l e s a c t u a l i t é s
CARTES ET CROQUIS EN GÉOGRAPHIE
Par Gérard Dorel, Professeur des Universités, IGEN
Quand on examine le statut de la carte et du croquis dans lenseignement de la géographie en collège et en lycée, on ne peut manquer dêtre frappé par labîme séparant la production cartographique des manuels des deux cycles, le plus souvent de grande qualité scientifique et graphique, et labsence assez générale de pratiques cartographiques dans les classes.
Les documents cartographiques des manuels sont peu utilisés, sinon de manière passive et rares sont les cas où un véritable effort de mise en activité cartographique des élèves a pu être observé.
En un mot, la cartographie a perdu sa fonction didactique et les habitudes lont, de fait, cantonnée au mieux comme un outil de mémorisation, au pire comme un simple exercice de recopiage.
Quest ce qui explique ce foisonnement cartographique des manuels et la grande misère des pratiques cartographiques en classe ?
manque de maîtrise, faiblesse de la formation et débats de spécialistes
Les raisons sont diverses, et elles se conjuguent probablement :
un défi pour la formation initiale et continue
Comment dès lors sétonner que les nouvelles générations denseignants aient manqué singulièrement dune formation de base en la matière, une lacune régulièrement dénoncée par les rapports des concours. La technicité grandissante qui caractérise désormais les études en faculté a certes permis de former des spécialistes de linfographie et des systèmes dinformation géographiques (J.P. Bord, dans un récent article de Cybergéo, un serveur monté par D. Pumain à Paris I, signale que sur 53 anciens du DESS de cartographie de Paris I, 34 travaillent dans les SIG). Lenseignement supérieur en cartographie est devenu une affaire essentiellement professionnelle, fort éloignée des besoins de futurs enseignants qui doivent être rompus aux diverses formes du langage cartographique et à leur transposition didactique devant des classes de collège ou de lycée. Cest dire le défi que doivent relever les I.U.F.M. en deuxième année et les M.A.F.P.E.N. en formation continue pour compenser ces lacunes initiales.
Les résultats obtenus ça et là démontrent à lévidence que cest possible et quil ne faut pas baisser les bras. La très récente livraison de lIREGH de Dijon sur les pratiques de modélisation cartographique (C.R.D.P., Dijon, 1997 ) en offre de très bons exemples.
Dans les années 80, il est vrai, la diffusion des techniques de linfographie a pu faire penser à beaucoup que la cartographie nétait plus quune affaire de logiciels dont on attendait une convivialité croissante pour les introduire dans des classes dès que celles-ci seraient équipées. Nombre de géographes ont dailleurs été fascinés par les performances des outils cartomatiques au point doublier le sens et lobjet de la cartographie qui est dabord une démarche intellectuelle avant dêtre une technique.
Loin de moi cependant de penser quil faut réfuter ces nouvelles techniques. Bien au contraire, ne serait-ce que parce que la cartographie automatique libère de la partie fastidieuse du graphisme. Mais il faut être vigilant et sappuyer sur des didacticiels validés, conçus par des géographes, comme celui proposé par Alain Reynaud (MICROGEO, version 4, ERIGUR, université de Reims) à un coût aisément accessible à tous (quelques dizaines de francs).
Linformatisation a aussi, dune certaine manière, brouillé la perception des recherches menées par Bertin sur la sémiologie graphique (1967) et par Roger Brunet à partir de 1980 sur la schématisation et la modélisation cartographiques. Cette fameuse chorématique reste, jusquà ce jour, la seule tentative sérieuse de transposition didactique des concepts de la géographie régionale à travers une cartographie renouvelée qui ne saurait être un simple savoir-faire technique mais qui est dabord et avant tout une manière dexprimer lintelligence des espaces et de représenter, sans dextérité particulière, la structure et la dynamique des lieux.
modèles et chorèmes ,entre approbation militante et refus virulent
Le succès rencontré chez les enseignants par la schématisation dinspiration chorématique montre quil y a une voie quil ne faut pas abandonner au prétexte que quelques nouveaux convertis les auraient qualifiés de modèles et les auraient mis en uvre de manière maladroite, faute probablement de cette solide connaissance des concepts de base de lanalyse spatiale que sous-tend cette approche scientifique.
