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Commentaire
d'un document unique : |
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« Ce
chèque en blanc que le général de Gaulle avait reçu du Parlement il
y a quatre mois vient de lui être renouvelé dans des conditions que
lui-même sans doute n'espérait pas. Ce que traduit avant tout cette
prise de position massive de tout un peuple, c'est la désaffection
pour un système politique dont les engrenages tournaient à vide, quand
ils ne se bloquaient pas complètement. La volonté de changement était
si forte, si profonde, que malgré les tentations d'un radieux soleil
d'automne, elle a fait reprendre le chemin des bureaux de vote à beaucoup
de Français qui s'en étaient depuis longtemps écartés et ramené à
l'unisson une fraction non négligeable de l'électorat communiste.
La légitimité du nouveau pouvoir est ainsi fondée avec éclat, et l'étendue
de ce pouvoir n'a provisoirement d'autre limite que la sagesse d'un
homme. Éditorial
de Sirius ( pseudonyme dHubert
BEUVE-MERY, fondateur et directeur du journal ), |
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1) Présentez
la nature de ce document et les circonstances dans lesquelles il a
été écrit. |
Le
document est un texte extrait de la Une du journal Le Monde daté du mardi
30 septembre 1958.
Il s'agit d'un éditorial d'Hubert Beuve-Méry fondateur et directeur
de ce quotidien parisien du soir né en 1944 après la Libération. Ce dernier
commente à chaud, sans enthousiasme et de façon un peu désabusée, les résultats
du référendum constitutionnel du 28 septembre 1958 qui a donné naissance à la
Vème
République.
De Gaulle, revenu au pouvoir en juin 1958 sous la pression des
militaires et des Français d'Algérie, avait été largement investi comme président
du Conseil et avait reçu du Parlement les pleins pouvoirs pour une durée de
six mois avec mission de préparer une nouvelle constitution.
Une équipe d'experts réunie autour de Michel Debré avait élaboré
un projet constitutionnel que le Général avait présenté aux Français le 4 septembre
1958, avant de le faire ratifier par référendum.
Beuve-Méry qualifie de « chèque en blanc » la confiance massivement
apportée à de Gaulle à la fin de la Quatrième République et au début de la Cinquième
République, une première fois par la représentation nationale les 1er et
2 juin 1958, une seconde fois par le suffrage universel le 28 septembre 1958.
Il analyse d'abord les causes de cette victoire électorale éclatante
du général de Gaulle, puis il s'interroge sur les perspectives qu'elle ouvre
et exprime un certain scepticisme quant à l'avenir de la Cinquième République
naissante.
Beuve-Méry
semble impressionné et étonné par l'ampleur de la victoire du « oui ».
Près de 80 % des suffrages se sont en effet exprimés en faveur
de la nouvelle constitution proposée par de Gaulle aux Français.
Il explique cette victoire avant tout par la faillite de la Quatrième
République et le discrédit qui pesait sur ses institutions.
La Constitution de 1946 avait rétabli en France un régime parlementaire
dans lequel l'Assemblée nationale, dominée par les partis politiques, était
toute puissante et exerçait un contrôle sans réel contrepoids.
Il en a résulté une instabilité ministérielle chronique, aggravée
par ladoption la représentation proportionnelle comme mode de scrutin
et l'exclusion des ministres communistes du gouvernement en 1947 dans le contexte
des débuts de la guerre froide.
Dès lors, le PCF se trouvait rejeté et mis à l'écart de la vie politique,
mais il allait continuer de mobiliser, durant toute la Quatrième République,
un peu plus d'un quart de l'électorat.
De son côté, de Gaulle avait d'emblée rejeté cette Constitution
et entraîné ses partisans dans une opposition sans concession à la Quatrième
République.
Dans ces conditions, aucun parti ne pouvait espérer disposer à lui
seul de la majorité, et les gouvernements s'appuyaient sur des coalitions fragiles
résultant de compromis et de marchandages.
Cette « désaffection » s'est exprimée dès l'origine, puisqu'au
référendum constitutionnel d'octobre 1946 près d'un tiers des électeurs inscrits
s'était abstenu, alors qu'à celui de septembre 1958, la participation a été
au contraire massive.
Cette participation importante, Beuve-Méry l'explique par « la
forte volonté de changement » qu'a voulu exprimer alors l'électorat français
de toutes sensibilités politiques.
Dès cette époque, le directeur du Monde a bien saisi ce qui
allait être une des caractéristiques de la République gaullienne, à savoir la
capacité du général dans les scrutins référendaires, à transcender les partis
politiques et à obtenir l'adhésion d'une partie de l'électorat non gaulliste,
y compris « une fraction non négligeable de l'électorat communiste ».
Après
avoir pris acte de la victoire du général de Gaulle, Beuve-Méry déclare que
le pouvoir dont ce dernier dispose désormais est à la fois « illimité et
cependant précaire ».
« Pouvoir illimité ». Il exprime là sans doute les craintes
d'une partie de la classe politique qui voit dans le retour au pouvoir du général
de Gaulle, une menace d'instauration de pouvoir personnel.
