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    LA CITOYENNETE A ROME

Par Nicole MOINE, professeur à l'université de Reims.

Vous me permettrez de commencer cet exposé par une brève anecdote. Invitée en 1996 par un collègue à parler, devant des classes de Seconde, de la citoyenneté dans l’Empire romain du IIème siècle de notre ère, alors que la question venait d’être inscrite au programme, je fus accueillie avec cordialité par le Proviseur adjoint qui conclut ainsi ses propos de bienvenue : «Je vous remercie d’être venue, car il est très important aujourd’hui pour des lycéens d’être éduqués à la citoyenneté». Venait soudain de surgir un singulier et profond malentendu, qui naturellement demeura caché.

 

Certes ce souci d’une responsable de lycée était légitime et louable, s’inscrivant même dans la philosophie du programme fixé par le Ministère en 1995. C’est bien ainsi que l’ont compris d’ailleurs certains auteurs de manuels, si j’en crois leurs Avant-propos. J’en citerai deux :

"Un nouveau programme...vient d’entrer en vigueur. Son esprit... est d’associer la culture du présent à l’héritage du passé, de permettre la compréhension du monde contemporain au-delà de la maîtrise des savoirs et de l’acquisition de méthodes d’analyse, et de faciliter ainsi l’insertion des élèves dans la cité. Cette dernière recommandation a constitué la préoccupation première de l’équipe d’enseignants... leur travail a été constamment guidé par la finalité civique des nouveaux programmes (Bordas)".

"Au terme de chaque partie, une synthèse... renvoie à la question centrale de la formation du citoyen, sur laquelle les nouvelles instructions insistent à juste titre (Bréal)".

J’ai connu , au début des années 80, une précédente tentative, vite avortée, pour introduire l’Histoire Ancienne dans cette même classe de Seconde, vouée aux innovations. Mais il s’agissait alors de comprendre la civilisation occidentale comme le résultat d’un «riche héritage» : l’organisation politique, les croyances, le système de production trouvaient leur origine dans un passé plus ou moins lointain, qui remontait parfois jusqu’à l’ Antiquité. Il s’agissait aussi de mesurer son originalité et d’étudier les contacts qu’elle avait entretenus avec d’autres civilisations (Islam, Extrême-Orient, Afrique). En quinze ans le monde a changé et à l’heure de la mondialisation et du repli identitaire il était peut-être inévitable et souhaitable que les programmes changent.

 

l'Histoire, un ersatz  de l'Education Civique ?

 

J’aimerais néanmoins poser deux questions un peu provocantes : L’Histoire est-elle devenue une autre forme, un ersatz, un succédané de l’Education civique ? Est-il vraiment nécessaire d’effectuer ce long détour par Athènes et par Rome pour remplir la nouvelle mission qui nous serait impartie ?

Vous devinez que j’aurais envie de répondre par la négative à ces deux questions.

Non que j’estime que la formation des citoyens du IIIème millénaire peut nous laisser indifférents, mais je voudrais seulement rappeler le souvenir de Marc Bloch. Ce médiéviste, fils d’un spécialiste d’Histoire romaine, est mort, parce qu’il avait une conception de l’homme et de la France qui l’amena, en dépit de son âge et de ses responsabilités familiales, à reprendre l’habit militaire puis à entrer dans la Résistance. Dans son Témoignage sur la défaite de 1940, dans son Examen de conscience sur les causes qui entraînèrent ce désastre, il ne fait jamais référence aux sociétés féodales, aux rois thaumaturges ou aux caractères originaux de l’histoire rurale française. On peut cependant se demander si la lucidité, la rigueur, l’esprit critique dont il fit preuve ne doivent pas quelque chose à sa pratique d’historien, cette pratique qui exige en effet une maîtrise des savoirs et une acquisition des méthodes d’analyse qui semblent bien secondaires à ceux qui conçoivent ou appliquent les nouveaux programmes.

