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    LA POLITEIA ATHENIENNE :
quelques perspectives

Par Geneviève HOFMANN, professeur à l'université de Clermont-Ferrand

 

"Ton discours, étranger, débute par l’erreur, et tu cherches à tort un roi dans cette ville, qui n’est pas au pouvoir d’un seul : Athènes est libre. Le peuple y règne ; tour à tour, les citoyens, magistrats annuels, administrent la cité. Nul privilège à la fortune : car le pauvre et le riche ont des droits égaux en ce pays» (Suppliantes, vv. 403-408)."

Tels sont les propos attribués par Euripide à Thésée dans cette tragédie jouée en 422, propos à la mesure de la fierté athénienne à proclamer la supériorité d’une politeia qui permet le règne du peuple et l’égalité des droits"

Ni le régime démocratique ni cette conscience civique ne sont naturels dans l’histoire politique et il s’agit aujourd’hui de réfléchir sur ce qu’on peut transmettre à des élèves de la «citoyenneté» athénienne, en respectant au mieux les témoignages du passé.

 

1. Quelques points de vocabulaire :

 

1. Ce que les Grecs appellent politeia, nous pouvons le traduire par deux notions : le droit de cité et le régime politique. La notion de «citoyenneté», pas plus que celle de «constitution», n’a de correspondant grec.

2. Le mot politeia apparaît pour la première fois chez Hérodote au milieu du Vème siècle avec la valeur individuelle de «droit de cité» (IX, 34), ce qui signifie que les droits individuels du citoyen ont été définis avant la conceptualisation du régime politique. On n’attache pas assez d’importance à cet individualisme.

3. Politès a un féminin : politis. Les femmes ne sont donc pas exclues de la politeia comme on l’a trop souvent écrit, mais leur participation a un sens religieux et social.

 

L’histoire d’Athènes doit être présentée à la fois comme significative des débats et des valeurs grecques, mais aussi comme particulière. A l’origine de cette évolution politique, il y a un homme : Clisthène l’Alcméonide. Le peuple n’a aucun rôle révolutionnaire dans la naissance de la démocratie athénienne. Il y eut collusion entre l’aristocrate qui, selon la belle formule d’Hérodote, «a fait entrer le dèmos dans son hétairie» et les intérêts des hommes libres, propriétaires fonciers qui sont capables de s’équiper comme hoplites et forment le dèmos.

La réforme de Clisthène mérite d’être mise en valeur car elle est le fruit d’une réflexion sur l’espace et le temps civique, qui n’a pas d’équivalent dans l’Antiquité. Cette réforme n’est pas écrite. Nous pouvons en étudier l’application et le mode de fonctionnement. Elle a deux buts : éliminer le danger de guerre civile, la tyrannie, et permettre aux Athéniens de se doter d’une armée. Ce dernier enjeu paraît primordial, bien que souvent passé sous silence, comme si la démocratie ne pouvait être que pacifiste.

Les principes essentiels de la réforme clisthénienne sont le vote, l’alternance des charges, le tirage au sort des magistratures. Il n’y eut aucune révolution politique, aucune distribution de terres, mais Clisthène donna la possibilité au peuple de contrôler les magistrats et ce contrôle fut achevé par la réforme d’Ephialte en 462.

Avec Clisthène, peut-on déjà parler  de démocratie ?

Avec Clisthène, peut-on déjà parler de démocratie? Certains historiens le pensent. Toutefois, il convient de souligner que les deux termes dèmos et kratos sont associés pour la première fois en 464 dans une tragédie d’Eschyle : les Suppliantes. Comme la notion de démocratie paraît anachronique pour la fin du VIème siècle, on préférera le terme d’isonomie qui ne signifie pas à l’origine «égalité devant la loi» (ce sens s’impose seulement à la fin du Vème siècle), mais «égale distribution».

Une fable d’Esope illustre au mieux cette volonté isonomique, son but et ses limites :

«Un loup, étant devenu général (stratègos) des autres loups, établit des lois pour tous, portant que tout ce que chacun aurait pris à la chasse, il le mettrait au milieu et donnerait à chacun une part égale. De la sorte, on ne verrait plus les loups, réduits à la disette, se manger les uns les autres.

Mais un âne s’avança et, secouant sa crinière, dit : «C’est une belle pensée que son coeur a inspirée au loup. Mais comment se fait-il que toi-même tu aies serré dans ton repaire ton butin d’hier ? Apporte-le au milieu et partage-le». Le loup, confondu, abolit ses lois.»

