LES ABOLITIONS FRANCAISES DE L'ESCLAVAGE (1789-1848)
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LES ABOLITIONS FRANCAISES DE L'ESCLAVAGE (1789-1848)

L'année 1998 marque le 150e anniversaire de l'abolition française de l'esclavage. Retenu pour l'édition 1998 de plusieurs concours, ce thème est parfois évoqué dans le cadre des programmes scolaires(1). Malheureusement, le sujet est plutôt mal connu des métropolitains(2). Aux yeux de beaucoup, il concerne des îles lointaines et minuscules. Est-ce à dire que l'intérêt historique d'un sujet se mesure en kilomètres carrés ? Il peut sembler indécent et irrationnel de considérer l'esclavage comme un thème exotique. C'est à ce prix qu'on mangeait du sucre en Europe(3) !. Au vrai, en 1789, la question coloniale n'est pas si marginale. Bien que liée à des terres lointaines, elle apparaît dans un cahier de doléances sur cinq. L'assemblée lui consacre d'ailleurs 51 séances entre mars 1790 et mai 1791. Les esclaves révoltés, les libres de couleur, la plantocratie blanche et les fonctionnaires ne sont pas les seuls acteurs de l'histoire des îles. Un grand nombre de protagonistes se trouve à l'assemblée ou dans les provinces. Ainsi, aux Etats-Généraux,le problème de la représentation coloniale est posé par Prieur de la Marne, rapporteur du comité de vérification. Ce sont des sociétés populaires de Bordeaux, Angers ou Châlons qui protestent contre le décret Barnave relatif aux gens de couleur. De même, se porte-t-on volontaire dans la Seine-Inférieure ou dans l'Aube(4), lorsqu'il s'agit de planter l'étendard de la liberté à Saint-Domingue. Enfin, cinquante à soixante mille soldats sont engagés par Bonaparte lors du rétablissement de l'esclavage(5).
Après la proclamation de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, il faut cinq ans pour que soit signé le décret de pluviôse an II abolissant l'esclavage.
Rétablie dans le sang par Bonaparte, l'institution servile est de nouveau supprimée par le décret du 27 avril 1848. Il a donc fallu cinquante-neuf ans pour que la France des Droits de l'Homme donne un caractère concret à une proclamation généreuse. Cela suffit à justifier l'intérêt porté au problème. Comme pour la question du vote des femmes(6), le cheminement tortueux de la question servile trahit toute la difficulté de la conquête des libertés. Il faudrait donc faire preuve de mauvaise foi pour ne pas reconnaître l'importance historique de l'abolition. Cette question appartient à l'histoire de la France. C'est aussi un des grands thèmes de l'histoire mondiale des Droits de l'Homme.


Chronologie :

I - La première abolition
(1789-1794)
 

II - De Bonaparte à Schoelcher
(1802-1848) 

Tous les hommes blancs naissent
libres et égaux en droits,
donner une méthode pour déterminer
le degré de blancheur nécessaire

Boutade amère de Condorcet (1791)
La servitude ne peut exister éternellement à côté de la liberté
Brissot (1791)

"Art. 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété et la résistance à l'oppression"
Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen,
26 août1789.

La résistance à l'oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause
Proclamation de Louis Delgrès, 10 mai 1802

  • L'abolitionnisme en 1789
  • Peut-on représenter des mulets ?
  • La Constituante consacre officiellement l'infériorité des hommes de couleur
  • 1792 : La Législative reconnaît l'égalité des libres
  • Février 1794 : la République proclame la liberté universelle !
  • Les Révolutions sous les tropiques
  • 1802 : Bonaparte "rétablit l'ordre"
  • Haïti : la liberté ou la France
  • Les considérations budgétaires de la Monarchie de juillet
  • 1848 : Nulle terre française ne peut plus porter d'esclaves
  •  


    La première abolition (1789-1794) 

     

    L'abolitionnisme en 1789

    A la veille de la Révolution, l'abolitionnisme est défendu en France par la Société des Amis des Noirs, fondée en février 1788 par Brissot. Elle compte parmi ses 130 ou 140 membres, l'abbé Grégoire et Condorcet, rejoints en 1789 par La Fayette, Mirabeau, le duc de la Rochefoucauld, le comte de Clermont-Tonnerre et le juriste Sonthonax. Elle peut également compter sur la bienveillance de Necker et sur le journal de Brissot : Le Patriote Français.
    Trois éléments handicapent son action. D'abord, le discours abolitionniste ne se fonde pas sur un impératif religieux, au contraire de la Société anti-esclavagiste fondée à Londres un an auparavant. Ensuite, il semble désarmé face au réalisme apparent des arguments économiques esclavagistes. Or, Benjamin Franklin et Adam Smith ont déjà souligné la moindre rentabilité de ce mode de production. Enfin, les Amis des Noirs prônent un abolitionnisme timoré et progressif, persuadés comme Voltaire que les noirs sont inférieurs aux blancs.

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    Peut-on représenter des mulets ?    

