La France depuis 1945

Paris-Alger, la crise du 13 mai 1958

 

Commentaire d'un document unique :
Pierre Mendès France
et l’investiture du général de Gaulle
le 1er juin 1958

 

  « La IVème République périt de ses propres fautes. Ce régime disparaît parce qu’il n’a pas su résoudre les problèmes auxquels il était confronté. […] Le " système " que le général de Gaule a si souvent critiqué et qui méritait, en effet, bien des critiques, a échoué. Mais ce n’est pas la République, ce n’est même pas le système parlementaire qui méritent d’être condamnés. Seul, le mauvais usage qui en a été fait nous a réduits à l’impuissance et nous a conduits à tant de déconvenues. […]
  Quoiqu’il en coûte aux sentiments que j’éprouve pour la personne et pour le passé du général de Gaulle, je ne voterai pas en faveur de son investiture ; et il n’en sera ni surpris, ni offensé. Tout d’abord, je ne puis admettre de donner un vote contraint par l’insurrection et la menace d’un coup de force militaire. […] Car enfin, ce gouvernement, qui nous l’impose ? Hélas ! ce sont les mêmes hommes qui, dans le passé, ont fait échouer toutes les tentatives de règlement raisonnable et humain en Afrique du Nord, qui ont rendu la guerre inévitable, l’ont orientée vers la répression sans issue politique, ont joué sur les nerfs d’une population européenne affolée, et exultent en ce moment parce qu’ils se flattent d’avoir porté le général de Gaulle au pouvoir.
  Ah ! puissent-ils être déçus ! Je veux l’espérer pour la France et pour la gloire du général de Gaulle lui-même. Certes, il n’a rien révélé des solutions qu’il envisage pour mettre fin à la guerre d’Algérie. […] Mais on connaît assez son intelligence des grands courants de l’histoire pour être confiant qu’il voudra les orienter dans les voies de la liberté et de l’association. Seulement, ceux qui l’ont conduit au pouvoir le lui permettront-ils ? Puisse l’Histoire dire un jour que de Gaulle a éliminé le péril fasciste, qu’il a maintenu et restauré les libertés, qu’il a rétabli la discipline dans l’administration et dans l’armée, en un mot qu’il a consolidé et assaini la République. Alors, mais alors seulement, le général de Gaulle incarnera la légitimité ».

Extraits du discours de Pierre MENDÈS FRANCE
lors du débat d’investiture du général de Gaulle, le 1er juin 1958.
Journal officiel des débats de l’Assemblée nationale

 

QUESTIONS

1/ Présentez l’auteur et la nature du document. Dans quel contexte politique Pierre Mendès France s’exprime-t-il ?
Réponse

2/ Quels sont les problèmes que la IV
ème République n’a pas su résoudre et qui, selon Pierre Mendès, France, ont entraîné sa perte ?
Réponse

3/ Comment Mendès France justifie-t-il son refus de voter l’investiture du général de Gaulle ? à quels événements de mai 1958 fait-il allusion ?
Réponse

4/ Pourquoi Mendès France se montre-t-il sceptique sur la capacité du général de Gaulle à résoudre le problème algérien ? 
Réponse

5/ Quelle a été l’issue de ce débat ? Les craintes que Mendès France exprimait en 1958 ont-elles été ultérieurement justifiées ?
Réponse

 

1. L’itinéraire politique de Pierre Mendès France jusqu’en 1958

 
  Pierre Mendès France, membre du parti radical-socialiste, a débuté sa carrière politique sous la IIIème   République.
  Arrêté et jugé par le gouvernement de Vichy en 1940, il s’est évadé et a rejoint les rangs de la France libre.
  Il a été ministre de l’économie du général de Gaulle à la Libération au sein du Gouvernement provisoire.
  Président du Conseil sous la IV
ème République en 1954-1955, il a négocié les accords de Genève qui ont mis fin à la 1ère guerre d’Indochine, engagé le dialogue avec les nationalistes tunisiens et mis fin aux querelles concernant la question de la Communauté européenne de défense ( CED ), mais il a été renversé par une coalition de mécontents et n’est pas parvenu à réformer les institutions de la Quatrième République.
  En 1958, il dénonce le coup de force déclenché le 13 mai à Alger et participe à Paris à la manifestation du 28 mai pour la défense de la République.
  Le 1er juin, il intervient à la tribune de l’Assemblée nationale pour expliquer pourquoi il refuse de voter l’investiture du général de Gaulle rappelé au pouvoir par le président de la République, René Coty, sous la pression des activistes d’Algérie.