Je serais bien mal placée pour prétendre que l’Histoire Ancienne n’a aucun intérêt, mais il faut admettre et rappeler, sous peine de commettre des contresens graves, que le monde romain nous est étranger. Cette idée a été parfaitement exprimée dans un essai, destiné au grand public, mais écrit par des savants :

"Le monde romain est aussi loin du monde actuel que celui des pharaons, des Carthaginois ou des Gaulois. L’héritage linguistique, culturel, juridique de la civilisation romaine ne doit pas cacher son exotisme. Dans les domaines les plus divers... les habitants du monde romain vivaient et pensaient autrement que nous (R. Hanoune et J. Scheid, Nos ancêtres les Romains, Découvertes Gallimard, Paris, 1993, p.14)".

Elle n’est d’ailleurs pas révolutionnaire. Dans sa Cité antique Fustel de Coulanges, en 1864, souhaitait que les peuples anciens soient regardés comme des peuples étrangers. C’est donc d’un citoyen exotique que je parlerai et d’un citoyen du IIème siècle de notre ère, non pas du citoyen romain en soi, qui n’a jamais existé, d’une part parce que l’exercice de la citoyenneté a toujours été inégalitaire à Rome, d’autre part parce qu’il serait illusoire de penser qu’au cours des douze siècles de son histoire, il n’y eut pas des évolutions et des ruptures considérables. Etre citoyen à Rome au Ier siècle avant notre ère n’a pas la même signification trois siècles plus tard et on ne saurait à cette date évoquer le «métier de citoyen», pour reprendre le titre de l’ouvrage, justement célèbre, de C. Nicolet.

 

I) L’Empire romain, une exceptionnelle réussite

 

Observer le monde romain du IIème siècle de notre ère suscite, même si nous sommes dotés d’esprit critique et hostiles à l’impérialisme, l’étonnement devant une exceptionnelle réussite qui se marque :

- par une extension remarquable de l’Atlantique à l’Euphrate et de l’Ecosse au Sahara, d’autant plus notable que les peuples qui composent l’empire sont divers par leur langue, leur histoire et leurs modes de vie. Qu’y avait-il de commun entre la Gaule chevelue et l’Egypte, conquises par Rome à moins de trente ans d’intervalle au Ier siècle avant notre ère? Toutes les provinces conservèrent leur originalité, comme le prouvent les milliers d’inscriptions retrouvées et les fouilles, mais leur insertion dans l’ensemble fut réalisée et à côté de la diversité combien de traits communs peuvent être signalés, de l’organisation de l’espace à la diffusion de la céramique sigillée et au goût pour les jeux de l’amphithéâtre.

- par son étonnante longévité, puisque pendant de siècles vécurent, sous une autorité unique et dans la paix, des peuples conquis le plus souvent brutalement et contre leur gré. Il ne s’agit pas d’idéaliser ; il y eut des gouverneurs avides et brutaux, mais les révoltes furent assez rares et quand, au IIIème siècle, les invasions menacèrent l’existence de l’Empire, les provinciaux n’y virent nullement une occasion rêvée pour s’affranchir de l’autorité de Rome, mais ils participèrent à sa défense.

 

une capacité inégalée d'intégration

- par sa capacité inégalée d’intégration de multitudes d’individus, qui peut être symbolisée par deux faits caractéristiques, d’une part l’origine familiale des empereurs : les Julio-Claudiens étaient membres des plus anciennes et prestigieuses familles de Rome, à l’image de la gens Iulia ; les Flaviens étaient issus de familles de notables italiens ; les Antonins venaient d’Espagne et de Gaule Narbonnaise, descendants d’Italiens, installés depuis des générations dans ces provinces, mais qui avaient noué des liens avec les autochtones ; Caracalla était le fils d’un Africain de Leptis Magna et d’une Syrienne ; la crise du IIIème siècle amena à la tête de l’Empire des hommes sortis du rang, nés dans les provinces danubiennes, marginales, moins riches et moins «romanisées».

Notable aussi fut d’autre part la concession en 212 de la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l’Empire par l’empereur Marcus Aurelius Antoninus, plus connu sous son sobriquet de Caracalla. On peut bien sûr faire remarquer que le processus fut lent, mais si dans certaines provinces, en effet, beaucoup bénéficièrent de cette mesure, comme le prouve la multiplication soudaine des Aurelii, dans d’autres les citoyens romains étaient déjà et depuis longtemps fort nombreux. On peut certes avancer que cette concession fut dictée par des considérations mesquines : Dion Cassius accuse en effet Caracalla d’avidité, un des reproches traditionnels formulés contre les mauvais empereurs, pour avoir étendu la citoyenneté romaine à des hommes qui jusqu’alors échappaient à des impôts ne frappant que les citoyens (le vingtième sur les héritages et le centième sur les ventes aux enchères).