    Le lobby esclavagiste se réunit à l'hôtel Massiac. Le Martiniquais Moreau de Saint-Mery y est le membre le plus influent(7). Gouy d'Arcy ou Barnave sont familiers du lieu.
    Reconnaissant la barbarie du système, Barnave estime qu'un changement "ferait peu pour la philosophie et (...) infiniment trop contre la paix et la tranquillité"(8).
    S'il n'oeuvre pas pour l'abolition, Louis XVI ne favorise pas le club Massiac. Brissot rapporte dans ses mémoires la réponse royale à Gouy d'Arsy venu solliciter l'interdiction des séances de la Société des Amis des Noirs : "Ces pauvres noirs ont-ils donc des amis en France ? Tant mieux, je ne veux pas interrompre leurs travaux"(9). 
    Espérant imposer l'idée d'une représentation coloniale à Versailles, le club Massiac y introduit une délégation qui s'immisce illégalement dans la représentation du Tiers. La présence de ces hommes au Serment du Jeu de Paume rend leur éviction difficile.
    Bizarrement, c'est en se fondant sur le poids démographique de Saint-Domingue, esclaves compris, que la délégation prétend obtenir vingt sièges. Peut-on prétendre représenter ceux que l'on considére comme biens meubles ? Mirabeau objecte que si les noirs sont des bêtes de somme, on ne proportionne pas le nombre de députés à la quantité de chevaux ou de mulets(10).
    La représentation de Saint-Domingue est finalement ramenée à six. Reste que la question du statut des hommes a été posée, ouvrant une brêche dans l'édifice esclavagiste.
    Deux questions se posent aux assemblées. D'une part, celle de la citoyenneté des libres de couleur. D'autre part, celle de l'abolition. En août 1789, la Constituante abolit les privilèges et proclame les Droits de l'Homme et du Citoyen.
    Voté dans l'enthousiasme par des parlementaires débutants, le texte du 26 août semble abolir ipso facto l'esclavage et la discrimination. A la vérité, les députés ont, pour la plupart, oublié les colonies. La Déclaration, en donnant une base juridique aux revendications des Amis des Noirs, va obliger les assemblées successives à légiférer et, partant, à donner un caractère concret aux idées des Lumières. La première assemblée concernée est la Constituante. Ayant proclamé les Droits de l'Homme, cette assemblée va paradoxalement donner un cadre juridique à l'oppression d'une catégorie d'hommes par une autre.

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    La Constituante consacre officiellement l'infériorité des hommes de couleur.

    Pour les Amis des Noirs, il est évident que la reconnaissance de l'égalité des libres constitue une étape vers la libération des esclaves. Or, les libres de couleur ne l'entendent pas forcément de cette manière, certains d'entre eux étant eux mêmes propriétaires d'habitations- sucreries. En outre, quelques libres, blancs ou de couleur, commencent à songer qu'un élargissement de la classe libre faciliterait le maintien de l'ordre et du système esclavagiste. Aucun statut ne consacre officiellement l'inégalité des libres. Depuis mars 1790, un décret de Barnave a consacré l'autonomie interne des colonies tout en en réservant la gestion aux seuls citoyens. Reconnaissant que l'absence de mention n'exclue pas a priori les gens de couleur, Barnave et Cocherel s'opposent à une mention plus explicite malgré les objurgations de l'abbé Grégoire. "Tous les hommes blancs demeurent libres et égaux en droits, écrit Condorcet sur sa manche, donner une méthode pour déterminer le degré de blancheur nécessaire(11)."

    Nombre de ces libres ont combattu aux Etats-Unis, notamment les 800 hommes engagés à Savannah. Propriétaires mais rejetés par les blancs du club Massiac, ils fondent une Société des Colons américains. Ce groupe s'exprime à l'assemblée par la voix de l'avocat de Joly : "Les gens de couleur sont hommes libres et citoyens français (...) nous ne demandons pas une faveur (...) nous réclamons les droits de l'Homme et du Citoyen(...). Je me demande de quel droit les vingt-trois mille blancs (...) ont exclu (...) un pareil nombre d'hommes de couleur
    libres propriétaires et contribuables comme eux."

    A Saint-Domingue, dans la nuit du 28 au 29 octobre 1790, trois cent cinquante mulâtres conduits par Vincent Ogé entrent en rébellion. Après intervention de l'armée et de la garde nationale, l'ensemble des meneurs sont arrêtés et suppliciés. Leurs amis blancs sont bannis de la colonie(12)
    L'affaire fait grand bruit et amène la Constituante à réexaminer la situation en mai 1791. Des débats houleux opposent Barnave, Moreau de Saint-Méry ou l'abbé Maury à Pétion de Villeneuve(13),  l'abbé Grégoire ou Robespierre soutenus par des sociétés populaires, principalement celles de Châlons, Angers et Bordeaux. L'assemblée épuisée finit par reconnaître le 15 mai les droits politiques des gens de couleur nés de père et de mère libre (5 ou 6 % d'entre eux)(14). Le compromis est aberrant. Officialisant la condition inférieure de 95 % des libres de couleur, il constitue une nouvelle négation des principes du 26 août 1789. Violant le préjugé de couleur, il porte atteinte aux privilèges des blancs, déchaînant ainsi la fureur des planteurs créoles et des petits blancs de Port-au-Prince.

    Cinq mois après avoir légiféré sur le statut des hommes aux colonies, la Constituante décide que le problème n'est pas de sa compétence. Arguant des troubles survenus à Saint-Domingue, Barnave fait décréter le 24 septembre 1791, que la question du statut des gens de couleur relève de la compétence des assemblées coloniales. S'étant ainsi lavé les mains, l'assemblée peut fallacieusement décréter l'abolition de l'esclavage en France (28 septembre 1791), décision qui répète une disposition additionnelle au Code Noir(15).
    Le bilan colonial de la Constituante est loin d'être glorieux. Les hommes qui avaient proclamé l'abolition des privilèges puis l'égalité humaine, ont réussi à officialiser une infériorité juridique fondée sur la couleur. De même ont-ils légiféré inutilement en confirmant un édit de Louis XIV.
    Cyniquement, - on sait quels intérêts il représente - Barnave souligne les maladresses contradictoires du législateur. Pourquoi avoir accordé le 15 mai à un très petit nombre d'hommes de couleur, une citoyenneté active, dont en France, plusieurs millions d'hommes sont privés ? "L'esclavage, la tyrannie, l'oppression sont consacrés en loi", écrit Desmoulins. Reprenant les adjectifs courants du vocabulaire raciste, il compare Barnave è un cannibale et ses amis à des singes féroces. L'assemblée, quant à elle, n'est rien moins qu'une "prostituée couverte des honteuses livrées du vice (...)"(16).

