Étude d'un ensemble documentaire :
Le gaullisme en France
de 1947 à 1969


Baccalauréat général : Séries ES, L et ES - Session de juin 2002

L’ensemble documentaire

 

Document 1.
Texte d'une affiche RPF *
à l'occasion
des élections législatives de 1951

* RPF : Rassemblement du peuple français, parti créé par le général de Gaulle en 1947

POUR LA FRANCE
POUR LA REPUBLIQUE

J'EN APPELLE A VOUS

FRANÇAISES, FRANÇAIS !

   La route de la France longe l'abîme. Mais ses guides chancellent à chaque pas. C'est assez ! Pour conduire la nation, il faut un Etat juste et fort.

   A l'intérieur se déploie l'entreprise communiste. Or le régime des partis est impruissant à la liquider. En état de crise permanente, il ne fait rien pour réformer la condition ouvrière dont l'injustice peuple le camp séparatiste. Il ne peut endiguer l'inflation qui crée l'abus, la misère. Il laisse les agents des Soviets préparer chez nous l'invasion. Pour que la France retrouve son âme, il faut refaire l'unité nationale.

  A l'extérieur, se dresse la menace soviétique. Mais notre défense nationale est, comme le reste, à l'abandon. Il en est de même de l'unité de l'Europe libre. Devant cette inconsistance, nos alliés atlantiques n'envisagent pas, en cas d'invasion, de couvrir efficacement le territoire du vieux continent. (...)
   Ainsi, la nation risque d'être, un jour, envahie par ses adversaires, dominée par ses alliés, démolie par tout le monde. Il faut mettre la France debout !

   Mais voici qu'en dépit des retards et des truquages, le peuple va parler. Trois systèmes s'offrent à lui.

   D'un côté : les communistes. Ceux-là veulent trancher les problèmes en jetant la France aux Soviets.

   D'un autre côté : les partis. Ceux-là veulent conserver le régime qui brûle les cartes de la France.

   Entre ces deux extrêmes : la masse des Français qui se rassemblent pour le salut. Ceux-là veulent libérer la République, pour qu'elle mette nos affaires en ordre et rende au pays sa chance.

J'en appelle à vous tous, Français, Françaises ! Aujourd'hui devant la menace, comme hier dans le drame de la guerre, il faut pour le salut de la France, le RASSEMBLEMENT DU PEUPLE FRANÇAIS  !

Charles de GAULLE

Sources : Archives nationales, 78 AJ 28

Document 2
Affiche en faveur du « oui »
au projet de Constitution de 1958

Document 3
Les grandes orientations
du gaullisme.

    Doter la France d'institutions politiques qui permettent la continuité de vues et d'action, mettre fin à la guerre d'Algérie, réintégrer dans l'unité nationale les millions de Français longtemps traités de « séparatistes », replacer la France au rang des grandes puissances mondiales, tels furent entre autres les grands desseins du général de Gaulle devenu chef de l'Etat. Même si les conditions de son accès au pouvoir prêtaient à de graves critiques, de tels projets offraient peu de prises à la contestation. Dans un premier temps, Françaises et Français ne se firent guère prier pour donner les ratifications ou les blancs-seings* qui leur étaient demandés.

Source : Le Monde, 14 mars 1967, article signé Sirius
( pseudonyme d'Hubert Beuve-Méry,
directeur du journal Le Monde )


* blanc-seing : accord sans réserves

Document 4
Résultats des référendums
( 1958-1969 )

En pourcentage des suffrages exprimés
Oui 
Non 
Septembre 1958
Approbation de la Constitution
79,25 %
20,75 %
Mars 1961
Approbation du principe de l'autodétermination de l'Algérie
75,25 %
24,75 %
Avril 1962
Approbation des accords d'Evian
90,70 %
9,30 %
Octobre 1962
Approbation de la modification de la Constitution sur le mode d'élection
du président de la République
61,75 %
47,59 %

Avril 1969
R
ejet du projet de loi
sur la régionalisation
et la réforme du Sénat

47,59 %
52,41 %

Document 5
De Gaulle et le gaullisme,
selon François Mitterrand

Question : En 1971, vous écriviez à propos de De Gaulle : « Il était plus important pour ce qu'il était que pour ce qu'il faisait ». Qu'entendiez-vous par là ?

Réponse de F. Mitterrand : « Comme dans tout jugement lapidaire*, il contient une part d'injustice. De Gaulle était grand aussi par ses actes.
Sur beaucoup de plans, il a été conservateur, très conservateur. (...) Sur le plan des libertés, la Vème République gaulliste s'est caractérisée par l'arbitraire : saisie de journaux, affaires de censure, pressions policières. Sur le plan international, de Gaulle n'a pas saisi, à mes yeux, l'évolution du monde contemporain et l'intérêt de la France. Il était hostile à l'Europe (...) ».

