La France depuis 1945 au Bac

La naissance de la Vème République

 

Commentaire d'un document unique :
La naissance de la IVème République

 

« Ce chèque en blanc que le général de Gaulle avait reçu du Parlement il y a quatre mois vient de lui être renouvelé dans des conditions que lui-même sans doute n'espérait pas. Ce que traduit avant tout cette prise de position massive de tout un peuple, c'est la désaffection pour un système politique dont les engrenages tournaient à vide, quand ils ne se bloquaient pas complètement. La volonté de changement était si forte, si profonde, que malgré les tentations d'un radieux soleil d'automne, elle a fait reprendre le chemin des bureaux de vote à beaucoup de Français qui s'en étaient depuis longtemps écartés et ramené à l'unisson une fraction non négligeable de l'électorat communiste. La légitimité du nouveau pouvoir est ainsi fondée avec éclat, et l'étendue de ce pouvoir n'a provisoirement d'autre limite que la sagesse d'un homme.
Pouvoir illimité et cependant précaire. Même si, au fond de son cœur, le général de Gaulle ne trouve pas la mariée trop belle, il ne peut ignorer ni l'ambiguïté d'un scrutin simplifié à l'extrême, ni le poids écrasant des responsabilités qui pèsent désormais sur lui, ni la versatilité de ses compatriotes. Les expériences de 1945-1946 lui ont appris que les élections législatives ne sont pas toujours aussi brillantes que le référendum qui les a immédiatement précédées. L'expérience du RPF, a dû lui apprendre ce que valent le désintéressement et la fidélité de thuriféraires empressés. Il sait enfin que ce peuple trop heureux en temps de crise de se décharger de toutes les responsabilités sur l'homme qui les sollicite, reste passionnément attaché aux lois non écrites de la liberté et de la dignité humaine.
Que la guerre d'Algérie se prolonge, que cette liberté et cette dignité soient de plus en plus compromises, que les charges économiques et financières aillent s'alourdissant, sans que se poursuive une expansion qu'il faut bien mettre au crédit du régime défunt, et le pendule une fois de plus inverserait violemment la course.
En signant le chèque, les Français dont les vœux restent largement contradictoires ( les 95 % d'Alger auraient-ils le même sens que les 77 % de Paris ? ) ont affirmé leur confiance et leur espoir. Mais il n'y a pas, il n'y aura pas de miracle ».

Éditorial de Sirius ( pseudonyme d’Hubert BEUVE-MERY, fondateur et directeur du journal ),
dans Le Monde daté du 30 septembre 1958 annonçant la victoire du « oui »
à l'issue du référendum constitutionnel du 28 septembre.

QUESTIONS

1) Présentez la nature de ce document et les circonstances dans lesquelles il a été écrit.
Réponse

2) Comment est expliquée la victoire du « oui » au référendum constitutionnel du 28 septembre 1958 ?
Réponse

3) Pourquoi le pouvoir dont dispose le général de Gaulle en 1958 peut sembler « illimité et cependant précaire » ?
Réponse

4) Quelles hypothèques l'Algérie fait-elle peser sur le nouveau régime en 1958 ?
Réponse

5) Les événements ultérieurs ont-ils confirmé ou non la formule de l’éditorialiste du Monde: « Mais il n'y a pas, il n'y aura pas de miracle ».
Réponse

1. La victoire du « OUI » perçue comme un « chèque en blanc »

 
  Le document est un texte extrait de la Une du journal Le Monde daté du mardi 30 septembre 1958.
  Il s'agit d'un éditorial d'Hubert Beuve-Méry fondateur et directeur de ce quotidien parisien du soir né en 1944 après la Libération. Ce dernier commente à chaud, sans enthousiasme et de façon un peu désabusée, les résultats du référendum constitutionnel du 28 septembre 1958 qui a donné naissance à la V
ème République.
  De Gaulle, revenu au pouvoir en juin 1958 sous la pression des militaires et des Français d'Algérie, avait été largement investi comme président du Conseil et avait reçu du Parlement les pleins pouvoirs pour une durée de six mois avec mission de préparer une nouvelle constitution.
  Une équipe d'experts réunie autour de Michel Debré avait élaboré un projet constitutionnel que le Général avait présenté aux Français le 4 septembre 1958, avant de le faire ratifier par référendum.
  Beuve-Méry qualifie de « chèque en blanc » la confiance massivement apportée à de Gaulle à la fin de la Quatrième République et au début de la Cinquième République, une première fois par la représentation nationale les 1er et 2 juin 1958, une seconde fois par le suffrage universel le 28 septembre 1958.
  Il analyse d'abord les causes de cette victoire électorale éclatante du général de Gaulle, puis il s'interroge sur les perspectives qu'elle ouvre et exprime un certain scepticisme quant à l'avenir de la Cinquième République naissante.

