ÉCOLE EN PISTE
Les
règles du jeu : des jeux enfantins aux jeux circassiens
CNAC/ Le Manège,
Scène nationale de Reims /Académie de Reims - DAAC
Préambule :
L'École en piste est
un projet d'éducation artistique au cirque d'aujourd'hui initié
pour l'année scolaire 2003/2004 par la DAAC (Délégation
Académique à l'Action Culturelle), le CNAC (Centre National des
Arts du Cirque) et Le Manège de Reims.
Ce parcours pédagogique interroge l'articulation des jeux enfantins avec
les jeux circassiens en s'appuyant sur les jeux de masque et de vertige, les
"jouets" et la notion de "règle".
>
Question artistique :
Comment dégager
le principe ou la règle d'un jeu enfantin et le transposer dans une forme
circassienne (notion de "joueurs", "spectateurs" et d'"éphémère")
qui reprenne les fondamentaux du cirque (figure du cercle et écoute du
partenaire de jeu, itinérance et nomadisme, collectif, arts du clown)
au travers d'un ou plusieurs domaines artistiques (danse, arts plastiques, art
pictural, photographie, musique
).
>
Pistes :
Ces notes ont pour objet de nourrir vos pistes de réflexion
Les références biographiques permettront à ceux qui le
désirent dapprofondir ces pistes de recherche et de travail.
a. Caractère primitif du jeu
Le désir de jouer est universel au moins dans lenfance.
| " Tout son corps,
fluide et spontané mimeur de tous les gestes et de toutes les actions
de lunivers ambiant, est immédiatement contraint à se
figer, sur le banc de lécole, dans lattitude hiératique
dun petit pharaon assis en face de sa " maison de léternité
". Ici, pour être sage, il faut être immobile. Le prix
de la sagesse est incompatible avec lexubérance de la vie.
" |
|
Marcel
Jousse, LAnthropologie de la parole, p.22, Gallimard
|
Derrière le désir
de jouer il y a une revendication des droits du corps et de son expressivité.
Lenfant ne saurait être passif devant le monde qui lentoure,
il ne saurait non plus seulement lingérer dans les règles
que les adultes tiennent à lui apprendre ; il lui faut " porter
témoignage " pour reprendre cette expression à Edward Bond
dans LEnfant dramatique, à savoir redire à sa façon
ce quil voit et ressent, sengager dans un point de vue qui limplique
de façon décisive.
Jouer et rejouer le monde est par conséquent vital.
|
" Or, ce qui
frappe, quand on observe lêtre humain aussi spontané
que possible, nest-ce pas une tendance instinctive à rejouer
gestuellement ou, plus exactement, à mimer toutes les actions des
êtres vivants, toutes les attitudes des objets inanimés qui
lentourent ? "
|
|
Marcel
Jousse
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Le rejeu est au cur de
ce qui définit lanthropos :
" Lhomme nest pleinement Homme que lorsquil joue."
Schiller
Le rejeu est la capacité à intérioriser le monde, à
le réinventer dune certaine façon et à lexprimer.
b. Définition de la notion de " jeu "
Roger Caillois (dans Les Jeux et les hommes, pp.42-43) propose de circonscrire
la notion de jeu par les caractères suivants ; il sagit dune
activité :
libre (" On ne joue que si lon veut, que quand on veut, que
le temps quon veut "),
séparée (circonscrite dans des limites de temps et despaces
précises et fixées à lavance),
réglée ou fictive (" Les lois confuses et embrouillées
de la vie ordinaire sont remplacées, dans cet espace défini et pour
ce temps donné, par des règles précises,
arbitraires, irrécusables, quil faut accepter comme telles et qui
président au déroulement correct de la partie. "),
incertaine dans son déroulement, même si elle est soumise
à des règles,
et improductive même quand elle implique un déplacement
de propriété à lintérieur du cercle des joueurs.
Il distingue par ailleurs quatre sortes de jeux suivant quils sont dominés
par la compétition (agôn), le hasard (alea), le simulacre ou le "
faire semblant " (mimicry) et la recherche dun certain vertige (ilinx)
(cf. p.47)
Dans tous les cas, le jeu place lindividu dans une situation qui suppose
un rapport avec le monde différent de celui qui est habituel dans la vie
sociale "normale ".