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    1792 : la législative reconnaît l'égalité des libres

    C'est après avoir pris connaissance le 27 octobre 1791, du soulèvement des esclaves en août, que l'assemblée pose la question des droits des libres. Les démocrates et les Amis des Noirs sont alors accusés d'avoir provoqué la révolte. Balayant un à un les arguments de leurs adversaires, les Girondins, principalement Brissot, Gensoné et Guadet, font voter le 28 mars 1792, le décret précisant : "que les hommes de couleur et les nègres libres doivent jouir ainsi que les colons blancs de l'égalité des droits politiques(17). De nouveau, les arguments utilisés expriment la conception d'une classe mulâtre intermédiaire, susceptible d'entretenir chez les esclaves un espoir profitable à la paix sociale. Si les Amis des Noirs ont convaincu l'assemblée, ils l'ont fait en ajoutant l'argument de la froide raison à celui de la morale.

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    Février 1794 : la République proclame la liberté universelle

    Méfions nous des caricatures. La République montagnarde peut revendiquer à juste titre l'abolition de l'esclavage mais elle doit beaucoup à l'oeuvre des Amis des Noirs, dont beaucoup sont des Girondins.On cite souvent Robespierre en lui attribuant une vertueuse phrase de 1791 : "Périssent les colonies plutôt qu'un seul de nos principes ! " Dans le contexte de 1791, la parole lui est facile. Plus révélatrice est cette lettre datée de novembre 1793 où, achevant d'enterrer ses défunts adversaires, il assimile l'abolitionnisme brissotin à une menée séditieuse. Brissot aurait voulu armer tous les nègres pour détruire nos colonies(18). Mensonge patriotique ou culpabilité refoulée ? La vertu n'est pas chose aisée. La marche à l'abolition s'accélère à la suite du décret du 28 mars 1792 puis après l'avènement de la République. Des bataillons se portent volontaires pour aller planter l'étendard de la liberté à Saint-Domingue(19).

    Dans les îles, des rumeurs de libération parcourent les ateliers, expliquant ainsi les révoltes successives tant à Saint-Domingue qu'aux Iles du Vent. Profitant de l'agitation, dans la partie française de Saint-Domingue, l'Espagne apporte son soutien aux esclaves révoltés. Les discours de l'assemblée n'ayant abouti à rien, c'est cette révolte qui précipite les événements.
    Arrivé le 19 septembre 1792 à Saint-Domingue, Sonthonax, commissaire civil et Ami des Noirs, apprend quelques mois plus tard l'avènement de la République. Il demande alors qu'on statue sur le sort des noirs de Saint-Domingue (février 1793).
    Aucune décision n'est prise mais un décret de mars 1793 autorise les gouverneurs civils à user provisoirement de mesures exceptionnelles afin de maintenir la paix. Craignant que Sonthonax l'invoque pour libérer les esclaves, les colons présents à Paris réussissent à empêcher l'expédition de ce décret vers Saint-Domingue.

    Le 4 juin 1793, arrive à la Convention une délégation des Américains libres, porteuse d'une pétition opposée à l'esclavage. Revenant à la charge, l'abbé Grégoire demande l'abolition. Il échoue de nouveau mais réussit à faire supprimer les primes à la traite (27 juillet 1793). Alors qu'on peut craindre de nouveaux atermoiements, Sonthonax place la Convention devant le fait accompli. Prétendant avoir reçu par voie de presse, le décret de mars 1793, le commissaire de la République décide, le 29 août 1793, de la liberté générale. Il organise alors l'élection de députés qu'il envoie à Paris : Jean-Baptiste Belley, un noir, Louis-Pierre Dufay, un blanc, et Jean-Baptiste Mills, un mulâtre.

    Les trois hommes arrivent à la Convention le 3 février 1794 (15 pluviôse an II). Leur parcours a été semé d'embûches. Ils ont été arrêtés à deux reprises à Lorient (20) puis à Paris.
    Fustigeant l'aristocratie cutanée, le Président, leur donne l'accolade fraternelle. Après le discours de Belley, la Convention peut-elle encore retarder l'abolition ? Lacroix demande que l'assemblée ne se déshonore pas par une discussion. Rédigé par Lacroix et voté par acclamation, le texte définitif d'abolition de l'esclavage est décrété le 16 pluviôse an II.
    Danton est au mieux de sa forme : "Jusqu'ici, nous n'avions décrété la liberté qu'en égoïstes, pour nous seuls ; mais aujourd'hui (...) nous proclamons la liberté universelle (...)"(21).
    La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen est complétée en conséquence.
    Reste qu'il a fallu une politique du fait accompli, ajoutée à l'effet sensationnel produit par Belley, pour faire admettre l'application d'un droit reconnu depuis le 26 août 1789.

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    Les Révolutions sous les tropiques