L’empereur, lui, prétendait honorer les dieux et les remercier de l’avoir conservé sain et sauf. Il faut rappeler que la pratique de la religion romaine est liée au statut social et politique des individus, non à une décision spirituelle et personnelle, et qu’un pérégrin n’avait aucun devoir envers les dieux de Rome. Plus que les mobiles, c’est le résultat qui compte : descendants des vainqueurs et descendants des vaincus étaient désormais confondus dans une «patrie romaine universelle».

C’est ce phénomène historique d’une grande ampleur qui est en cause dans l’étude de la citoyenneté à Rome au IIème siècle. Commencer par évoquer l’Empire, cette réalisation unique dans l’Histoire du monde, c’était souligner que les succès militaires et l’histoire politique sont difficilement dissociables d’une réflexion sur la nature de cette citoyenneté et c’était aussi affirmer d’entrée de jeu la différence fondamentale entre la citoyenneté grecque et ciyoyenneté romaine.

 

II) Hommes et communautés dans l’Empire

La réalité impériale une fois posée, il convient évidemment de s’intéresser aux hommes qui habitent l’Empire, ceux qui ne sont pas des «Barbares». On serait tenté, en cette année de recensement, de chercher à connaître leur nombre, leur répartition par âge, sexe, domicile, leur niveau de fortune, et, osons la comparaison jusqu’au bout, leur «nationalité». Rien de tout cela n’était étranger aux Romains qui pratiquèrent très tôt les classements, en particulier censitaires ; mais il faut tout de suite ajouter que les documents fiscaux, administratifs, judiciaires, les déclarations d’état civil et les recensements sont à jamais engloutis et appartiennent à ce que C. Nicolet regroupait récemment sous la belle formule de «mémoire perdue». Nous n’avons aucune certitude, sinon que toute évaluation est vaine, tant pour la population globale (6O, 100 millions d’habitants ?) ou le pourcentage des ruraux par rapport aux habitants des villes que pour la diffusion de l’esclavage, qui semble bien avoir beaucoup varié d’une région à l’autre. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’au sein de cette population des lignes de démarcation existaient, textes littéraires, historiques, juridiques opposant souvent par deux les individus et privilégiant les discriminations juridiques : libres et esclaves, citoyens romains et pérégrins, sans négliger d’ailleurs les autres formes de différenciation fondées sur l’âge, le sexe, la richesse.

Mais l’Empire romain, ce n’est pas la somme d’individus qui y résident, ce n’est pas non plus une expression géographique ou un agglomérat de territoires, c’est une construction complexe, lentement élaborée et qui repose sur deux réalités essentielles, provinces et cités. Tous les territoires, situés hors d’Italie, sont ordonnés en des circonscriptions administratives ayant à leur tête un gouverneur (peu importe ici que les provinces soient sénatoriales ou impériales, que le gouverneur soit un sénateur ou un chevalier). Ces provinces eurent une taille variable, mais qui resta à peu près stable jusqu’à la fin du IIIème siècle; elles regroupaient des communautés plus ou moins autonomes, parmi lesquelles les cités constituaient les cellules fondamentales. Dans l’Empire, en effet, chaque individu est membre d’une communauté et pour les Romains, héritiers des Grecs, hors de la cité (ciuitas en Occident ou polis en Orient) il n’y avait pas de vie véritablement civilisée et les peuples ou tribus (gentes, ethnoi) étaient considérés comme de statut inférieur. Quand les Romains s’emparèrent de territoires, qu’ils organisèrent en provinces, ils rencontraient des situations fort différentes: certains, comme la Grèce ou l’Asie Mineure étaient déjà dotés de cités ; les Romains ne les supprimèrent pas, parfois ils en créèrent d’autres en Orient, mais ne contribuèrent pas partout à leur développement (par exemple en Egypte). D’autres régions ne connaissaient pas cette organisation. Les Romains alors facilitèrent son essor. En Occident Rome a favorisé l’éclosion de la cité, ce qui correspondait souvent aux aspirations des élites locales ou même les précédait. Le cas de la Gaule chevelue est très significatif : dans ses Commentaires, César désigna comme ciuitas chaque tribu de la Gaule indépendante. Ce sont les délégués des soixante «cités» gauloises, qui, chaque année, se rendaient à l’autel du confluent pour célébrer le culte de Rome et d’Auguste.