Il y a deux façons de modifier ce rapport :
> soit, on sévade du monde en créant un univers artificiel
dégalité pure au départ, grâce à la compétition
libre ou à leffet du hasard cest-à-dire que lon
tente de modifier le monde par une intervention active au moyen de la compétition
ou par une acceptation passive des effets du hasard ,
> soit, cest le sujet lui-même qui se transforme dans son rapport
avec le monde : ou bien en se créant un autre personnage, ou bien en provoquant
un certain trouble intérieur cest-à-dire que lon essaie
de transformer le sujet par la simulation volontaire dune autre personne
ou par la recherche dun vertige subi (ce qui renvoie aux deux dernières
catégories).
c. La règle
" La règle
est ce qui vient soutenir la morale comprise alors comme lensemble
des conduites possibles ou non que se donnent les membres dun groupe
à un moment et en un lieu donnés. Ces règles peuvent
donc être mouvantes dans le temps et dans lespace, elles sont
là pour permettre le jeu social. Lacan pose la règle du côté
de limaginaire, cest elle qui rend possible le lien social,
le " vivre ensemble des hommes " .
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|
Jean-Michel
Vives, Le désir de jouer, p.36
|
La règle régule les rapports entre les individus, elle permet le
lien.
"(
) la
malhonnêteté du tricheur ne détruit pas le jeu. Celui
qui le ruine est le négateur qui dénonce l'absurdité
des règles, leur nature purement conventionnelle, et qui refuse de
jouer parce que le jeu n'a aucun sens. Ses arguments sont irréfutables.
Le jeu n'a pas d'autre sens que lui-même."
|
|
Roger
Caillois, Les Jeux et les hommes, p.38
|
Le jeu (via ses règles) offre à l'enfant l'occasion de trouver sa
liberté dans la contrainte.
d. Les jouets
Le jouet constitue un des premiers modes de relation de lêtre humain
aux objets.
" (
) Les
jouets courants sont essentiellement un microcosme adulte : ils sont tous
reproduction amoindries dobjets humains comme si aux yeux du public,
lenfant nétait en somme quun homme plus petit,
un homunculus à qui il faut fournir des objets à sa taille.
(
) Pour le reste, le jouet français signifie toujours quelque
chose et ce quelque chose est toujours entièrement socialisé,
constitué par les mythes ou les techniques de la vie moderne adulte
(
) Seulement, devant cet univers dobjets fidèles et compliqués,
lenfant ne peut se constituer quen propriétaire, en usager,
jamais en créateur ; il ninvente pas le monde, il lutilise
; on lui prépare des gestes sans aventures, sans étonnement
et sans joie. "
|
|
Roland
Barthes, Mythologies
|
Le jouet, comme tout objet, dit autre chose que lui-même, renvoie à
une totalité culturelle et technologique qui la engendré.
Il nest pas un objet en soi mais un nud de rôles et de relations
qui ne se comprendront que par référence à la totalité
dun milieu et dune communauté.
Il relève donc dune symbolique collective.
Aussi, nous attacherons nous aux jeux de transmission orale, dits de patrimoine,
sans objet-jouet (ou avec les "jouets" créés, inventés
par les enfants eux-mêmes : le bout de bois qui se fait tour à tour
pistolet, lunettes de vue, brique, crayon, baguette magique; le bout de ficelle
qui se fait scie mécanique, serpent, câble de dépanneuse,
paire de moustaches
) ou bien nous en tiendrons nous aux jouets qui expriment
des moyens élémentaires daction sur la matière solide
(outils), liquide, sur lair (cerfs-volants), exercice de force et dadresse
(balançoire, balles, bâtonnets, jonchets) comme les anneaux, billes,
toupies, yo-yo, diabolos, osselet
car ils sont le support et le lieu de
transformation du rapport de lenfant au monde, soit du développement
dune symbolique individuelle.
Lenfant se fait alors créateur.
Pour Winnicott le jeu, comme lobjet transitionnel, nest ni au-dedans,
ni au-dehors : " Pour contrôler ce qui est au-dehors, on doit faire
des choses, et non simplement penser ou désirer, et faire des choses, cela
prend du temps. Jouer, cest faire. " Sa conception est assez proche
de létymologie du mot poète (du grec poien, faire). Le poète,
le créateur est bien celui qui fait, qui fait quelque chose dans le temps,
mais il sagit dun type daction très particulier.Ces premières
remarques peuvent se résumer ainsi :
Le jeu (tel que nous le considérons) est un besoin universel à travers
lequel le sujet lui-même se transforme dans son rapport au monde se faisant
par là même créateur. En outre, il permet le lien.