    Depuis 1789, les rares nouvelles de France, sont l'occasion, pour les blancs des îles, de se déterminer en fonction d'antagonismes locaux. Il n'y a pas aux colonies de Révolution (22) Française, mais des Révolutions locales déclenchées par le stimuli extérieur. Les signifiants sont explicitement ceux de la Révolution de Paris (patriotes, royalistes, gardes nationales, liberté, égalité, etc.) mais les signifiés sont locaux. A six semaines de la France, les blancs interprètent et créolisent la déclaration du 26 août sans songer qu'elle puisse être étendue aux autres hommes. Ainsi, pour les planteurs, la liberté consiste en l'autonomie vis-à-vis du pouvoir central (23).C'est dans un tel contexte qu'on proclame l'égalité des libres (28 mars 1792)(24), la République et l'abolition (16 pluviôse an II). L'exécution des décrets reste cependant limitée à deux territoires.
    Conservatrices et autonomistes, les assemblées coloniales, des Mascareignes (25) renvoient les agents de la République. L'esclavage reste donc en place jusqu'au XIXe. La situation est plus complexe aux Antilles(26), où l'on rencontre plusieurs cas de figures. D'abord, une colonie où l'esclavage est déjà aboli : Saint-Domingue. Ensuite, celles où l'on exécute le décret de pluviôse : Guadeloupe et Guyane. Enfin, celles où royalistes et Anglais empêchent toute évolution : Sainte-Lucie, Tobago et la Martinique.
    En décembre 1792, le lieutenant de Vaisseau Jean-Baptiste de Lacrosse a été accueilli par les canons de Martinique et de Guadeloupe. Réfugié à Sainte-Lucie, il a dû reprendre les îles une à une après avoir appelé au ralliement des patriotes(27). Arrivé en Guadeloupe le 5 janvier 1793, il y a proclamé la République, décrété l'égalité et embrassé la première personne de couleur rencontrée. Les Guadeloupéens libres de couleur sont donc déjà des citoyens de la République.
    Mais l'euphorie révolutionnaire a été de courte durée. La Martinique est restée fidèle au drapeau blanc. En avril 1793, les Anglais étaient à Tobago. L'année suivante (23 mars au 11 avril 1794), à la grande satisfaction des royalistes créoles, ils ont pris la Martinique, Sainte-Lucie puis la Guadeloupe. La Convention, qui venait alors de voter l'abolition, ignorait tout de la situation sur place.
    Le 23 avril 1794, appareille d'Aix, une petite flotte conduite par Victor Hugues, commissaire à qui l'on confie in extremis le décret de pluviôse. Ayant pris connaissance de la présence anglaise, Hugues débarque par surprise à la Guadeloupe. Il y proclame l'abolition de l'esclavage, recrutant aussitôt une armée révolutionnaire. Ci-devant esclaves et libres de couleur se rallient en masse. Parmi les officiers, figurent des hommes de couleur forts d'une sérieuse expérience militaire. Le colonel Louis Delgrès est de ceux-la.
    L'armée républicaine reconquiert la Guadeloupe après que les Anglais aient été massacrés à Pointe-à-Pitre, par les canons français(28). Hugues installe alors un tribunal révolutionnaire et une guillotine à Pointe-à-Pitre, devenue Port-la-Liberté (29)... 

    Très vite on tente d'instituer un système de travail forcé pour obliger les anciens esclaves à réintégrer les habitations (30)
     désertées. Quant aux Anglais, ils se maintiennent dans les autres îles avec le soutien des planteurs royalistes.

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    NOTES 

    1 Education civique 5e et 4e, Histoire 4e et 2e. (retour au texte)

    2 Nombreuses erreurs des manuels... quand ils abordent le sujet. Sur ce thème, les synthèses sont généralement muettes, inexactes ou pleines de contresens fâcheux : cf. François Furet, La Révolution Française, Paris, 1965, 1973, p. 415 ; cf. Marc Bouloiseau, La République jacobine (10 août 1792-9 th. An II), Seuil, 1972, p. 256 ; comme le note, Y. Bénot, ( La Révolution Française et la fin des colonies, Paris, La Découverte, 1987, pp. 205-217), les historiens français ignorent plus ou moins la question. Ajoutons que les Vieilles colonies (actuels Départements d'Outre-Mer) subissent le même sort. Les historiographies locales, la réédition des sources d'époque, les travaux les plus importants sont en général ignorés ou mal connus bien que mentionnées par la Bibliographie Annuelle de l'Histoire de France, le CD-ROM Françis (INRS) et les chroniques d'Anne Pérotin-Wilde pour la Handbook of Latin American Studies (Washington Library of Congress). Faut-il ajouter que les ouvrages récents ont un code ISBN et qu'à deux pas de la Sorbonne, deux vendeurs-éditeurs distribuent les ouvrages réunionnais, antillais et guyanais ? Les meilleures synthèses n'échappent pas à la tendance générale cf. Jacques Thobie et Gilbert Meynier, Histoire de la France de la France Coloniale, Armand Colin, 1990-1991, t.1 p. 690, t. 2 p. 189. Retour au texte

    3 Voltaire, Candide, Paris, 1759, rééd., Bordas, coll. " Univers des lettres ", 1969, pp. 118, 124.  (retour au texte

    4 Bernard Foubert, " Les volontaires nationaux de l'Aube et de la Seine-Inférieure à Saint-Domingue (octobre 1792-janvier 1793) ", Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe, n°51, 1982. (retour au texte)

    5 Victor Schoelcher, Colonies étrangères et Haïti, Paris, 1843, Désormeaux, Pointe-à-Pitre, 1973, vol. II. p. 141, . (retour au texte)

    Cf. ce parallèle : " En 1848, d'un seul geste, la France (...) a fait des nègres, des électeurs et des éligibles, (...) Pouvons nous vraiment nous laisser arrêter par des considérations de procédure lorsqu'il s'agit de donner aux femmes l'électorat et l'éligibilité aux conseils municipaux ? ", intervention parlementaire de Gratien Candace, député guadeloupéen noir (1912-1942), Journal Officiel de la République Française (JO), 1er mars 1935, p. 792. . (retour au texte)

    7 La Fayette et Bailly lui devraient certaines réussites. . (retour au texte)

    8 Barnave, Discours, 1791, In Lucien Abénon, Jacques Cauna, Liliane Chauleau, Antilles 1789, La Révolution aux Caraïbes, Nathan, 1989, p. 111. Il s'agit de l'ouvrage essentiel à qui ce résumé doit toute sa première partie. . (retour au texte)

    9 Id. p. 106. . (retour au texte)

    10 Id. p. 96. . (retour au texte)

    11 Id., p. 105, il propose ironiquement d'ajouter " blanc " à la Déclaration. (retour au texte)

    12 Révolte et atrocités évoquées dans l'admirable faux d'Alex Haley, Racines, Hachette, 1977, pp. 264-269. (retour au texte)

