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d      u               c       ô      t      é           d     e            l'          u     n     i      v     e     r      s     i      t       é

 

L'immigration dans les Ardennes 1919-1939

 

 

Par Claudine Pierre , Lycée Sévigné, Charleville-Mézières

 

 Les années vingt, le grand flux

 

A) Reconstruire : l’urgence, de la main-d’oeuvre à tout prix.

Les Ardennes, département frontalier, connaissent depuis de longues années jusqu’à la Grande Guerre, une immigration constituée principalement de Belges. La cohabitation ne fut pas toujours facile. Cependant, l’occupation durant les quatre années de guerre, les destructions dans la zone des combats, nécessitent d’importants travaux de reconstruction. Or le déficit démographique dû pour une part à la mortalité, et pour une autre part au départ de nombreux Ardennais loin de la zone occupée et qui diffèrent parfois longtemps leur retour, rendent nécessaire le recours à une main-d’oeuvre immigrée.

C’est pourquoi, dès l’armistice, la présence de travailleurs d’origine diverse est attestée; des travailleurs coloniaux, mais aussi des Espagnols, des Portugais et des Italiens affluent en grand nombre, attirés par l’ampleur des travaux de déblaiement et de remise en état.

L’agriculture manque également de bras. Outre les paysans tués, l’exode rural explique cette pénurie qu’on ne cesse de déplorer tout le long de la période. Les prisonniers de guerre seront réquisitionnés; mais l’urgence conduit à chercher plus loin des ouvriers. Aussi, dès 1919, arrivent quelques Polonais dont le flux s’accélère à partir de 1921.

La partie la plus rurale du département (arrondissements de Vouziers et de Rethel), vit un flux plus intense et plus précoce. En revanche, les villes et la vallée de la Meuse connaissent un envol de l’immigration à partir de l’année 1923, lorsque l’industrie peut à nouveau fonctionner normalement.

D’importants débats divisent l’opinion publique sur le bien-fondé du recours, dans le cadre des réparations, à la main-d’oeuvre allemande. Malgré un rejet moral qui limite leur venue; de très nombreux techniciens d’outre-Rhin viennent pourtant installer des machines modernes de fabrication allemande dans les usines les plus importantes de la vallée de la Meuse, comme aux Hauts fourneaux de la Chiers à Vireux-Molhain.

Tous ces étrangers sont regardés avec méfiance; ils incarnent les difficultés du temps présent, ils réactivent les souvenirs douloureux de l’occupation. Plutôt que d’apprécier l’oeuvre qu’ils effectuent, on préfère, surtout lorsque la conjoncture économique est mauvaise en 1921, en 1924 et 1926-1927, les accuser de tous les maux : l’immigration est perçue comme une nouvelle occupation. Pourtant ils vivent dans des conditions d’extrême précarité; logés dans des baraquements, mangeant dans des cantines, rejetés par la population autochtone, ils effectuent des travaux particulièrement dangereux et les accidents sont fréquents. De plus, quand les grèves et les manifestations s’intensifient en 1920-1921, l’Etat les surveille de près (malgré une réglementation très fluctuante) et les expulsions vont bon train.

 

B) Immigration et prospérité

1)Un flux intense

Après le temps de la reconstruction, quand tout le pays entre dans l’ère de la production et de la prospérité, le flux migratoire grossit bien que l’urgence des travaux de reconstruction soit passée. Les besoins en main-d’oeuvre restent vitaux. Désormais, ce sont les cantons urbains et industriels qui accueillent le plus d’étrangers, et avec le temps, les populations les plus nombreuses, hormis la population belge qui reste prééminente, sont italiennes et polonaises.

Ces populations étrangères se caractérisent aussi par une surmasculinité très marquée; pourtant les populations polonaises présentent immédiatement un relatif équilibre dans la répartition des sexes. Il s’agit en effet d’une immigration essentiellement familiale. Au cours des années vingt, le profil migratoire des différentes régions du département se différencie nettement, opposant la pointe de Givet à forte présence belge, aux confins lorrains nettement polonais alors que les villes accueillent de nombreux Italiens. Cette répartition se confirme dans les années trente.

Bref, un Ardennais sur dix et même un ouvrier sur cinq est alors étranger.

2) Etrangers concurrents ou indispensables ?

