Quartier-bas.
Cette concentration spatiale résulte pour partie de l'égoïsme de la classe possédante. En effet, ce vaste quartier d'habitat populaire permet de loger à bon compte les ouvriers de la bonneterie qui, citadins de fraîche date, se contentent de conditions de vie extrêmement médiocres. La ville élude du coup la nécessité d'une politique du logement et ne songera à loger le peuple qu'après 1914-1918. Jusque-là, elle laisse le vieux quartier central à l'abandon et au délabrement puisqu'il est voué à l'habitat ouvrier. L'effort de construction est faible le Bureau d'hygiène de la ville ne recense que 259 logements neufs entre 1911 et 1944.

L'afflux de populations dénuées de ressources, accélère la déchéance de logements déjà médiocres avant l'époque de l'industrialisation. Le surpeuplement engendre le taudis dans les vieux quartiers. Selon la Commission des logements insalubres, de nombreuses chambres et cabinets sont occupés par des familles de 4, 5 ou 6 personnes qui ne disposent que de 24 mètres carrés. Dans certaines cours s'entassent 20 ou 30 familles. L'insuffisance des revenus de certaines catégories influe profondément sur les conditions d'habitat car elle est incompatible avec des loyers élevés ou simplement normaux. Aussi condamne-t-elle bien des familles à vivre dans de vieux immeubles amortis de longue date et mal entretenus, donc à loyer très bas.

Exemples de loyers à Troyes en 1900

- 11, rue Thiers : 1er étage, salon, salle à manger, 3 chambres à coucher, cuisine, cave, grenier, cabinet: 900 francs.
- 40, boulevard Danton : maison avec grandes dépendances, écurie, remise, hangar : 1000 francs.
- 15, rue du Gros Raisin : 2è étage, une chambre à feu, cabinet, cave, grenier 120
francs.
- 6, rue Largentier, rez-de-chaussée, une chambre à feu, cuisine, vinée, remise 180 francs.
- 31 rue Kléber 1er étage, une chambre, un cabinet, grenier : 100 francs.
- 73, rue de Gournay 1er étage, deux chambres, cave, grenier : 160 francs.

Après la Première Guerre mondiale, 2 000 logements troyens sur 6 357 restent des taudis et la situation ne s'améliore que lentement.

" En 1939, la répartition de l'ensemble immobilier est la suivante : 24 % des immeubles datent d'avant 1850, 18 % de 1851 à 1880, 22 % de 1881 à 1914 et 35% de 1915 à 1939. L'âge moyen des immeubles est de 58 ans en 1939" (16).

Les ouvriers sont présents à tous les étages des immeubles. La ville ancienne montre précocement un zoning social favorisé par l'absence de grands immeubles, dans lesquels se côtoient, comme à Paris jusqu'à Haussmann, les différentes composantes de la société. On ne retrouve pas à Troyes la maison à étages, véritable pyramide sociale dans laquelle le concierge occupe le rez-de-chaussée, le noble le premier étage, le bourgeois le second, l'ouvrier le troisième, l'artiste peintre et l'ouvrière les mansardes sous les toits. Les ouvriers ont ainsi conscience de former un groupe à part. À l'étroit dans leurs garnis, et sans goût pour des intérieurs misérables, ils se retrouvent d'autant plus facilement dans la rue, les cafés, où ils se mêlent aux artisans et employés. Autant de lieux de sociabilité, de niveaux d'affirmation de l'identité sociale par opposition, autant de vecteurs d'intégration à un métier, un groupe social, un quartier. On ne quitte guère ce dernier. L'artisan et l'ouvrière travaillent à domicile. L'ouvrier n'a guère à se déplacer pour rejoindre les fabriques du Quartier-haut ou, plus tard, les usines créées au-delà de la ceinture des boulevards. L'identité sociale, construite sur les lieux de travail et dans les cercles de sociabilité, est confortée par la ségrégation géographique. La situation évolue très lentement jusqu'en 1914, malgré l'extension périphérique de la ville. À partir de 1899, l'ouverture progressive de trois lignes de tramway permet la desserte des faubourgs de Sainte-Savine et Croncels, des quartiers de la rue de Preize et des Marots. Elle répond aux besoins des grandes entreprises en matière de rapidité et de régularité des transports de la main d'œuvre et facilite la décongestion et La désindustrialisation du centre, accentuée par la spéculation immobilière. Mais le mouvement est freiné par la résistance au déplacement des populations. Celles-ci répugnent à migrer vers les faubourgs, à aller travailler dans les grandes fabriques synonymes pour elles d'organisation stricte du travail et de forte discipline. L'espoir d'un meilleur logement est contrebalancé par la peur de perdre les réseaux traditionnels d'amitiés et de solidarité, l'appréhension de perdre son temps en déplacement et la crainte de se priver des possibilités d'amusements et de plaisirs du centre ville. Les faubourgs en développement n'accueillent guère d'ouvriers venus des quartiers bas.