    13 Il s'agit bien sûr de Jérôme P. de Villeneuve (Chartres 1756, Saint-Emilion, 1794), 1er Président de la Convention, Girondin, Ami des Noirs. (retour au texte)

    14 L . Abénon, J. Cauna, L. Chauleau, op. cit. p. 107 sq.  (retour au texte)

    15 Préparé sous la direction de Colbert entre 1681 et 1683. La disposition prévoyant la liberté en France est une initiative royale. (retour au texte)

    16 In L . Abénon, ..., op. cit. (retour au texte)

    17 Ibid. (retour au texte)

    18 Ibid. (retour au texte)

    19 B. Foubert, op. cit. (retour au texte)

    20 Ils mentionnent dans leur rapport un nommé Victor Hugues. Marseillais, capitaine corsaire pendant la guerre d'Amérique, fixé à Port-au-Prince, boulanger, négociant, imprimeur, enrichi puis ruiné. Membre de la loge " Choix des hommes ", ami de Fouché. Accusateur public à Rochefort en janvier 1794. Ce personnage a inspiré également le roman d'Alejo Carpentier, El siglo de las Luces, Mexico, 1962 ; Le siècle des Lumières, Folio, Paris,1962.  (retour au texte)

    21 René Achéen et Léo Elizabeth, " Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises ", in Jack Corzani (Dir), Dictionnaire Encyclopédique des Antilles et de la Guyane, vol. 1, Fort-de-France, Désormeaux, 1993, pp. 16- 39. (retour au texte)

    22 Aimé Césaire, Toussaint Louverture, la Révolution française et le problème colonial, Paris, 1960. (retour au texte)

    23 Anne Pérotin, Etre patriote sous les Tropiques, La Guadeloupe, la colonisation et la Révolution (1789-1794), Société d'Histoire de la Guadeloupe, Basse-Terre, 1985, p.11 ; (disponible à Hincmar). (retour au texte)

    24 Décret signé le 4 avril par Louis XVI. (retour au texte)

    25 Ile Bourbon (la Réunion à partir de 1793) et Ile de France (Maurice, française jusqu'en 1810-1814) (retour au texte)

    26 Partie française de Saint-Domingue (que ses habitants, qui qu'ils fussent, ne cessèrent jamais d'appeler Haïti), Martinique, Guadeloupe et dépendances (les Saintes, la Désirade, Marie-Galante, et la partie française de Saint-Martin, Saint-Barthélémy est alors suédoise depuis 1784), Sainte-Lucie et Tobago. (retour au texte)

    27 A. Pérotin, op. cit. (retour au texte)

    28 Origine de la place de la Victoire, ancienne place Sartine. Elle reprit le nom de Sartine en 1940-1943 pendant la période de soumission à Vichy. (retour au texte)

    29 L'historiographie blanche-créole décrit de nombreux massacres cf. Auguste Lacour, Histoire de la Guadeloupe, t. 2, (1789- 1798), Basse-Terre, 1857, p. 343 sq. , cf. aussi, Alain Buffon, " Regard d'un historien créole sur la Révolution : A Lacour (1805-1869) ", Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe, n°106, 1995, p.63 rappelant la mise au point d'A. Pérotin, op. cit. p. 195 : sur 20 000 blancs, il y eut 600 suspects, près de 200 détenus de juin 1793 à avril 1794 et deux massacres d'environ une vingtaine de victimes chacun. (retour au texte)

    30 L'habitation-sucrerie est l'unité de base du système spatial antillais de l'époque. Elle est à l'origine de ce que les guides touristiques appellent improprement " villages " ou " hameaux ".   (retour au texte)

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    1802 : Bonaparte " rétablit l'ordre "

    Les manuels scolaires sont-ils imprégnés de bonapartisme ? En règle générale, ils évoquent le " rétablissement de l'ordre " au lendemain du 18 brumaire sans y inclure le rétablissement de l'esclavage.(31) A cette négation de 1789, " celui qui a consolidé la révolution " a ajouté des lois autrement plus racistes que le Code Noir. Ainsi, Bonaparte interdit-il les mariages mixtes et l'entrée en France des gens de couleur. 32 Ignorants de ces faits, les touristes visitant aujourd'hui Fort-de-France ne comprennent pas pourquoi la statue de l'impératrice y est régulièrement décapitée.

    Le 18 brumaire offre aux planteurs exilés une occasion inespérée. Napoléon Bonaparte a épousé une béké 33 martiniquaise : Marie-Josèphe Rose Tasher de la Pagerie, veuve Beauharnais. Simple coïncidence avec ce qui suit ? Décidant de maintenir l'Ancien Régime dans les colonies qui vont être rendues à la France par le traité d'Amiens, Bonaparte rétablit l'esclavage dans les autres territoires, y ajoutant la traite et l'infériorité des libres.34 Il va en confier la mission à Lacrosse 35, puis à Richepance et Leclerc, époux de Pauline " Borghèse " Bonaparte. Quant à Victor Hugues, incarnation de la Terreur aux yeux des blancs-pays,36 il est chargé de rétablir l'esclavage en Guyane, tâche dont il s'acquitte avec application.37

    Envoyé en Guadeloupe en 1793 pour y exécuter le décret du 28 mars 1792 accordant l'égalité des libres, le capitaine-général de Lacrosse y revient en 1801. Son attitude humiliante à l'égard des gens de couleur et des troupes noires le fait vite suspecter. Considéré comme un mauvais représentant de la République, il est éloigné de la Guadeloupe par un conseil provisoire présidé par le chef de brigade Magloire Pélage, ancien esclave, né à la Martinique.

    Réfugié à la Dominique, Lacrosse revient en Guadeloupe à l'arrivée du corps expéditionnaire commandé par le général Richepance. Pour Paris, l'échec de Lacrosse doit être puni par une mesure le relevant de ses fonctions. Cependant, afin de montrer aux Guadeloupéens qu'aucune concession ne leur est faite, il est prévu que Lacrosse soit maintenu quelques temps dans ses fonctions. Dans les faits, le véritable chef est Richepance.