Notons que pendant lontemps les historiens de Rome se sont intéressés avant tout au pouvoir central, à l’empereur, à l’administration et aux fonctionnaires. Aujourd’hui il y a un changement de perspective qui profite aux cités. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler, la confusion entre ville et cité étant fréquente, qu’une cité se définit matériellement comme un territoire délimité, contrôlé par un centre urbain, dit chef-lieu de cité, cadre de la vie publique avec ses temples, son forum, ses édifices de spectacles.., mais aussi comme le corps des citoyens. Des cités sont très vastes (dans les Gaules), d’autres de taille réduite (Afrique proconsulaire).

Dans le cadre de la cité locale, les citoyens disposaient de droits, variables d’une cité à l’autre. Un des problèmes les plus débattus chez les spécialistes est celui de la participation effective des citoyens à la gestion de leur cité. Les sources, essentiellement épigraphiques, parfois juridiques, ne sont pas toujours assez nombreuses ou précises, mais il semble bien, en Afrique du moins où la documentation est abondante, que les citoyens élisaient leurs magistrats à la suite d’une véritable compétition et prenaient collectivement des décisions.

Ainsi dans l’Empire les individus comme les communautés étaient dotés de statuts. Comme il y avait des libres et des esclaves, il y avait des cités et des peuples, comme il y avait des citoyens romains et des pérégrins, il y avait des cités pérégrines et des cités de type romain (colonies ou municipes, dont les institutions sont calquées sur celles de Rome, et dont les citoyens étaient tous, ou l’élite d’entre eux, citoyens romains). Il est certes possible, et même souhaitable pour des spécialistes, d’introduire des subdivisions au sein de ces catégories (cités stipendiaires, libres, libres et fédérées ; colonies romaines ou latines...), mais ces distinctions n’apportent guère à la compréhension de ce qu’est un citoyen romain au IIème siècle de notre ère. En revanche la description de l’Empire que nous venons d’effectuer a introduit une idée capitale, à savoir qu’une «citoyenneté» pouvait être vécue dans un cadre restreint.

 

III) Citoyenneté romaine et citoyenneté locale

Pour l’historien du monde romain, la difficulté réside justement dans l’articulation, la surimposition de la citoyenneté romaine et de la citoyenneté locale. Il faut en tout cas refuser de parler de double citoyenneté. Rome était la patrie commune à tous les citoyens romains.

 

pas deux citoyennetés à la fois

On ne possédait pas deux citoyennetés à la fois. Une double citoyenneté était inconcevable, qui aurait mis sur le même plan les deux cités, qui aurait supposé que les deux termes étaient de valeur comparable ou encore qui aurait fait de la citoyenneté romaine un simple statut honoraire. Ou bien, étranger à Rome, on était citoyen de sa cité d’origine, celle de ses ancêtres (le plus souvent les habitants de l’Empire résidaient dans leur cité ; le domicile se confond alors avec l’origo, l’origine, qui fait le citoyen, est transmissible et indisponible pour reprendre la définition de Y. Thomas). Ou bien on était citoyen romain et on ne jouissait que du seul droit de cité romaine, mais sans cesser toutefois d’appartenir à sa petite patrie. L’acquisition de la cité romaine créait un lien abstrait, non territorial, avec Rome ; elle donnait un statut, mais était préservée la participation à la vie de la communauté d’origine. Un citoyen romain demeurait citoyen romain, quel que soit son domicile ; un pérégrin demeurait pérégrin, même s’il résidait dans une communauté de type romain.