Au cours des années de prospérité, selon les événements, l’attitude à l’égard des étrangers fluctue. Ainsi, par exemple, les interventions du Conseil Général à l’égard des étrangers sont nettement négatives entre 1924 et 1926. Dans les arrondissements les plus dévastés, beaucoup de travailleurs ont le sentiment d’être "évincés de (nos) chantiers de reconstitution au profit d’ouvriers étrangers". (Point de vue du conseiller général Marcel Braibant le 26 mai 1924; 1N1 59, 1924.) En même temps, il ressort de la presse une nette xénophobie ; ainsi, une lettre de lecteur mécontent intitulée "La France aux Français" paraît dans Le Petit-Ardennais le 8 mars 1924. On craint aussi que la faiblesse du franc pousse des étrangers à s’approprier les terres des Français. Ces périodes de doute se traduisent par la limitation voire l’arrêt de l’immigration ainsi que le départ de nombre d’entre eux.

Se pose, paradoxalement en même temps ou presque, la question de la nécessité d’assimiler des étrangers pour pallier la faiblesse démographique du pays. Il faut, dit Marcel Braibant, "faciliter toutes les naturalisations des étrangers méritants". (Conseil Général, 20 mai 1925 - 1N1 60). Ces débats débouchent sur le vote d’une nouvelle loi de la nationalité française en 1927.

Cependant, le flux s’intensifie et l’Etat tente de le contrôler par la mise en oeuvre de nouvelles dispositions devant uniformiser les statuts des étrangers; tous doivent posséder une carte d’identité avec la mention travailleur agricole ou industriel selon les cas et payer un droit de timbre. Ils sont étroitement surveillés et les risques d’expulsion leur interdisent de s’engager dans les organisations communistes. De plus, hormis quelques progrès dus aux nouveaux logements construits par d’importants industriels sous forme de cités ouvrières, les conditions de vie restent précaires. Et la plupart des étrangers sont mal vus. En particulier, on reproche aux Italiens d’être communistes ou anarchistes, aux Polonais d’être les auteurs de trop nombreux méfaits et de pas chercher à s’assimiler mais on reconnaît à d’autres moments "leur bonne moralité". Algériens et Marocains sont particulièrement rejetés car selon le préfet, "ils conservent en général leurs mœurs d’origine surtout lorsqu’ils vivent en groupe". (Rapport du préfet, 24 octobre 1924). Même les Belges restent, envers et contre tout, des étrangers, soupçonnés de mettre en danger l’ordre public.

Au total, c’est à la veille de la crise qu’on dénombre le plus grand nombre d’étrangers et quelques-uns, commerçants ou entrepreneurs, s’intègrent.

Malgré la prospérité, la méfiance à leur égard se constate de manière persistante ; sans doute, parce que leur présence rappelle la guerre, l’occupation, les morts et les destructions.

 

Les crises et l'immigration

Le renversement de conjoncture inverse totalement la courbe migratoire. Les étrangers sont désormais vraiment considérés comme des indésirables.

 

A) Les années 1931-1937

1) Moins d’étrangers.

La crise économique frappe la population ardennaise; les étrangers n’y échappent pas. Ils subissent le chômage, d’ailleurs surtout le chômage partiel. Et dès 1931, les frontaliers ainsi que de nombreux célibataires sont licenciés et doivent partir. La deuxième période de reflux important se situe de 1934 à 1936.

 

On note une nouvelle distribution de la population étrangère. Le nombre des Belges diminue de plus de 50% de 1931 à 1938; en 1931, ils représentent 46,6% de la population étrangère contre 38% en 1938. En revanche, les Polonais sont légèrement plus nombreux en 1938 qu’en 1931 et ils représentent le quart de la population étrangère totale.

La crise fait partir les étrangers; l’opinion publique est persuadée qu’ils sont encore trop nombreux.