    Avant même de décréter le rétablissement de l'esclavage, on ordonne aux soldats de couleur de remettre leurs armes. Cette attitude entraîne la méfiance puis la résistance armée du capitaine Ignace et du colonel Delgrès, commandant de la Basse-Terre. 38

    La colonne conduite par Ignace est réduite à néant après un effroyable carnage. Les survivants capturés sont fusillés sur une plage. Se préparant à évacuer Basse-Terre, Delgrès invite ses soldats à préférer la mort à l'esclavage. Il publie le 10 mai 1802 une longue proclamation :  

    " A l'univers entier :
    le dernier cri de l'innocence et du désespoir "

        C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre pour le triomphe des lumières et de la philosophie, qu'une classe d'infortunés qu'on veut anéantir se voit obligée d'élever sa voix vers la postérité (...) il existe des hommes (...) qui ne veulent voir d'hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l'esclavage (...) La résistance à l'oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause (...) et toi postérité, accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits ".  39 

     Le 28 mai 1802, au moment du dernier assaut français, Delgrès et 300 de ses hommes se donnent la mort en mettant le feu à la poudrière. L'ordre esclavagiste est rétabli en Guadeloupe. Les derniers résistants sont rompus, pendus40 ou brûlés vifs sur l'ordre écrit éminemment explicite de Lacrosse. 41

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    Haïti : la liberté ou la France

    Leclerc, est moins heureux à Saint-Domingue, que Richepance en Guadeloupe. Il se heurte sur place à la volonté du général Toussaint Bréda ou Louverture.

    Né en 1743, instruit, cet ancien cocher a été affranchi en 1776. Il a possédé une habitation et quelques esclaves. Passé au service des Espagnols en 1793, au moment où ceux-ci offraient la liberté, il s'est retourné contre eux en mai 1794. Promu général français, il a combattu victorieusement Anglais et Espagnols avant d'évincer ses rivaux autochtones ou métropolitains. Au moment où Leclerc débarque, Louverture a consacré officiellement l'autonomie de Saint-Domingue dont il a, en 1801, conquis la partie orientale en vertu du traité de Bâle (1795). Pour la forme, il compte faire approuver sa constitution autonomiste par Bonaparte.

    C'est au prix de très lourdes pertes que le corps expéditionnaire consulaire vient à bout de l'armée de Louverture. Applaudi par une foule en liesse, malgré sa reddition, le général est invité un mois plus tard à une " consultation " (7 juin 1802). Il est alors capturé, 43 dépouillé de son uniforme, conduit en France et incarcéré sans jugement dans une froide cellule du fort de Joux (Jura), où il meurt en avril 1803. Leclerc l'a précédé, en mourant en novembre 1802 de la fièvre jaune.

    La résistance continue sous la conduite de Dessalines, Christophe et Pétion. 44 Surpassant la férocité des anciens esclaves, les Français inventent des prisons flottantes, les étouffoirs, où l'on asphyxie les prisonniers nègres et mulâtres en brûlant du souffre. Ailleurs, les hommes de Noailles et Lavalette livrent des prisonniers à des chiens dressés, etc. 45

    Mais la répression exalte le courage de ceux qui n'ont rien à perdre. Les généraux haïtiens enlèvent alors les dernières places fortes et Rochambeau se livre à un navire anglais. Des régiments français s'enfuient. Noailles et ses hommes se réfugient à Cuba et Dessalines, ancien nègre de houe, 46 souvent marron, plusieurs fois marqué, proclame l'indépendance d'Haïti (1er janvier 1804) au nom des principes de la Révolution Française.

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    Les considérations budgétaires de la monarchie de Juillet

    Au cours du XIXe siècle, les arguments économiques des esclavagistes perdent de leur force. La traite est abolie en 1807 par le Parlement anglais et en 1815 par le Congrès de Vienne. Dans les années qui suivent les premiers progrès de la productivité betteravière contribuent à affaiblir le point de vue des planteurs. Enfin, en abolissant l'esclavage en 1833, l'Angleterre fait de ses îles à sucre des terres potentielles de refuge pour les marrons des îles françaises. 47 Les esclaves représentent alors un danger virtuel en cas de conflit franco- anglais. " Quelle que soit l'incontestable supériorité morale des blancs (...), il est sage de se dépêcher. Les 800 000 citoyens que les Anglais viennent de faire dans leurs colonies, poussent des cris de joie dont le retentissement arrive jusqu'aux cases à nègres et augmente le péril (...). "48

    Dans la décennie qui précède 1848, les débats n'achoppent pas tant sur la question de l'abolition que sur celle du montant de l'indemnité compensatrice aux " propriétaires ". C'est son coût budgétaire qui fait hésiter les Chambres. 49

    Soucieuse de ne pas précipiter les choses, la Monarchie de Juillet a préparé le terrain, notamment avec l'interdiction des mutilations (1833), l'état civil servile (1839) et les lois Mackau (1845) réglementant le travail des esclaves. C'est sous ce régime que Victor Schoelcher se fait connaître. Député de l'extrême-gauche (implicitement républicaine), il a publié deux premiers plaidoyers contre l'esclavage 50 et en écrit d'autres plus savants et plus concrets 51 après avoir visité les colonies.