Pour mieux comprendre alors ce qu’était la citoyenneté romaine, qui était indéfiniment extensible et qui fut considérée comme désirable et attractive, il nous faut tenter d’une part de définir son contenu à une époque donnée, d’autre part évoquer ses modes d’acquisition avant 212.

Etre citoyen romain se remarquait grâce à l’onomastique, puisque le citoyen romain portait trois noms, un prénom, un nom, un surnom (les tria nomina et l’inscription dans une des 35 tribus se lisaient sur les monuments funéraires ; les femmes ne disposaient que d’un nom et d’un surnom). Ce statut impliquait des avantages, mais c’est sur ce point qu’il faut être très attentif à la chronologie et aux différences avec la citoyenneté grecque.

Au IIème siècle, il ne s’agit pas de droit de vote dans les assemblées (ou comices) de Rome, qui ne se réunissaient plus. Il ne s’agit pas d’immunités fiscales, sauf pour les Italiens et ceux qui avaient reçu le ius italicum, privilège très rare. Le territoire provincial, conquis par Rome, payait en effet un tribut ; quand une cité obtenait cette faveur (Lepcis Magna sous Septime Sévère), son sol était assimilé à une portion de l’Italie. Nous avons même déjà observé que certains impôts ne frappaient que des citoyens romains. Certes le service militaire au sein des légions, plus court et mieux rémunéré que dans les corps auxiliaires, leur était réservé, mais il ne faut pas oublier que cet avantage ne concernait que 150 000 individus environ. Bien entendu aussi, seuls des citoyens romains faisaient partie des deux ordres privilégiés, l’ordre sénatorial et l’ordre équestre, qui permettaient d’accéder au groupe très étroit des administrateurs de l’Empire ( 2OO procurateurs ou préfets équestres, à peu près autant de sénateurs sont retenus, en même temps, par une tâche spécifique au service de l’Empire).

Pour tous les autres, la citoyenneté romaine était un système de garantie judiciaire. Dans Le Métier de citoyen, C. Nicolet a mis en valeur l’histoire de Paul de Tarse, un juif de Cilicie, citoyen romain, dont les aventures sont rapportées en Actes des apôtres, 21-25. Arrêté, emprisonné à Jérusalem, il arrête le centurion qui veut le faire fouetter en invoquant sa citoyenneté romaine ; emprisonné il est transféré dans la capitale provinciale, Césarée, et comparaît devant deux gouverneurs successifs : il fait appel à César (l’empereur) en tant que citoyen romain. Amené à Rome et conamné à mort, il est décapité et non pas étranglé, crucifié ou livré aux bêtes de l’amphithéatre. A plusieurs reprises, en particulier dans des affaires concernant les chrétiens, en Bithynie avec Pline, à Lyon en 177, on voit que la citoyenneté romaine protège de la torture destinée à obtenir des aveux et des châtiments les plus odieux.

On peut toutefois remarquer que ces privilèges pénaux ne s’exerçaient pas quotidiennement, que plus il y eut de citoyens romains, moins l’appel aux tribunaux romains fut envisageable sous peine d’engorgement, qu’au IIème siècle enfin, les châtiments corporels se banalisèrent pour les petites gens, même citoyens romains, tandis que des pérégrins riches bénéficiaient d’un privilège, jadis réservé aux seuls citoyens romains.

 

jouir d’un droit très élaboré, supérieur aux droits locaux

Ce qui justifiait donc la recherche de la citoyenneté romaine au IIe siècle, c’était l’avantage de jouir d’un droit très élaboré, supérieur aux droits locaux, le conubium, qui permettait de donner aux enfants la citoyenneté romaine, le commercium, qui garantissait tous les actes ayant trait à l’acquisition ou la transmission des biens (ventes, achats, legs testamentaires...), et c’était la dignitas, découlant de l’appartenance au peuple qui dominait le monde civilisé.

On comprend alors qu’un historien du monde grec, comme Ph. Gauthier, s’étonne qu’on puisse définir la citoyenneté comme un inventaire de droits, comme un statut, parce que pour Aristote, comme pour tous les Grecs, il s’agissait de fonctions exercées par les «animaux politiques» que sont les citoyens, de participation (inégale d’une cité à l’autre et dans la même cité selon les régimes) aux affaires communes. Dans le monde romain du IIème siècle, c’est dans le cadre de la cité locale que de telles responsabilités pouvaient s’exercer.