Question : Alors, que garderiez-vous du gaullisme ?

Réponse de F. Mitterrand : « Ce que la nature des choses et le verdict de l'Histoire me conduisent à garder comme des acquis précieux pour la France. Son rôle pendant la guerre, cette idée que rien n'est jamais perdu, le 18 juin et la suite appartiennent à l'histoire... Sa prescience diplomatique, militaire et nucléaire... Les institutions - qu'on les approuve ou pas -, et donc la fondation d'un nouveau régime. Ce sont là des actes majeurs ».

Source : François Mitterand, Mémoires interrompus,
entretiens avec Georges-Marc Benamou,
Editions Odile Jacob, 1996

* jugement lapidaire : jugement sans nuances

Questions


        1. Présenter les documents.

        2. En fonction du sujet, sélectionner, classer et confronter les informations tirées de l'ensemble des documents et les regrouper par thèmes.

        3. Rédiger de façon synthétique (environ 300 mots) une réponse argumentée à la problématique définie par le sujet en faisant appel, y compris de manière critique, à l'ensemble des informations tirées des documents.

1. La présentation des documents

 
  Cet ensemble documentaire, présenté selon un ordre chronologique, est constitué de trois textes, d'un tableau et d'un seul document iconographique.

Le document 1 est la retranscription du texte d'une affiche du Rassemblement du peuple français ( RPF ) qui prend la forme d'un appel lancé par Charles de Gaulle à l'occasion des élections législatives de 1951.
  En janvier 1946, le général, qui était à la tête du gouvernement provisoire depuis 1944, avait démissionné pour se démarquer des partis communiste, socialiste et démocrate-chrétien ( MRP ).
   Sortis vainqueurs des élections de 1945-1946 et associés dans le cadre du Tripartisme, ces trois partis s'apprêtaient à rétablir le régime d'assemblée que
de Gaulle avait d'avance rejeté, dès juin 1946, dans son discours de Bayeux.

  En créant le RPF en 1947,
 dans le contexte des débuts de la guerre froide, marqués en France par l'exclusion des ministres communistes du gouvernement, de Gaulle voulait en faire l'instrument de la conquête du pouvoir par les gaullistes.
  E
n juin 1951, il s'est lancé dans la bataille des législatives, mais s'est heurté à la mise en place, par la majorité de Troisième force, du système des apparentements destiné à barrer la route aussi bien aux gaullistes qu'aux communistes, obligeant les gaullistes, pour se démarquer du PCF, à durcir le caractère anticommuniste de leur propagande.
 

  Le document 2 est le fac-similé en noir et blanc d'une affiche allégorique en couleurs éditée par le Comité de soutien au général de Gaulle, à l'occasion du référendum de septembre 1958, pour appeler à ratifier le projet de nouvelle constitution proposé aux Français par le général revenu au pouvoir en mai 1958, et qui a donné naissance à la Vème République.

  Le document 3 est un extrait d'un article du directeur du journal Le Monde, Hubert Beuve-Méry, qui dresse un bilan de l'action du général de Gaulle, en rappelant ce qu'ont été les grandes orientations du gaullisme au pouvoir depuis 1958.
  Cet article est daté du 14 mars 1967, c'est-à-dire au lendemain d'élections législatives gagnées d'extrême justesse par la majorité gaulliste.

  Le document 4 est un tableau récapitulatif des 5 référendums de la République gaullienne de 1958 à 1969, qui indique pour chacun d'entre eux la date, l'objet de la consultation et les résultats obtenus en pourcentage des suffrages exprimés.

  Le document 5 est un extrait d'entretiens entre le journaliste Georges-Marc Benamou et François Mitterrand, réalisés peu de temps avant sa mort survenue en 1996. Alors que Jacques Chirac, héritier du gaullisme, vient de lui succéder à l'Elysée depuis 1995, Mitterrand qui a été président de la République socialiste de 1981 à 1995, porte un jugement sur de Gaulle et le gaullisme.

 

2/ Le regroupement des informations par thèmes

 

Thèmes

Sous la IVème République
le gaullisme a combattu
le régime des partis
et les communistes

En 1958 , il a fondé la
Vème République
et l'a dotée
d'institutions stables

Parfois contesté ,
il a néanmoins marqué durablement l'histoire politique de la France

Doc. 1

En 1951, De Gaulle appellait à la mobilisation pour sauver la France de l'« abîme » dans lequel l'« entreprise communiste », la « menace soviétique » et l'impuissance des partis risquaient selon les gaullistes de l'entraîner.
Il dénonçait les communistes comme étant des « séparatistes » et des « agents de Moscou » prêts à livrer la France à l'Union soviétique.