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2. Un « Oui » massif qui exprime
le rejet des institutions de la IVème République

 
  
Beuve-Méry semble impressionné et étonné par l'ampleur de la victoire du « oui ».
  Près de 80 % des suffrages se sont en effet exprimés en faveur de la nouvelle constitution proposée par de Gaulle aux Français.
  Il explique cette victoire avant tout par la faillite de la Quatrième République et le discrédit qui pesait sur ses institutions.
  La Constitution de 1946 avait rétabli en France un régime parlementaire dans lequel l'Assemblée nationale, dominée par les partis politiques, était toute puissante et exerçait un contrôle sans réel contrepoids.
  Il en a résulté une instabilité ministérielle chronique, aggravée par l’adoption la représentation proportionnelle comme mode de scrutin et l'exclusion des ministres communistes du gouvernement en 1947 dans le contexte des débuts de la guerre froide.
  Dès lors, le PCF se trouvait rejeté et mis à l'écart de la vie politique, mais il allait continuer de mobiliser, durant toute la Quatrième République, un peu plus d'un quart de l'électorat.
  De son côté, de Gaulle avait d'emblée rejeté cette Constitution et entraîné ses partisans dans une opposition sans concession à la Quatrième République.
  Dans ces conditions, aucun parti ne pouvait espérer disposer à lui seul de la majorité, et les gouvernements s'appuyaient sur des coalitions fragiles résultant de compromis et de marchandages.
  Cette « désaffection » s'est exprimée dès l'origine, puisqu'au référendum constitutionnel d'octobre 1946 près d'un tiers des électeurs inscrits s'était abstenu, alors qu'à celui de septembre 1958, la participation a été au contraire massive.
  Cette participation importante, Beuve-Méry l'explique par « la forte volonté de changement » qu'a voulu exprimer alors l'électorat français de toutes sensibilités politiques.
  Dès cette époque, le directeur du Monde a bien saisi ce qui allait être une des caractéristiques de la République gaullienne, à savoir la capacité du général dans les scrutins référendaires, à transcender les partis politiques et à obtenir l'adhésion d'une partie de l'électorat non gaulliste, y compris « une fraction non négligeable de l'électorat communiste ».

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3. Un « pouvoir illimité et cependant précaire »

 
 
 Après avoir pris acte de la victoire du général de Gaulle, Beuve-Méry déclare que le pouvoir dont ce dernier dispose désormais est à la fois « illimité et cependant précaire ».
  « Pouvoir illimité ». Il exprime là sans doute les craintes d'une partie de la classe politique qui voit dans le retour au pouvoir du général de Gaulle, une menace d'instauration de pouvoir personnel.
  Chef de l'État et des armées, garant de l'indépendance nationale, c'est lui qui désormais nommera et mettra fin aux fonctions du Premier ministre et des ministres, définira les grandes orientations de la politique française aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, disposera de pouvoirs réglementaires, du droit de dissolution de l'Assemblée, de la possibilité de consulter directement les Français par référendum, tandis que l'article 16 lui accordera des pouvoirs exceptionnels pour faire face à d'éventuelles circonstances gravissimes.
  « Pouvoir cependant précaire ». D'abord parce qu'avant de se faire élire président de la République, de Gaulle doit gagner les élections législatives, et qu'en attendant la révision constitutionnelle de 1962, il devra se faire élire par un collège certes élargi par rapport à ce qu'il était jusqu'alors, mais limité encore aux députés, aux sénateurs, aux conseillers généraux et aux délégués des conseils municipaux, c'est-à-dire par des notables en majorité issus de la Quatrième République et qui ne sont pas tous acquis aux nouvelles institutions.
  En outre, Beuve-Méry rappelle en faisant référence aux scrutins de l'après-guerre, que « les élections législatives ne sont pas toujours aussi brillantes que le référendum qui les a immédiatement précédées ».
  En octobre 1945, de Gaulle chef du Gouvernement provisoire avait demandé aux Français de se prononcer par un double référendum sur la nature des institutions.
  Ces derniers avaient répondu « oui » massivement à la première question et majoritairement mais moins nettement « oui » à la deuxième question, signifiant qu'ils étaient d'accord avec lui pour ne pas rétablir la Troisième République, et pour rejeter tout retour à un régime d'assemblée.
  Mais le même jour et dans les scrutins qui avaient suivi, ils avaient donné la majorité à des partis politiques qui, associés dans le cadre du tripartisme, avaient conduit de Gaulle à démissionner et rétabli un régime d'assemblée.
  De Gaulle certes va pouvoir s'appuyer sur un parti gaulliste qui en 1945 n'existait pas, mais Beuve-Méry rappelle que sur ce terrain aussi le général avait connu dans le passé quelques déboires.
  En effet, en 1953, constatant amèrement que des députés appartenant au Rassemblement du peuple français qu'il avait créé en 1947, l'avaient abandonné et s'étaient ralliés à la Quatrième République, il avait décidé de saborder le RPF et s'était momentanément retiré de la vie politique.