2)L’opinion et les étrangers.

a) L’Etat a un discours constant; depuis 1931, il ne cesse de répéter qu’il faut préférer la main-d’oeuvre nationale, et que seul le départ des étrangers fera baisser le chômage. C’est ainsi qu’il les surveille davantage, les tracasseries administratives sont telles que plus nombreux, ils sont considérés comme indésirables et partent. On enregistre tous les délits, même les plus insignifiants, afin de justifier refoulement et expulsion. La loi du 10 août 1932 prévoit que le nombre des étrangers soit limité en tenant toutefois compte de la nature des activités et des besoins variables selon les régions. En 1935, une autre loi impose pour tout déplacement d’un département à l’autre une demande d’autorisation auprès des autorités administratives compétentes.

b) Le patronat cependant, s’il fait mine de soutenir la politique en vigueur, n’a de cesse de démontrer que la main-d’œuvre étrangère est indispensable. Que ce soient les entrepreneurs qui travaillent pour des chantiers publics, comme pour la construction de la route Revin-Laifour, ou même l’extension de la ligne Maginot ; que ce soient les industriels qui se mobilisent contre toute réglementation touchant le choix de la main-d’oeuvre, que ce soient enfin les agriculteurs qui font toujours venir une main-d’oeuvre étrangère, tous agissent pour conserver les ouvriers dont ils ont besoin ou même pour en introduire d’autres.

c) Cependant, comme les effets de la crise perdurent, l’opinion reste longtemps très hostile et fait pression sur les hommes politiques pour que ceux-ci votent une loi de limitation de l’emploi des étrangers; des députés reçoivent des lettres exigeant "du travail et du pain" pour "nous d’abord" (4M17, 22 octobre 1931). En 1932, c’est de toute évidence un thème électoral. De la gauche à l’extrême droite, tous réclament la diminution du nombre des travailleurs étrangers. Alors que la loi est votée, mais que les décrets d’application touchent peu le département, la xénophobie s’exacerbe en particulier en 1935. Si les ouvriers sont particulièrement vindicatifs, les ruraux ne sont guère plus accueillants. Et le rejet des étrangers reste au cœur de la campagne électorale de 1936.

 

3)Etrangers ardennais.

Dans ce contexte, les étrangers ne peuvent avoir de vie publique ; s’il y a une "cellule d’étrangers communistes" à Revin, les membres seront expulsés. Les Polonais s’organisent, mais on soupçonne leurs sociétés (Société des ouvriers polonais et Société patriotique Pilsudski), pourtant d’inspiration consulaire, d’être infiltrées par les communistes. Les rares étrangers à avoir participé à la marche de la faim de février 1935 sont surveillés et selon l’ancienneté de leur présence ou leur enracinement familial, simplement "avertis" ou effectivement expulsés.

 

C’est en cela que les grandes grèves de 1936 sont exceptionnelles; les ouvriers étrangers y ont pleinement participé espérant enfin être considérés comme les Français. Mais c’est un espoir très éphémère; le gouvernement ne modifie pas leur condition en profondeur et bien vite, les tensions internationales remettent en question ce début d’intégration.

L’analyse précise des différents lieux des Ardennes montre les importantes nuances qui créent des situations locales particulières.

Les villes, Sedan, Charleville et Mézières ont une importante diversité de populations qui s’éparpillent dans de multiples entreprises industrielles ou de travaux publics. La crise a eu d’importants effets.

A l’inverse, la "Vallée" se caractérise globalement, par delà les nombreuses caractéristiques locales, par la concentration des étrangers dans quelques très grosses entreprises. Ainsi à Revin, Arthur Martin et Faure sont les principaux employeurs et les ouvriers étrangers sont souvent hébergés dans les cités. Belges, Polonais et Italiens sont à part égale. Martin emploie surtout des Polonais, Faure des Italiens. Leur nombre diminue nettement dès 1931. Mais même dans la "Vallée", le profil migratoire est contrasté ; aux alentours de Givet, les Belges sont particulièrement nombreux (60% des étrangers), Revin est le type même de ville à forte composante étrangère (plus de 20% de la population) ; les petites villes comme Nouzonville ont une dispersion plus grande, géographiquement, professionnellement ainsi que du point de vue de l’origine nationale alors que la part des étrangers y est assez faible (6%)...

Les confins lorrains sont tout autre ; à Blagny comme à Mouzon, une seule grosse entreprise emploie une très forte proportion d’ouvriers principalement polonais; ils sont restés nombreux jusqu’en 1935-1936. Dans les campagnes, les Polonais l’emportent aussi.

 

B)Les années terribles 1938-1940

1) Au temps de Munich

Durcissement et répression caractérisent nettement le temps de Daladier. Du fait d’un net durcissement législatif, les condamnations et les expulsions d’étrangers augmentent; surtout, la surveillance plus tatillonne fragilise la situation de tous les étrangers. Cette politique est populaire.