Dès 1951, De Gaulle définissait les objectifs que les gaullistes voulaient atteindre en substituant une nouvelle République à la IVème qu'ils combattaient :
- « Il faut un Etat juste et fort »
- « Il faut refaire l'unité nationale »
- « Il faut mettre la France debout »

 

Doc. 2

Revenu au pouvoir en mai-juin 1958, De Gaulle se fixait pour objectif de libérer la République du « système », de mettre fin à la IVème République et de fonder une République nouvelle, pour promouvoir « l'essor social et économique », et associer les territoires d'Outremer à la métropole au sein de la « Communauté » française.

En septembre 1958, pour appeler les Français à ratifier par référendum le projet de nouvelle constitution qui a donné naissance à la Vème République, cette affiche gaulliste utilisait une allégorie : l'ombre du général de Gaulle, qui a libéré la France et rétabli la légalité républicaine en 1944, vient à nouveau sauver la République et briser ses chaînes.


Doc. 3

 

En 1967, selon Beuve-Méry, les « grands desseins » de De Gaulle, doter la France d'institutions solides, « mettre fin à la guerre d'Algérie », réintégrer les « séparatistes » communistes dans « l'unité nationale », « replacer la France au rang des grandes puissances », ont reçu un large soutien des Français.

Malgré les « graves critiques » que pouvaient susciter les conditions de son retour au pouvoir, allusion au coup de force d'Alger de mai 1958, Beuve-Méry reconnaissait en 1967 que les « projets » du général de Gaulle « offraient peu de prise à la contestation ».
.

Doc. 4

 

Les référendums constitutionnels de 1958 et de 1962 qui ont fondé la Vème République et instauré l'élection du président au suffrage universel, comme ceux de 1961-1962 qui ont mis fin à la guerre d'Algérie ont été ratifiés par les Français à de très larges majorités.

La victoire du « NON  » au référendum de 1969 sur la régionalisation et la réforme du Sénat témoignait que le gaullisme n'a pas connu que des succès.
Perçu par de Gaulle comme un échec personnel, elle a entraîné sa démission.

Doc.5

 

 

En 1996, François Mitterrand, malgré les critiques et les réserves qu'il avait toujours formulées à l'égard du général de Gaulle, considéré comme « très conservateur », « hostile à l'Europe », et à l'égard de la République gaullienne accusée d'« arbitraire », prenait acte de la grandeur des « actes » du général et des « acquis précieux  » du gaullisme comme « appartenant à l'histoire ».

 

3/ La synthèse

 
  Que se soit dans l'opposition ou dans l'exercice du pouvoir, le gaullisme a durablement marqué l'histoire politique de la France de 1947 à 1969.
  Au cours de cette période, il a été très étroitement lié à la personnalité du général de Gaulle, l'homme de l'Appel du 18 juin, ancien chef de la résistance puis du gouvernement provisoire de la République restaurée en 1944.
  En 1947, de Gaulle a fondé le Rassemblement du peuple français ( RPF ) pour combattre le Parti communiste et le régime d'assemblée rétabli par la IVème République, dénoncé comme étant un « système » qui débouche sur l'instabilité et l'impuissance.
  Après avoir remporté un beau succès aux élections municipales de 1947 et cantonales de 1949, il n'est pas parvenu à conquérir la majorité au Parlement lors des élections législatives de 1951, et a préféré saborder le RPF en 1953.
  Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle a fondé la Vème République dont les institutions se caractérisent par un renforcement des pouvoirs du chef de l'Etat qui en est devenu la clé de voûte, et un affaiblissement du rôle du Parlement contrôlé par la majorité gaulliste.
  L'élection du président de la République au suffrage universel direct instaurée par la révision constitutionnelle de 1962 et le recours répété au référendum ont conforté la prééminence présidentielle et l'ont légitimée.
  De 1958 à 1969, le gaullisme au pouvoir a donné à la France des institutions stables, achevé la décolonisation, mis fin à la guerre d'Algérie, développé une politique d'indépendance nationale vis à vis des blocs. Il a doté la France d'une force de dissuasion nucléaire, et lui a redonné sa place de grande puissance dans le monde.
  Accusé par ses adversaires d'être revenu au pouvoir à la faveur d'un coup de force et d'exercer un pouvoir personnel de type monarchique, de Gaulle a su transcender les partis politiques et mobiliser lors des référendums un électorat beaucoup plus large que l'électorat gaulliste, y compris dans la mouvance communiste, et après l'échec du référendum de 1969, il a démissionné de son plein gré.
  A l'issue de son double septennat, François Mitterrand, qui a été un adversaire déterminé et constant du général de Gaulle, a reconnu l'apport du gaullisme dans l'histoire politique de la France.