Datée du VIème siècle mais mise par écrit seulement dans la seconde moitié du IVème siècle, cette fable était récitée dans les banquets. Sa morale est simple : que vaut une loi si ceux qui la promulguent ne la respectent pas ?

 

2. Le religieux

La citoyenneté est un honneur et un privilège. Pour devenir citoyen il faut avoir été reconnu comme enfant légitime par son père, avoir été présenté à la parenté, aux amis et aux voisins, avoir reçu un nom. L’intégration au cercle du foyer se fait lors de la fête des Amphidromies. Le père reçoit l’enfant des mains de la nourrice et lui fait faire une course autour du foyer pour l’intégrer au cercle familial. Le nouveau-né, garçon ou fille, est ensuite présenté à la phratrie.

A l’âge de 16 ans, seuls les jeunes gens sont présentés par leur père ou leur tuteur comme bien nés d’une union légitime entre un Athénien et une fille de citoyen. Cette fête est celle des Apatouries. L’inscription sur le registre du dème se fait à l’âge de 18 ans. Elle est suivie d’un service militaire de deux ans, associé à une participation aux processions et à la tournée des sanctuaires. Cette éphébie est inaugurée par la prestation d’un serment solennel dans le sanctuaire d’Aglaure sur la pente Est de l’Acropole.

Toute la vie politique est scandée par des moments religieux. Ainsi chaque assemblée commençait-elle par un sacrifice: le «purificateur» traînait le cochon égorgé tout autour de la Pnyx pour purifier le lieu. l’assemblée devenait ainsi un catharma, «une enceinte consacrée». Le héraut prononçait une prière puis une malédiction contre tous ceux qui tenteraient de dévoyer le peuple. L’orateur qui venait à la tribune, portait une couronne de myrte sur sa tête, ce qui lui conférait un caractère sacré.

Si les décisions prises par l’Héliée ont plus de poids que celles prises par l’assemblée, c’est dû au fait que les Héliastes prêtaient serment.

«Je voterai selon les lois et les décrets du peuple et du Conseil des Cinq Cents. Mais en l’absence de lois, je jugerai selon ce qui me semble être le plus juste, sans faveur ni haine. Je ferai porter mon vote uniquement sur l’objet de la poursuite et j’écouterai avec une égale attention les deux parties, accusateur et accusé.» (Démosthène, Contre Timocrate, 118).

Sans revenir sur toutes les fêtes civiques qui scandaient l’année, il convient d’insister sur le culte des combattants morts à la guerre.

On estime généralement que le modèle des funérailles civiques fut le retour des ossements présumés de Thésée en 475 de l’île de Skyros, retour organisé par le stratège Cimon.

Les reliques des défunts, rapatriées à Athènes sauf exception, étaient exposés pendant deux jours sous une tente sur l’agora. Des cercueils de cyprès transportés en char, de l’Agora au Céramique, sont attribués à chaque tribu, plus un lit vide, «celui des disparus dont on n’a pas retrouvé les corps pour les recueillir» (Thucydide, II, XXXIV, 3).

Les restes sont placés dans un monument public qui porte les noms des morts, classés tribu par tribu, sans rappel de leur patronyme. Une oraison est prononcée par un orateur, le plus souvent un stratège qui en traçant le tableau d’une cité idéale, entretient la mémoire civique, qui des pères de la patrie aux combattants morts dans l’année, comprend tous ceux qui se sont sacrifiés pour Athènes et lui ont permis d’assurer sa gloire.

Cette mémoire civique est entretenue par une cérémonie, celle des Epitaphia, qui se déroule du 5 au 7 Pyanepsion (octobre) et qui comprend des jeux funèbres, des concours et se termine par un sacrifice chthonien.

L’avarice de la cité grecque pour l’octroi de la politeia s’explique sans nul doute par l’importance des droits et des privilèges des citoyens. Elle a aussi des fondements religieux. Le décret, qui donna la citoyenneté aux Platéens dont la cité avait été détruite en 427, offrait de sévères garanties : examen individuel devant l’Héliée, nom inscrit sur une stèle de marbre dressée sur l’Acropole, enfin seuls les descendants avaient le droit d’être archontes et d’exercer des sacerdoces.