" L'étendue de la vieille ville a joué un rôle capital durant la phase de croissance industrielle et urbaine de la bonneterie. Le bouchon de champagne a permis d'absorber la nouvelle population ouvrière sans provoquer l'éclatement de la ville par une forte poussé urbaine ni d'intervention patronale significative dans le domaine du logement " (17).

Troyes, du fait de l'arrivée de nouveaux venus, souvent ouvriers du textile, a une structure de l'emploi particulièrement monolithique. Mais tout comme l'industrialisation n'a pas englouti la ville sous les usines, le capitalisme n'a pas transformé tous les urbains en ouvriers. L'artisanat et le commerce restent très présents. On compte de nombreux employés. Surtout, l'évolution de l'industrialisation exige une autre main d'œuvre plus qualifiée, et de nouveaux emplois urbains, autant industriels que de services, sont créés. Cette population s'installe dans les nouvelles banlieues ouest et nord reliées au centre par le tramway et dans lesquelles installations industrielles et constructions bon marché se mêlent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes

(1) Le bas est longtemps la production phare du département. Prestigieux ou ordinaire, il connaît un succès international jusqu'à la fin des années 1950 quand le bas sans couture et le collant s'imposent. Revenir au texte

(2) X. Claverie-Rospide, La belle époque de la bonneterie auboise, L'Aube nouvelle, n0 18, automne 1996.Revenir au texte

(3) En 1848, la France ne compte que 25 % de citadins.Revenir au texte

(4) J.-M. Roger, Troyes à la Belle Époque. Ed. Libro-Sciences, Bruxelles, 1973.Revenir au texte

(5) J.-M. Roger, cp. citRevenir au texte

(6) La schappe est formée des déchets de cocons qui ont été percés par leur chrysalide.Revenir au texte

(7) L. Morel-Payen, Troyes et le département de l'Aube, Guide illustré du syndicat d'initiative de l'Aube, Le Soleil levant, Raton, Troyes, 1909.Revenir au texte

(8) Les termes d'habitat ouvrier et de logement ouvrier ne recouvrent pas les mêmes réalités. L'habitat ouvrier englobe la répartition, la localisation et les conditions de vie, Il existe depuis qu'i] y a des ouvriers : les villes textiles médiévales sont pleines d'ouvriers et donc de maisons ouvrières. Le logement ouvrier désigne les bâtiments spécifiques utilisés uniquement par les ouvriers et construits pour eux. [idée commune veut qu'il soit né à Mulhouse avec les cités ouvrières du milieu de XIXè siècle. Mulhouse, en réalité, a conçu les cités ouvrières sur un vaste ensemble et a surtout mis en oeuvre le principe de l'accession à la propriété. Mais le logement ouvrier lui-même est bien antérieur: il en existe quelques traces au XVIè siècle et d'innombrables témoignages dès le XVIIè siècle, pour ne pas parler du XVIIIè siècle (Cf Buffon.)Revenir au texte

(9) A. Colomês, Economie et Vie ouvrière à Troyes à l'âge d'or de la bonneterie, 1848-1914, Maison du Boulanger, Troyes, 1994.Revenir au texte

(10) M. Silberstein, Jeux de couleurs, Vieilles Maisons Françaises, n° 171, février-mars 1998.Revenir au texte