Car, là aussi, il convient dêtre prudent sur le terme de modèle qui a un double sens : de nature philosophique, cest le modèle platonicien, celui de la forme idéale, de la forme parfaite, de la forme à imiter (dans ce sens, le modèle est donc loin dêtre une simplification) ; au sens mathématique, en revanche, le modèle est une figure schématisée, claire et mathématisable.
Dans cette perspective, la chorématique ne saurait prétendre être un modèle cartographique même si elle fait appel à de vrais modèles théoriques, bien connus, comme ceux de Von Thünen (1826), Reilly (1929), Christaller (1931) et ceux de lécole de Chicago ( Burges - 1926 -, Hoyt - 1939 -, Harris et Ullmann - 1945 -). Les chorèmes et les chorotypes de Roger Brunet sont à mon sens plus des SCHEMAS DE STRUCTURES ET DE PROCESSUS que des modèles au sens scientifique du terme, mais cela ne leur retire en rien leur intérêt, tant sur le plan scientifique que sur le plan didactique. Il faut simplement rappeler que cela suppose dassimiler la grille des chorèmes (celle de Roger Brunet notamment, mais aussi celles de Madeleine Brocart et de J.P. Cheylan) et faire leffort intellectuel den repérer les possibles combinaisons.
Les réactions ont été, vous le savez, très contrastées.
- Il y a eu de la part dun grand nombre une approbation quasi militante, notamment de la part de ceux qui sinscrivaient sans hésiter dans le cadre dune vision mécaniste de la géographie, avec un objet clairement identifié : le déchiffrement du monde et son organisation dans le cadre de lois universelles de lespace exprimées dans la fameuse grille des chorèmes et dans les chorotypes qui sont autant de signes porteurs de sens géographique.
Mais rares ont été ceux qui se sont effectivement calés dans le moule chorématique, et les lecteurs de la G.U. ont sûrement noté que le concept a été interprété de manière très différente selon les volumes, voire à lintérieur dun même volume. Je voudrais ici seulement signaler lapport de Hervé Théry avec ses chronochorèmes sur le Brésil et les travaux , hors G.U., de Christian Grataloup sur lutilisation de la chorématique en géographie historique (Lieux dhistoire, essai de géohistoire systématique, Reclus, 1996).
- Il y a aussi, également en grand nombre, un refus non moins virulent des traditionalistes qui cristallisent autour de cette "querelle" leur effroi face à léclatement dune discipline longtemps dominée par son paradigme naturaliste.
Beaucoup plus argumenté a été le refus plus scientifiquement fondé de ceux qui contestent cette volonté matérialiste, lui préférant une approche relativiste, sociale, problématisée.
Il ne faut certainement pas mettre sur le même plan les réserves de ceux pour qui la cartographie relève dune démarche destinée à mieux faire appréhender le réel aux élèves par les représentations quils auront élaborées au préalable à son sujet (Y. André ), un moyen privilégié de les aider à construire leur savoir.
cartes, croquis et schémas : outils didactiques et d'évaluation
Cest dire si il y a eu dans cette dernière décennie un véritable bouillonnement intellectuel autour de la cartographie. Il y a eu nécessairement beaucoup de confusion et il est temps désormais de faire le point, ne serait-ce que parce que le ministère, en réformant les épreuves du baccalauréat, vient dintroduire une dimension cartographique quil nous appartient de mettre en uvre. Le choix du Ministère, exprimé dailleurs dans les documents daccompagnement du cycle terminal, est de faire de la cartographie :
1°) un outil didactique pour que les élèves se familiarisent avec la relation étroite existant entre la connaissance des faits géographiques, lorganisation de lespace et ses lois, et leur traduction cartographique, sous forme de cartes, de croquis et de schémas.