 

Athènes n'est pas un paradigme de la "laïcité" avant la lettre

On a eu tendance à gommer cette dimension religieuse de la citoyenneté athénienne pour faire d’Athènes une sorte de paradigme de «la laïcité» avant la lettre. La Grèce, terre de la Raison triomphante, ne pouvait être que tolérante et la tolérance ne pouvait qu’exclure le religieux pour les positivistes. En fait, il n’y a pas de séparation dans la politeia entre les différents domaines : l’Athénien est un chef de famille, un prêtre en sa maison, un hoplite et un acteur dans les différentes assemblées. Etre condamné à l’atimie, c’est être exclu et de la cité et du cercle sacrificiel.

 

3. La Liberté

On définit souvent la cité comme «une communauté d’hommes libres et autonomes». En fait, l’étude du vocabulaire prouve que l’autonomie est une valeur plus récente que la liberté, et plus limitée dans son acception.

Etre libre revêt trois significations :

1. sur un plan juridique, cela signifie pour un citoyen ou un métèque ou un étranger de passage, avoir l’assurance de ne pas subir de torture, d’être jugé en toute équité.

2. dans la cité, cela signifie vivre dans un régime caractérisé par l’accord de tous et ce régime n’est pas obligatoirement une démocratie. Il peut être une monarchie fondée sur la coutume (nomos), une oligarchie. Le contraire de la liberté, c’est la tyrannie.

3. la liberté, c’est enfin appartenir à une cité qui ne subit aucune domination étrangère, qui ne doit ni tribut ni contingent, qui n’a aucune garnison sur son territoire.

La liberté, valeur homérique, valeur individuelle avant d’être collective, a une double connotation, juridique et politique.

Alors qu’on peut négocier l’autonomie avec une puissance hégémonique, on ne transige pas sur la liberté : elle est entière ou elle n’est pas. On meurt pour la défendre et pour affirmer une identité, fondement du panhellénisme contre les Barbares.

Dans la cité athénienne du Vème siècle, être libre, c’est pouvoir porter plainte chaque année contre tous ceux qui n’ont pas tenu leurs promesses. c’est exercer un contrôle sur les magistrats. Pour une femme de citoyen ou de métèque, être libre, c’est pouvoir participer aux cultes civiques, c’est enfanter des enfants légitimes, héritiers des biens paternels.

Au nom de cette liberté dont ils s’estimaient les boucliers, les Athéniens ont imposé la pire tyrannie qui soit à leurs alliés, en déniant aux autres cités grecques, membres de la Ligue de Délos, les droits qu’ils prétendaient défendre. La liberté des uns est l’histoire de l’oppression des autres : la cité de Périclès est aussi une cité qui fait et veut la guerre pour maintenir son hégémonie.

Certes, il paraît légitime d’étudier la politeia athénienne, car elle fut une expérience originale et une des solutions trouvées au problème du danger tyrannique et de la guerre civile. Encore faut-il s’entendre sur la leçon qu’on veut donner ! Il y a longtemps que l’on encense la Grèce et que dans le même temps on dénonce «cette adoration superstitieuse des Romains et des Grecs» (Volney). Qu’auraient pensé de cette démocratie les citoyens de Samos, de Naxos ou de Thasos, au lendemain d’une révolte réprimée sans respect du droit des personnes et des biens ?

Que cette démocratie, tant célébrée, était l’autre nom de la tyrannie et que le peuple peut s’avérer le pire des oppresseurs. En cette fin de siècle, pour se garder de tout jugement de valeur, il faut, je crois, ne pas présenter les institutions sous forme d’un tableau prétendument objectif, mais chercher à souligner à travers leur fonctionnement sous quel angle on les étudie.

Ces réserves faites, qu’en est-il de la modernité de la cité de Périclès? A mon sens, elle s’informe dans cette parole qui, rhétorique ou poétique, a su poser la question - toujours d’actualité - de la liberté de l’individu face aux dérives du groupe dominant.

Il me reste à vous remercier de m’avoir invitée et à vous dire tout le plaisir que j’ai eu à retrouver les Rémois.

Eléments bibliographiques :

J. BORDES, Politeia dans la pensée grecque jusqu’à Aristote, Paris, Les Belles Lettres, 1982.
Ph. GAUTHIER, Les Cités grecques et leurs bienfaiteurs, EFA, BCH, suppl. XII, 1985.
M.H. HANSEN, La Démocratie Athénienne à l’époque de Démosthène, Paris, Les Belles Lettres, 1993.
Ed. LEVY, «Autonomia et Eleutheria au Ve siècle», in R.Ph., 1983, pp. 249-270.
J. TRABULSI, Religion Grecque et Politique Française au XIXe siècle, L’Harmattan, 1998.

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°19, 1999.

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