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2. Les causes de l'échec de la IVème République

 
  Selon Mendès France, l’échec de la IV
ème République ne doit être imputé ni à la République, ni au « système parlementaire » qui restent pour lui des fondements de la démocratie, mais au « mauvais usage » qui en a été fait de 1946 à 1958.
  Il porte un jugement sévère sur les « fautes » de la IVème République et rejoint en cela les critiques du général de Gaulle dénonçant le « système », c’est-à-dire un régime d’assemblée instable, entièrement soumis aux combinaisons nouées par les partis politiques et réduit « à l’impuissance ».
  Ce régime disparaît en 1958, parce qu’il a été incapable de résoudre les problèmes auxquels il a été confronté : l’existence d’un Parti communiste puissant perçu comme une menace dans le contexte de la guerre froide ; l’opposition résolue du général de Gaulle et des gaullistes au régime d'assemblée ; l’enlisement, après la défaite française en Indochine, dans une seconde guerre coloniale en Algérie.

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3. Le refus de voter l’investiture du général de Gaulle
ramené au pouvoir par les factieux

 
   Considérant que de Gaulle est revenu au pouvoir dans des conditions mettant gravement en cause la démocratie, Mendès France ne peut « admettre de donner un vote contraint par l’insurrection et la menace d’un coup de force militaire ».
  Il fait allusion en ces termes à l’émeute du 13 mai 1958 déclenchée à Alger par les activistes et les militaires partisans de l’Algérie française, qui avait abouti à la création d’un Comité de salut public dirigé par les généraux Massu et Salan.
  Ce comité, en refusant de reconnaître le gouvernement de Pierre Pflimlin investi par l’Assemblée nationale?
et en réclamant la formation d’un gouvernement de salut public présidé par le général de Gaulle, était entré ouvertement en dissidence contre le pouvoir légal.
  Le débarquement en Corse le 24 mai de parachutistes venus d’Algérie avait accentué les risques, finalement évitée, de guerre civile
  Mais Mendès France n’en considère pas moins que de Gaulle est en situation de revenir au pouvoir au terme d’un coup de force mené par les factieux d’Algérie et considère que voter dans ces conditions l’investiture du général  aboutirait à cautionner a posteriori le coup de force du 13 mai contre la République.

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4. Le problème algérien dans l’impasse

 
   Président du Conseil lorsqu‘avait éclaté en 1954 l’insurrection algérienne, Mendès France avait tenté d’y faire face en impulsant des réformes libérales visant à intégrer la population musulmane, mais il s’était heurté à l’opposition des partisans de l’Algérie française qui, assimilant ces réformes à une politique d’abandon, « ont fait échouer toutes les tentatives de règlement raisonnable et humain » et ont rejoint la coalition qui l’a renversé en 1955.
  C’est pour ces raisons que Mendès France doute de la capacité du général de Gaulle à faire entendre raison aux factieux et à mettre fin à la guerre d’Algérie, dans la mesure où il n’a pu revenir au pouvoir que grâce à la pression de ces mêmes activistes qui s’étaient jusqu’alors opposés à toutes les réformes visant à apporter une solution au problème algérien.

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5. De Gaulle largement investi, fonde la Vème République
et met fin à la guerre d’Algérie

 
  A l’issue de ce débat d’investiture auquel Mendès France a participé, le général de Gaulle a été légalement investi à une très large majorité ( 329 voix pour, 224 contre ) dans la fonction de président du Conseil, avec les pleins pouvoirs pour agir en Algérie, mais aussi pour proposer et faire adopter une nouvelle Constitution.
  Ont voté massivement pour, les députés gaullistes ( Républicains sociaux ), les députés de la droite ( indépendants, poujadistes ), les députés du Mouvement républicain populaire ( MRP ) et près de la moitié des députés socialistes.
  Ont voté contre, les députés communistes, un peu plus de la moitié des députés socialistes et des députés radicaux, dont Mendès France, et François Mitterrand, député de
l’Union démocratique et socialiste de la Résiisytance ( UDSR ).
  Les craintes exprimées par Mendès France le 1
er juin 1958 ont été finalement démenties par les faits.
  Dernier président du Conseil de la IVème République, puis premier président de la Vème République, de Gaulle s’est efforcé de respecter scrupuleusement les règles constitutionnelles pour tenter d’effacer le souvenir du coup de force qui avait créé les conditions de son retour au pouvoir en 1958.
  En faisant face au putsch des généraux de 1961, il « a éliminé le péril fasciste ».
  En acceptant de négocier avec le Front de libération nationale ( FLN ) l’indépendance de l’Algérie acquise en 1962 au terme des accords d'Evian ratifiés par référendum, il a mis fin à une guerre coloniale qui avait entraîné la perte de la IVème République.

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