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4. L’hypothèque algérienne

 
   Beuve-Méry considère que l'avenir du nouveau régime est hypothéquéorc par la guerre d'Algérie.
  Cette guerre a entraîné la chute de la Quatrième République emportée par le coup de fe du 13 mai 1958, et créé les conditions d'un possible retour au pouvoir du général de Gaulle.
  Certes, l'avènement de la Cinquième République permet de dénouer la crise politique ouverte par ce coup de force, mais elle ne met pas fin au conflit et, au moins dans un premier temps, de Gaulle va devoir répondre à l'attente des militaires d'Alger et des partisans de l'Algérie française qui ont le sentiment que sans eux, le Général n'aurait pas pu revenir au pouvoir.
  Répondre à leur attente, c'était affirmer la volonté du nouveau régime de maintenir l'Algérie dans la France et donc d'accentuer la répression contre le Front de libération nationale ( FLN ) et de développer les opérations militaires contre son armée ( ALN ).
  La France s'était déjà enlisée de 1946 à 1954 dans une première guerre coloniale meurtrière et coûteuse qu'elle a finalement perdue en Indochine.
  La poursuite de la guerre d'Algérie risque, selon Beuve-Méry, de compromettre cette « liberté » et cette « dignité humaine » auxquels le peuple français « reste passionnément attaché », allusion aux tortures et aux exécutions sommaires pratiquées par certains éléments de l'armée française, mais aussi l'« expansion » dont la Quatrième République avait jeté les bases avec succès, après avoir assuré la reconstruction de notre économie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
  Il craint que le retour au pouvoir du général de Gaulle, tout en mettant fin à la crise politique qui rongeait la Quatrième République agonisante, ne plonge la France dans une crise économique et financière.

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5. Le scepticisme du Monde en 1958
quant à l’avenir de la Vème République

 
  
A la fin de son éditorial, Beuve-Méry relève l'ambiguïté du « oui » massif exprimé lors du référendum du 28 septembre 1958. Il considère que le « oui » des Français d'Algérie, celui des Musulmans, et celui des Français de métropole n'ont sans doute pas la même signification et qu'ils expriment des « voeux largement contradictoires », en particulier au sujet du devenir de l'Algérie.
  Il reste donc très réservé sur la solidité de cette « unité d'un jour » et conclut en affirmant qu'« il n' y a pas » et qu'« il n'y aura pas de miracle », tout en souhaitant bonne chance au général de Gaulle.
  En dépit des réserves et du scepticisme manifestés en 1958 à son égard par Beuve-Méry, la République gaullienne a tenu bon.
  La décolonisation en Afrique a été menée à son terme, l'indépendance algérienne a mis fin à un guerre ruineuse dans laquelle la République précédente s'était enlisée et les institutions ont été consolidées avec, à partir de 1962, l'élection au suffrage universel du président de la République.
  Après de Gaulle, la V
ème République dont les institutions avaient été taillées sur mesure pour le général et dont certains pensaient qu'elles ne lui survivraient pas, a finalement bien surmonté l'épreuve du temps et supporté sans crise majeure l'expérience de deux alternances et de trois cohabitations

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