L'enfant joue-t-il parce qu'il a des jouets ou bien a-t-il des jouets parce qu'il
aime jouer ? Est-ce l'objet qui est le prolongement de soi ou soi qui est le prolongement
de l'objet ? Est-ce la main qui fait bouger le corps ou le corps qui fait bouger
la main ?
Lhomo ludens est ce même homo habilis qui transformant la nature s'est
transformé dans une relation dialectique par cette même nature (triade
main / cerveau / verticalisation).
e. Jeux enfantins / Jeux du cirque
|
"
Tout homme a le cirque en lui et le cirque quil porte,
cest sa propre enfance "
|
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Jérôme
Thomas
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Sinterroger sur larticulation
des jeux enfantins avec les jeux circassiens cest interroger cet aspect
primitif.
En effet, interroger les jeux du cirque cest prendre la question du cirque
à létat naissant - et constamment renaissant -, aborder sa
chair même dans la mesure où lon sinterroge sur la transformation
du désir spontané de jouer de lenfant au désir élaboré,
artistique
Rupture ? Transition ?
Par quelles voies, à travers quelles exigences, pour quelles raisons ?
Comme on la vu plus haut le désir de jouer est partout.
Il se spécifie donc à travers les jeux circassiens où lartiste
trace précisément les frontières des moments où il
joue.
A linstar de lactivité de lenfant qui sadonne au
rejeu, lartiste a pour préoccupation de trouver le geste juste
Trouver le geste juste pour connaître mieux et pour exprimer pleinement
sa relation au monde.
Désirer jouer et non plus en avoir besoin cest passer de la soumission
à une forme de volonté où lon prend position dans et
sur le monde et par conséquent procède dans un seul et même
mouvement à des choix esthétiques, philosophiques voire politiques
Tout comme les jeux enfantins, les arts circassiens (relevant essentiellement
des jeux de masque - mimicry - et de vertige -ilinx -) sont des jeux sans règles
fixes car il sagit de les découvrir et les créer tandis que
la composition se développe. En outre, le but du jeu nest pas la
performance mais le plaisir et la découverte comme le fait de créer
ses propres règles
À la différence du sport (relevant
de la compétition, l'âgon) où il domine une idéologie
de lexcellence qui tend à tout ramener à une seule échelle
de valeurs : tout y est conditionné par une sorte de regard souverain qui
sattache à ce qui produit le maximum deffets.
=> Lenfant peut associer aisément ses jeux aux jeux du cirque
et par là même expérimenter le monde, prendre conscience de
ses potentialités, de son rapport avec les autres (à travers le
lien de la règle, à travers la confiance portée à
son partenaire, la notion de groupe, du cercle où le corps est voyant
et visible-) et à lespace.
Le circassien en travaillant sur les jeux enfantins cherche à " voir
comme celui qui vient de naître " (Cézanne) afin de jouer /
créer comme un enfant : ne pas faire lenfant mais faire avec lenfant
qui est en nous. Et retrouver ce même rapport au monde, aux objets
à savoir retrouver ce mouvement de tout l'être vers autre chose que
sa condition actuelle, une ouverture, une disponibilité constante.
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Pistes
de travail - Mai 2003
Anne-Lise Lisicki / Alexandre Del Pérugia
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> Parallèles
o Tourner sur soi-même, jouer au manège, jouer à saute-mouton,
barres d'enfants, chaînes, faire une ronde, (1)
o suivre le bord d'un mur, le bord du trottoir (2)
o jouer à la corde à sauter,
o à la balançoire, (3)
o grimper aux arbres, à une gouttière, glisser le long d'une perche
de pompier, (4)
o jeux de mains,
o chanter, accompagner les jeux de comptines, crier,
o sauter du haut d'un mur,
o sauter sur le lit, rebondir, (5)
o jouer aux osselets, au ballon, aux cerceaux, lancer des cailloux, (6)
o faire des mimes, des grimaces
(7)
Danser (1)
Sauter : trampoline (5)
Se balancer : balançoire trapèze (3)
Tourner : sauts périlleux (1)
Grimper : mât, corde, tissus (4)
Manipuler : balles, massues, cerceaux (6)
Suivre une ligne : fil (2)
Etre en équilibre (2)
Faire le clown (7)