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    1848 : Nulle terre française ne peut plus porter d'esclaves 

    Dès février 1848, des postes-clefs sont tenus par l'ancienne extrême-gauche : Ledru-Rollin, est à l'Intérieur et François Arago, ami de Schoelcher est à la Marine et aux colonies. Seul homme venu de la droite, Lamartine est aux Affaires Etrangères.52 Le pouvoir change les hommes. Dès le 26 février 1848, Arago hésite puis tempère fortement son abolitionnisme. Circonvenu par le lobby créole, il appelle les esclaves au respect de l'ordre légal. L'abolition semble alors différée. L'erreur d'Arago est d'autant plus grande que la plantocratie a déjà admis le principe de l'abolition, à condition d'être indemnisée. Revenu en urgence du Sénégal, Schoelcher retourne la situation. Il est nommé le 3 mars sous-secrétaire d'Etat à la Marine. Au matin du 4 mars, après une nuit de travail, il décrète " que nulle terre française ne peut plus porter d'esclaves ", et qu'une commission est institué afin de préparer l'acte d'émancipation. Le décret final est adopté le 27 avril par le gouvernement provisoire.

    Seule la colonie de la Guyane applique le texte dans le respect de la légalité républicaine. Arrivé le 10 juin, le décret y est aussitôt promulgué par le gouverneur. Aux Antilles, depuis mars 1848, la rumeur d'une proche abolition parcourt les ateliers. Le 10 avril, arrive le décret Schoelcher du 4 mars qui condamne moralement l'esclavage. Autant dire qu'on en annonce officiellement l'abolition tout en demandant aux esclaves d'attendre d'être légalement libérés ! Est-on tenu de respecter la loi officiellement dénoncée comme immorale ? Peut on invoquer l'ordre lorsqu'on dénonce l'esclavage comme un désordre social ? Peut on demander aux exclus du contrat social d'en respecter les termes ? " L'esclavage n'est pas encore aboli, il faut travailler encore pour le bénéfice des maîtres sans écouter les libres oisifs (...) ".53 On est alors en pleine campagne sucrière. Les 22 et 23 mai 1848, l'insurrection éclate à Saint-Pierre. Le 24, le gouverneur de la Martinique décrète la liberté, " considérant que l'esclavage est aboli en droit ". La Guadeloupe doit suivre sous peine de recrudescence des troubles. C'est chose faite le 27 mai 1848. Situation étrange et familière à l'histoire des îles, les deux arrêtés gubernatoriaux anticipent l'arrivée du décret du 27 avril, les 3 et 5 juin. Ce sont donc les esclaves qui ont contraint le pouvoir local à abolir l'esclavage. Bien qu'une révolte après février 1848 ne fût pas très risqué, la mémoire collective a enregistré l'idée d'une abolition arrachée puis entérinée par le pouvoir central. Aujourd'hui, en Martinique et en Guadeloupe, l'abolition est commémorée en mai, et non le 27 avril.

    Aux Mascareignes, la situation est inverse. Les commissaires ayant atteint la Réunion le 18 octobre 1848, les planteurs obtiennent un sursis gubernatorial reportant la libération des esclaves au 20 décembre.

    Aux élections suivantes, les colonies envoient à l'assemblée des députés de toutes origines. Elu en Guadeloupe et en Martinique, Schoelcher est remplacé en Guadeloupe par Louisy Mathieu, député noir qui a pour suppléant, Henri Wallon, historien et parrain de la Troisième République.

    Le suffrage universel (masculin) 54 implique l'attribution de patronymes à ces nouveaux libres qui ne possèdent que prénoms et matricules. La plupart sont analphabètes. Peu connaissent leur âge véritable. Fantaisistes et mesquins, quelques dizaines de secrétaires de mairie se lancent alors dans l'oeuvre de leur vie : donner des noms à ces nouveaux citoyens qu'ils ont toujours méprisés. L'entreprise se révèle souvent poétique, parfois vulgaire, volontiers astucieuse. Les patronymes des généalogies sont alors définitivement fixés : noms d'arbres (Bananier, Pommier, Manguier) de fleurs, d'oiseaux, (Aigle, Corbeau, Chathuant, etc.), exploitation d'une page du dictionnaire (Châtaigne, Chalumeau, etc.), noms de personnages illustres (Darius, Epaminondas, Charlemagne), anagrammes (Etilagé pour égalité, variante augmentée d'un suffixe avec Gatibelza, variante diminuée avec Galita, Etrebil pour liberté), insultes créoles à caractère sexuel, noms de lieux (Bordelais, Nankin, Anduze), surnoms, prénoms, noms africains réels ou fictifs, etc. Ces patronymes font souvent sourire des métropolitains déjà amusés par le prénom " Fetnat ", qui relève davantage du fantasme que d'une étude sérieuse des sources.
    On trouve sur ce site un extrait de registre et sa transcription.

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    NOTES 

    31 Quoi qu'il admette deux abolitions, le manuel de 4e Hachette, 1992 ne mentionne pas le rétablissement. retour au texte

    32 La même année (1802), naît à Villers-Cotterêts, Alexandre Dumas, fils d'un général français et d'une mulâtresse haïtienne, elle même fille de négresse esclave. retour au texte

    33 Mot martiniquais désignant les blancs-créoles. Attesté depuis 1660 et d'origine ibo. retour au texte

    34 Anciens et nouveaux libres non porteurs d'un acte d'affranchissement doivent être reconduits sur une habitation. A. Lacour, op. cit., t. III (1798-1803), Basse-Terre, 1858, p. 354. retour au texte

