L'engagement des troupes noires dans les deux guerres mondiales

 
 
De 1914 à 1918
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Le recrutement  des troupes indigènes :
la « Force noire » et l'« appel à l'Empire »

   À la veille de la 1ère guerre mondiale, les troupes indigènes, ex-troupes de marine devenues troupes coloniales en 1900 – d'où la présence d'une ancre marine sur leurs uniformes – étaient composées de tirailleurs recrutés sur la base du volontariat dans tout l'Empire français : Indochine, Afrique orientale (Madagascar, Côte des Somalis et Djibouti ), Afrique équatoriale et occidentale, Guyane, Antilles et  territoires du Pacifique.
   Les premiers tirailleurs, soldats d'infanterie indigènes servant dans l'Empire colonial sous le commandement d'officiers blancs, ont été recrutés au Sénégal au milieu du 19e siècle. C'est pourquoi le terme de « tirailleurs sénégalais » s'est imposé comme terme générique pour désigner l'ensemble des soldats indigènes, et cela d'autant plus facilement qu'une partie importante de ces tirailleurs appartenaient à l'Afrique subsaharienne.
   En 1910, le colonel Charles MANGIN dans un ouvrage titré La Force noire, entrevoyait le rôle important que ces unités indigènes africaines étaient appelées à jouer dans le renforcement de l'armée française et si nécessaire dans défense de la métropole.
  
   En août 1914, lorsque la France est entrée en guerre, le haut-commandement français a multiplié les appels à l'engagement dans tout l'Empire, en particulier en Afrique occidentale française. Il a été relayé par Blaise DIAGNE, premier député noir africain à l'Assemblée nationale, inscrit dans le groupe de l'Union républicaine radicale et radicale-socialiste, qui a appelé « les populations africaines au loyalisme patriotique, au rassemblement sous les plis du drapeau de la " Mère Patrie " ».
   Ces appels ont reçu peu d'écho et le commandement français a dû recourir à la contrainte. Mais le recrutement forcé se heurta à une vive résistance des populations indigènes qui se manifesta en 1915 par de sanglantes révoltes durement réprimées.
   En 1917, Georges CLEMENCEAU, devenu président du Conseil, a nommé Blaise DIAGNE Commissaire de la République, avec pour mission de mener une nouvelle campagne de recrutement en Afrique noire, en proposant aux indigènes des primes, des allocations, la création d'écoles, l'exemption de l'indigénat, voire pour les fils de chef qui s'engageraient, la promesse d'accéder à la citoyenneté française en échange de « l'impôt du sang ». Cette campagne a permis de recruter 72 000 tirailleurs en Afrique occidentale et en Afrique équatoriale françaises.

L'engagement des troupes indigènes
dans la 1ère guerre mondiale

    Au cours de la 1ère guerre mondiale, plus de 180 000 soldats d'Afrique noire ont été mobilisés. De nombreuses unités ont été engagées dès le début du conflit sur tous les fronts, en particulier dans la Bataille de l'Yser en Belgique en octobre-décembre 1914.
   En décembre 1915, une « Armée coloniale indigène » a été créée par décrets, dont les dépôts ont été installés à Fréjus-Saint Raphaël.
   De nombreuses unités indigènes ont été engagées, dès octobre 1914 au cours de la bataille de l'Yser en Belgique, puis dans les Dardanelles en 1915, dans les batailles de Verdun et de la Somme en 1916, au Chemin des Dames en 1917.

  Dans la Marne, au cours de l'hiver 1914-1915, le 1er Corps d'armée colonial a tenu le secteur de Beauséjour - Main de Massiges au prix de lourdes pertes. Lors de l'offensive du 25 septembre 1915, 10 Bataillons de « tirailleurs sénégalais » et 13 régiments de zouaves ont été engagés en Champagne. En avril-mai 1917, 10 régiments de tirailleurs sénégalais et de zouaves ont participé à la conquête des Monts de Moronvilliers.

Le 2 avril 1917 près de Fismes, le président de la République Raymond Poincaré
et le général Mangin passent en revue un régiment de tirailleurs
sénégalais
( Photo BDIC publiée dans 1914-1918 L'Armée coloniale, les soldats d'outre-mer,
Ministère des anciens combattants et victimes de guerre
Délégation à la Mémoire et à l'Information, sans date)

   Lors de l'offensive allemande de juillet-août 1918, qui correspond à la seconde bataille de la Marne, la ville de Reims a été défendue et sauvée par le 1er Corps d'Armée coloniale qui comptait 9 bataillons de tirailleurs sénégalais.
   En septembre 1918, 8 régiments africains ont combattu au sein de la IVe Armée en Champagne.

De  lourdes pertes

   À l'issue du conflit, on a recensé au sein des unités d'Afrique noire un peu plus de 28 000  morts ou disparus et  37 200 blessés.

Abdoulaye N'Diaye, dernier tirailleur sénégalais
ancien combattant de la 1ère guerre mondiale

   À l'occasion du 80e anniversaire de la victoire de 1918, le président de la République, Jacques CHIRAC, ayant décidé que la Légion d'honneur serait remise le 11 novembre 1998 à tous les anciens combattants de 14-18 encore vivants, l'ambassadeur de France au Sénégal a été chargé de la remettre à Abdoulaye N'DIAYE, dernier tirailleur sénégalais survivant de la 1ère guerre mondiale.
   Âgé de 104 ans, ce dernier est décédé le 10 novembre 1998 alors qu'il choisissait son boubou pour la cérémonie du lendemain. Il avait été engagé dès le début de la guerre et blessé une première fois en Belgique en août 1914, avait participé à l'expédition des Dardanelles en 1915, puis en 1916 aux combats de la Somme où il avait été blessé une seconde fois ( une balle dans la tête, quatre mois d'hôpital ). Il avait terminé la guerre à Verdun en 1918. Rentré au Sénégal, on lui avait dit de retourner labourer son champ comme si rien ne s'était passé.
   Il n'a appris qu'en 1949, par des tirailleurs sénégalais de la 2e guerre mondiale qu'il avait droit à deux pensions : une pension d'ancien combattant et une pension d'invalidité. Le montant mensuel de ces deux pensions qui a été gelé par le gouvernement français à partir de l'indépendance du Sénégal en 1961, s'élevait au moment de sa mort à 340,21 francs français ; en outre, l'administration française lui avait fourni une carte de réduction SNCF !
   Dans son village sénégalais sans électricité et ne disposant que de quatre points d'eau pour 1 500 habitants, ce vétéran de ce que les Africains appelaient « la guerre des Français », ne possédait pour seules richesses qu'une minuscule cabane de paille et de tôles, une lampe-tempête et un transistor.
   Sa modeste pension permettait cependant d'améliorer l'ordinaire de sa famille qui comptait une trentaine de personnes. Peu de temps avant son décès, Abdoulaye N'DIAYE avait été photographié et son témoignage filmé par le journaliste Olivier MOREL.