2°) et un outil dévaluation, non seulement des connaissances mais aussi dévaluation de lesprit de rigueur et de soin dans la réalisation.
Il convient dabord de fixer les termes. Cest ainsi que linspection générale demande que soient bien distingués :
la carte qui, sous ses différentes formes, permet de repérer les lieux et lextension des phénomènes géographiques plus ou moins proportionnalisés ; cest une construction intellectuelle avec un langage propre dont il faut connaître lalphabet (les signes) et la grammaire (les règles de la cartographie, notamment la proportionnalité et la hiérarchisation).
le croquis qui, à partir dun fond de carte et donc sans sabstraire des lieux et de léchelle, suppose une démarche analytique qui impose de mobiliser leurs connaissances mémorisées, de les classer et de les hiérarchiser, de les mettre en relation dans une perspective géodynamique.
le schéma, à la fois plus simple dans sa réalisation graphique et plus ambitieux dans ses objectifs, relève dune démarche interprétative qui permet de mettre en évidence la structure et la dynamique des espaces étudiés que lon représente par des signes porteurs de sens géographique sur des supports volontairement simplifiés. Les lecteurs savent que beaucoup trop de néophytes nont retenu des chorèmes que ce fond cartographique épuré, oubliant que la chorématique relève dune toute autre perspective qui est celle de la mise en évidence des lois régissant lorganisation de lespace et leur modélisation.
Les futurs candidats au baccalauréat, qui auront choisi en première partie lépreuve sur documents devront , et il va falloir le dire et le répéter, être familiarisés avec les méthodes élémentaires du langage cartographique et avec la panoplie des représentations géographiques : cartes, croquis et schémas, naturellement, mais aussi spatiocartes et anamorphoses aux résultats spectaculaires et qui plaisent tant aux médias, les pictogrammes aussi, si répandus désormais dans la communication.
Ils devront donc en maîtriser la lecture, ce qui suppose de les entraîner à une lecture autonome, critique, des documents.
Ils devront donc savoir présenter les documents (les localiser et les identifier, repérer les modes de représentation, apprécier leur lisibilité et leur pertinence au regard de la problématique proposée par le sujet).
Ils devront également savoir sélectionner, classer, confronter les documents en utilisant éventuellement un tableau à double entrée (thèmes en colonnes, variables en lignes), voire un schéma fléché mettant en relation les documents proposés et les hiérarchisant.
Quant à ceux qui devront obligatoirement, parce que lhistoire sera tombée en première partie, réaliser un croquis de géographie, ils devront avoir été formés aux règles élémentaires de la construction du croquis à partir dun fond de carte avec échelle : soin et rigueur dans lexécution graphique, maîtrise des couleurs et des trames graphiques pour représenter lintensité des phénomènes, localisations précises, légende ordonnée, principes graphiques de hiérarchisation, utilisation de quelques éléments représentant symboliquement la structuration et lorganisation de lespace terrestre : aires, axe, pôles, nuds, centres et périphéries, sans pour autant se lancer dans la conception dun schéma modèlisateur.
double démarche, double défi
Cest donc à une double démarche pédagogique que ces nouvelles épreuves invitent les enseignants puisquil leur faudra :
* familiariser leurs élèves avec la panoplie des représentations cartographiques
* leur apprendre à construire un croquis.
Redoutable tâche pour ceux qui ont par trop renoncé à lapprentissage de la cartographie en classe. Redoutable défi pour linstitution qui va devoir mettre rapidement en uvre les formations indispensables. Non moins redoutable enjeu pour lenseignement de la géographie qui joue dune certaine manière sa crédibilité. Cest dire combien les professeurs dhistoire et de géographie doivent se sentir mobilisés.
texte de la communication au Colloque de Clermont-Ferrand sur la cartographie, 26 novembre 1997.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°16, 1998

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