(11) Voir à ce sujet A. Bibolet, Elèves de l'école de la rue Hennequin et du Quartier-bas, Troyes (1931-1932), Gabiers aubois d'histoire de l'Éducation, n° 14, avril 1998.Revenir au texte

(12) Les écrouelles.Revenir au texte

(13) Le réseau composé de 160 bornes et de 100 bouches de lavage sous trottoirs, de quelques citernes et réservoirs d'incendie, de 1 000 concessions particulières, dessert la vieille ville et les quartiers proches jusqu'en 1911. Troyes est en retard sur Paris, alimentée en eau de source dès l'époque d'Haussmann (1854-1671) grâce aux travaux de l'ingénieur Belgrand : aqueducs de dérivation de la Vanne et de la Dhuys, réservoirs de Montsouris et de Ménilmontant. La capitale est dans le même temps dotée d'un réseau d'égouts moderne qui fait l'objet d'un plan d'ensemble dès 1857.Revenir au texte

(14) Bulletin des Propriétaires et des locataires, 1903. Cette volonté d'assainissement de la ville ne trouve pas à Troyes d'écho comparable à celui enregistré dans les grandes villes françaises à partir du Second Empire, dans lesquelles l'hygiène et le fonctionnel priment.Revenir au texte

(15) Archives Dép. Aube, M 2334, Statistique industrielle et commerciale, 1876-1881.Revenir au texte

(16) P RouvHlois, La construction de logements dans l'Aube, bilan et perspectives, Mémoire de stage de I'E.N.A., Préfecture de l'Aube, 1957. En 1939, la maison individuelle représente 48 % de l'ensemble et constitue 25 % des logements. La hauteur des constructions anciennes est très faible, avec à peine 2 étages : celles de la période la plus récente sont encore moins élevées (1,7 étages).
L'agglomération compte 14 264 immeubles et 27 354 logements. 22 202 d'entre eux sont sans confort, ou de confort simple, dont 7 036 maisons individuelles. Ces logements comprennent 2,72 pièces en moyenne en 1939, 249 en 1946. Le nombre de personnes par foyer ne varie pas entre 1926 et 1946 il reste de 2,80. Ente ces deux dates cependant, alors que la population et le nombre des foyers a diminué de 2 %, le nombre des foyers d'isolés et des foyers de plus de 6 personnes a augmenté de 15 et 23 %. Aussi, la répartition moyenne de 1 000 individus ente les foyers est la suivante isolés = 77 foyers de 2 personnes = 213, de 3 personnes = 243, de 4 = 192, de 5= 114, de 6 = 67, de plus de 6 personnes = 94. Le peuplement de 115 habitants aux 100 pièces est conforme au caractère mixte de l'agglomération : 18% des logements sont surpeuplés et 4% insuffisamment occupés.
Occupent un habitat défectueux : 543 foyers de S personnes, 1 075 de 4 personnes, 800 de 5 personnes, 457 de 6 personnes et 481 de plus de 6 personnes, regroupant au total 16 580 individus, à raison du chiffre assez élevé de 2,36 par pièce. Le rapprochement de la composition de l'ensemble immobilier existant et de l'ensemble nécessaire pour assurer le logement normal de la population monte un excès de logements de 2 pièces et une insuffisance correspondante de logements de 4 pièces.
En 1954, on évalue les occupants, familles ouvrières et personnes âgées, des taudis insalubres du bouchon de champagne à 3000. Dans le Quartier-bas, où beaucoup d'immeubles ont plus de deux cents ans d'âge, le recensement montre que près de 7 000 personnes s'entassent dans 2000 logements de deux pièces en moyenne et dont moins d'USé disposent à la fois de l'eau, du gaz, de l'électricité et de WC réservés. Encore ces moyennes sont-elles atténuées par l'existence dans cette zone de quelques dots résidentiels habités par des cadres moyens et supérieurs.Revenir au texte

(17) M. Vannier, L'industrie de la maille à Troyes : un territoire en mutation et sa maîtrise, Travaux de l'Institut de géographie de Remis, n0 77-78, 1990. Revenir au texte