    35 Le libérateur des libres de couleur en 1793, cf. plus haut. retour au texte

    36 Guadeloupéens blancs, le mot est remplacé depuis trente ans par Béké. retour au texte

    37 Le style rappelle Fouché : ce sont de vieux amis. L'un étant le protecteur de l'autre. retour au texte

    38 Sur Delgrès : Jacques Adélaïde-Merlande, Delgrès : la Guadeloupe en 1802, Khartala, 1986 ; ouvrez une fenêtre sur le site French West Indies Net, destiné au tourisme et qui propose un portrait de Delgrès colorisé et un entretien avec Jacques Adéla&i¨de-Merlande (fichier Real Audio Player) et des photos du fort Delgrès, ci-devant Fort-Richepance ; Jean Tarrade, " De l'apogée ... ", Histoire de la France coloniale, op. cit. , p. 301, présente la répression comme une réponse à une révolte. C'est reprendre la propagande consulaire cf. A Lacour, op. cit. " Mais, le premier consul voulant punir la Guadeloupe de sa révolte (...) ". La révolte a été provoquée par les agissements illégaux de Lacrosse ( !) qui a explicitement subordonné la hiérarchie militaire et administrative à la couleur de la peau. La répression est quant à elle contenue dans le plan de rétablissement. Au reste, les soldats de couleur qui ont obéi aux ordres ont été jetés à fond de cale après avoir remis leurs armes ; sur Ignace : Roland Anduze, Ignace, le Rebelle, Jazor, Pointe-à-Pitre, 1989. (Roland, si tu lis ces lignes, n'oublie pas de consulter la note 41 : elle est liée à un site qui t'intéressera) retour au texte

    39 Auguste Lacour, op. cit. pp. 253-255. retour au texte

    40 Cf. Solitude, A. Lacour, op. cit. p. 311 qui a inspiré le roman d'André Schwartz-Bart, La Mulâtresse Solitude, Seuil, 1972. retour au texte

    41 Lettre de Lacrosse au président du Tribunal spécial, Le Moule, 29 oct. 1802, in Auguste Lacour, op. cit. p. 413. Les joyeux thuriféraires de Napoléon ne manqueront pas de consulter cette fenêtre sur le site qui lui est consacré. Outre de nombreux documents, on peut y trouver un forum où s'effectuent de passionnants échanges entre fiers descendants de grognards, amoureux des hauts faits d'armes, collectionneurs de figurines, etc. Le forum vous passionnera : il est de bon ton d'y clore ses contributions par un vibrant
    " Vive L'Empereur " à l'accent californien, belge, canadien ou français. http://www.napoleon.org.
    retour au texte

    42 Nom de son habitation d'origine. Outre le français et le créole, il parlait arada. La tradition veut qu'il fût le petit- fils d'un roi arada. Lamartine lui consacre une pièce, cf. aussi V. Schoelcher, Vie de Toussaint Louverture, Paris, 1889.

    43 Maurepas, général noir qui avait tenu tête, avec 600 hommes à 4000 Français, subit une trahison comparable. Invité par Leclerc à bord d'un navire, il est noyé après avoir assisté à la mort de sa femme et de ses enfants. Le récit des atrocités de part et d'autre rappelle les jacqueries des Chroniques de Froissart, cf. Schoelcher, Colonies étrangères..., op. cit. p. 136, et C. James, The Black Jacobins, N.-Y., 1938, 1989, p. 360, qui citent Christophe, Manifeste, Port-Au-Prince, 1814 en le comparant avec l'officier français : Pamphile de Lacroix, Mémoires pour servir à l'histoire de la révolution de Saint- Domingue, Paris 1819 ; Christophe écrit qu'après avoir lié Maurepas au grand mat, on lui cloua ses épaulettes, on cousit son chapeau sur son crâne en répétant sarcastiquement " général noir ", il assista à la noyade de sa famille avant d'être noyé lui même. Les passionnés de Napoléon peuvent se connecter à http://www.napoleon.org. retour au texte

    44 Dessalines précède Christophe, cf. A. Césaire, La Tragédie du Roi Christophe, Paris, 1963, représentée récemment au Festival d'Avignon (1996). retour au texte

    45 V. Schoelcher, op. cit. retour au texte

    46 Coupeur de canne, dont le sort était plus dur que celui des nègres domestiques comme les cochers ou les cuisinières. retour au texte

    47 Josette Faloppe, Esclaves et citoyens : les Noirs à la Guadeloupe au XIXe siècle dans les processus de résistance et d'intégration (1802-1910), Société d'Histoire de la Guadeloupe, Basse-Terre, 1992, p. 341. retour au texte

    48 V. Schoelcher, lettre à Maurel Dupeyre, 30 décembre 1842, in " Coup d'oeil sur la question d'affranchissement ", in Colonies étrangères et Haïti, Paris, 1843, Désormaux, Pointe-à-Pitre, 1973, p. 473. Il s'agit de la supériorité de l'instruction et de la vie familiale sur la misère morale et intellectuelle. En 1832, le système anglais est censitaire. Il s'agit donc de citoyens passifs (jusqu'en 1944 dans les Antilles anglaises). retour au texte

    49 V. Schoelcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavage, Paris, 1842, cité par Alain Buffon, " L'indemnisation des planteurs après l'abolition de l'esclavage ", Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe, n°67-68, 1986, pp. 53-73. Outre la question de sa justification morale, l'indemnité est impliquée dans le passage au salariat. retour au texte

    50 De l'esclavage des Noirs et de la législation coloniale, Paris, 1833 ; Abolition immédiate de l'esclavage, examen critique du préjugé contre la couleur des Africains et des Sang- Mêlé, Paris, 1840. retour au texte

    51Des Colonies françaises, op. cit. ; Colonies étrangères..., op. cit. ; Histoire de l'esclavage pendant les deux dernières années, Paris, 1847 ; cf. Nelly Schmidt, Victor Schoelcher, Fayard, 1994, pp. 339-343 ; L'engrenage de la liberté, Presses d'Aix-Marseille I, 1995. Un site extérieur évoque l'étude, par Nelly Schmidt, de La correspondance de Victor Schoelcher Si vous souhaitez lire cette chronique, il est conseillé de placer un signet ici ou de revenir en cliquant sur la commande de page précédente retour au texte

    52 Cf. A de Lamartine, Toussaint Louverture, Lévy frères, Paris 1850., pièce en cinq actes et en vers, écrite, selon l'auteur, en 1840. retour au texte

    53 Affiche officielle, Fort-de-France, 6 avril 1848.retour au texte

    54 Supprimé sous le Second Empire.retour au texte

     

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