Dans le département, la positon frontalière engendre des situations particulièrement conflictuelles. La mobilisation partielle lors des menaces d’Hitler à l’encontre des Sudètes fait naître de graves incidents, en particulier dans les bourgs de Blagny et Mouzon où vivent de nombreux Polonais. Comme, à l’instar de l’Allemagne nazie, leur pays est agressif à l’égard de la Tchécoslovaquie, certains ont sans doute tenu des propos nettement anti-français souhaitant visiblement la victoire d’Hitler. Le plus souvent, ils sont simplement soupçonnés d’avoir eu un comportement défaitiste. Plusieurs ont été renvoyés à la première heure de la mobilisation et les Français agissent pour qu’ils ne soient pas réembauchés; ailleurs, puisqu’ils ont continué à travailler quand les Français étaient mobilisés, ceux-ci s’indignent et demandent " le renvoi de ces indésirables dans leur pays " (Lettre d’habitants de Blagny, 4M).

Ces événements démontrent surtout que la crise remet complètement en question la présence d’étrangers, vivant en France depuis plusieurs années; après l’euphorie du Front Populaire, ils sont vus comme des ennemis, risquant de déstabiliser un pays aux abois. Ce sera pire quand les menaces de guerre se préciseront.

Les propos belliqueux de Mussolini rendent tous les Italiens suspects ; alors que, jusque là, les Italiens fascistes appartenant plutôt à la bonne société ardennaise, étaient parfaitement tolérés, ils sont désormais surveillés, comme l’ont toujours été les anti-fascistes. Tous sont vus comme des ennemis de la France.

 

2) La Drôle de Guerre

A l’heure de la guerre, les étrangers sont plus que jamais surveillés et classés selon qu’ils sont considérés ou non comme ennemis et selon l’endroit où ils vivent ; la présence de la frontière devient déterminante.

Certaines nations vivent des temps particulièrement tragiques. C’est le cas des Tchécoslovaques. Leur pays n’existant plus depuis le 15 mars 1939, ils doivent rapidement prouver qu’ils sont des citoyens tchèques loyaux vis à vis du gouvernement en exil sinon ils sont considéré comme sujets du Reich. Recensés au début du mois de septembre, ils doivent dire s’ils sont tchèques ou slovaques et s’ils désirent conserver ou non la nationalité tchécoslovaque.

Beaucoup, comprenant mal le sens de la question, affirment naïvement qu’ils sont slovaques et qu’ils veulent le rester, ils sont alors considérés comme ennemis. Quelques autres, vivant depuis de nombreuses années à Monthermé, n’ayant pas reçu le certificat de loyalisme exigé, sont emmenés par la gendarmerie dans des camps d’internement ; ils auront toutes les peines du monde à en sortir.

La confusion l’emporte.

Cependant, en temps de guerre, on insiste aussi sur la nécessité d’employer des étrangers. Beaucoup de grosses industries frontalières font de nombreuses démarches pour pouvoir conserver leur main-d’œuvre.

Enfin, ces graves événements font que depuis 1938 les étrangers se dépêchent d’accéder à la citoyenneté; ils multiplient les preuves de loyalisme et d’attachement à l’égard de la France. La crise les déstabilise; mais elle accélère paradoxalement leur intégration.

 

 

conclusion

Département frontalier, les étrangers et l’immigration ont dans les Ardennes une place particulière. Tout le long de la période, les employeurs insistent sur la nécessité vitale du recours à la main-d’oeuvre étrangère. Lors des périodes de crises, on justifie mais on dénonce aussi la présence des étrangers. On célèbre toujours la supériorité de "la race ardennaise" et soupçonne l’étranger d’être un espion en puissance; mais on l’embauche, même en temps de guerre, même en zone proche de la frontière.

NOTES :

1 Les sources sont constituées essentiellement des séries 1M, et 4M (police des étrangers) des Archives départementales des Ardennes, des séries F7 des Archives nationales, de la presse et de témoignages oraux.

2 Il n’y a plus que trois arrondissements; Rocroi et Sedan sont inclus dans Mézières. En 1930 et 1931, aussi.

3 Total du premier juillet 1926.

 

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© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims.   n°13 , 1997.

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