Chef de l'État et des armées, garant de l'indépendance nationale,
c'est lui qui désormais nommera et mettra fin aux fonctions du Premier ministre
et des ministres, définira les grandes orientations de la politique française
aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, disposera de pouvoirs réglementaires,
du droit de dissolution de l'Assemblée, de la possibilité de consulter directement
les Français par référendum, tandis que l'article 16 lui accordera des pouvoirs
exceptionnels pour faire face à d'éventuelles circonstances gravissimes.
« Pouvoir cependant précaire ». D'abord parce qu'avant de se
faire élire président de la République, de Gaulle doit gagner les élections
législatives, et qu'en attendant la révision constitutionnelle de 1962, il devra
se faire élire par un collège certes élargi par rapport à ce qu'il était jusqu'alors,
mais limité encore aux députés, aux sénateurs, aux conseillers généraux et aux
délégués des conseils municipaux, c'est-à-dire par des notables en majorité
issus de la Quatrième République et qui ne sont pas tous acquis aux nouvelles
institutions.
En outre, Beuve-Méry rappelle en faisant référence aux scrutins
de l'après-guerre, que « les élections législatives ne sont pas toujours
aussi brillantes que le référendum qui les a immédiatement précédées ».
En octobre 1945, de Gaulle chef du Gouvernement provisoire avait
demandé aux Français de se prononcer par un double référendum sur la nature
des institutions.
Ces derniers avaient répondu « oui » massivement à la
première question et majoritairement mais moins nettement « oui »
à la deuxième question, signifiant qu'ils étaient d'accord avec lui pour ne
pas rétablir la Troisième République, et pour rejeter tout retour à un régime
d'assemblée.
Mais le même jour et dans les scrutins qui avaient suivi, ils avaient
donné la majorité à des partis politiques qui, associés dans le cadre du tripartisme,
avaient conduit de Gaulle à démissionner et rétabli un régime d'assemblée.
De Gaulle certes va pouvoir s'appuyer sur un parti gaulliste qui en 1945
n'existait pas, mais Beuve-Méry rappelle que sur ce terrain aussi le général
avait connu dans le passé quelques déboires.
En effet, en 1953, constatant amèrement que des députés appartenant
au Rassemblement du peuple français qu'il avait créé en 1947, l'avaient abandonné
et s'étaient ralliés à la Quatrième République, il avait décidé de saborder
le RPF et s'était momentanément retiré de la vie politique.
Beuve-Méry considère que l'avenir du nouveau régime est hypothéquéorc
par la guerre d'Algérie.
Cette guerre a entraîné la chute de la Quatrième République emportée
par le coup de fe du 13 mai 1958, et créé les conditions d'un possible retour
au pouvoir du général de Gaulle.
Certes, l'avènement de la Cinquième République permet de dénouer
la crise politique ouverte par ce coup de force, mais elle ne met pas fin au
conflit et, au moins dans un premier temps, de Gaulle va devoir répondre à l'attente
des militaires d'Alger et des partisans de l'Algérie française qui ont le sentiment
que sans eux, le Général n'aurait pas pu revenir au pouvoir.
Répondre à leur attente, c'était affirmer la volonté du nouveau
régime de maintenir l'Algérie dans la France et donc d'accentuer la répression
contre le Front de libération nationale ( FLN ) et de développer les
opérations militaires contre son armée ( ALN ).
La France s'était déjà enlisée de 1946 à 1954 dans une première guerre
coloniale meurtrière et coûteuse qu'elle a finalement perdue en Indochine.
La poursuite de la guerre d'Algérie risque, selon Beuve-Méry, de
compromettre cette « liberté » et cette « dignité humaine »
auxquels le peuple français « reste passionnément attaché », allusion
aux tortures et aux exécutions sommaires pratiquées par certains éléments de
l'armée française, mais aussi l'« expansion » dont la Quatrième République
avait jeté les bases avec succès, après avoir assuré la reconstruction de notre
économie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Il craint que le retour au pouvoir du général de Gaulle, tout en
mettant fin à la crise politique qui rongeait la Quatrième République agonisante,
ne plonge la France dans une crise économique et financière.
A
la fin de son éditorial, Beuve-Méry relève l'ambiguïté du « oui »
massif exprimé lors du référendum du 28 septembre 1958. Il considère que le
« oui » des Français d'Algérie, celui des Musulmans, et celui des
Français de métropole n'ont sans doute pas la même signification et qu'ils expriment
des « voeux largement contradictoires », en particulier au sujet du
devenir de l'Algérie.
Il reste donc très réservé sur la solidité de cette « unité
d'un jour » et conclut en affirmant qu'« il n' y a pas » et qu'« il
n'y aura pas de miracle », tout en souhaitant bonne chance au général de
Gaulle.
En dépit des réserves et du scepticisme manifestés en 1958 à son égard
par Beuve-Méry, la République gaullienne a tenu bon.
La décolonisation en Afrique a été menée à son terme, l'indépendance
algérienne a mis fin à un guerre ruineuse dans laquelle la République précédente
s'était enlisée et les institutions ont été consolidées avec, à partir de 1962,
l'élection au suffrage universel du président de la République.
Après de Gaulle, la Vème
République dont les institutions avaient été taillées sur mesure pour le général
et dont certains pensaient qu'elles ne lui survivraient pas, a finalement bien
surmonté l'épreuve du temps et supporté sans crise majeure l'expérience de deux
alternances et de trois cohabitations