Les conditions dans lesquelles, avant 212, la citoyenneté romaine pouvait être accordée sont très révélatrices. Je voudrais insister, après F. Jacques, sur la concession «automatique». Plusieurs cas peuvent être envisagés :

l’hérédité, puisque la citoyenneté romaine était transmissible dans le cadre d’un mariage légitime : les enfants, dont les parents étaient citoyens romains (ou dont le père, pérégrin entré dans les corps auxiliaires et devenu citoyen romain après vingt-cinq ans de service jouissait du conubium) étaient citoyens romains ; en revanche l’enfant issu d’un mariage, où le père était pérégrin, suivait la condition paternelle, alors qu’un "enfant naturel", dont la mère avait la citoyenneté romaine, recevait cette dignité.

Plus étonnante était la situation de l’affranchi. Cet ancien esclave, dénué de tout droit, affranchi par un maître qui devenait son patron, prenait la condition juridique de ce dernier, de sorte qu’un citoyen romain donnant la liberté à un esclave, à condition qu’il suive les formes solennelles (testament, uindicta..), le faisait passer dans la catégorie enviée de citoyen romain (même si la macula servile subsistait : dans le cadre de sa cité, il fut impossible à Trimalcion, en dépit de son immense fortune, d’accéder aux magistratures, réservées aux ingénus). Sur ce point le regard d’un helléniste est éclairant. Ph. Gauthier a bien montré que pour des Grecs la citoyenneté ne pouvait être donnée par un individu, mais par la communauté toute entière, qui seule a le pouvoir d’agréger un nouveau membre, à la suite d’un décret. Dans le monde grec, une citoyenneté par affranchissement est proprement inconcevable. La cité romaine n’est pas généreuse, dit Ph. Gauthier, elle est perméable.

Le service militaire dans les corps auxiliaires pour ceux qui avaient obtenu le diplôme militaire, l’exercice d’une magistrature dans une cité de droit latin assuraient la promotion d’un groupe familial.

A côté de cette concession automatique existaient d’autres formes, qui permettent d’insister sur le rôle de l’empereur, seul autorisé à concéder le droit de cité romaine à un individu ou à une collectivité. Un membre d’une communauté pérégrine, sur recommandation d’un familier de l’empereur, d’un haut fonctionnaire, pouvait recevoir la citoyenneté à titre personnel. Lors de la création d’une colonie romaine (Trajan à Timgad) ou quand Septime Sévère accorda ce statut à plusieurs cités d’Afrique proconsulaire, c’était tout un groupe qui était concerné. Dans le cas d’une promotion, c’est à travers leur cité que les citoyens locaux appartenaient à la commune patrie ; les cités devenaient les canaux, à travers lesquels des habitants de l’Empire accédaient à la citoyenneté romaine.

Il faut bien comprendre qu’en 212 la décision de Caracalla achevait une évolution commencée depuis longtemps (depuis la guerre des alliés, au début du Ier siècle avant notre ère pour l’Italie), mais était aussi une mesure révolutionnaire, puisqu’elle rompait avec une politique, qui avait duré des siècles et réservait cette citoyenneté romaine à une élite (avec des périodes où les empereurs se montrèrent tantôt généreux, tantôt avares). Que tous les habitants libres soient, en 212, citoyens romains n’empêche pas d’ailleurs la société romaine d’être très hiérarchisée et inégalitaire. Dans un état moderne, il y a adéquation entre nationalité et citoyenneté, les citoyens sont soumis au même droit civil et possèdent les mêmes droits politiques; on aura noté que ce n’était pas le cas dans l’Empire romain.

Pour conclure, je voudrais lire un passage fameux de En l’honneur de Rome d'Aelius Aristide, prononcé à Rome en 144, et cité dans presque tous les manuels de Seconde :

"Voici ce qui, dans votre régime politique, mérite tout particulièrement l’attention et l’admiration : c’est le caractère grandiose de votre conception, qui n’a absolument aucun équivalent. Vous avez divisé en deux parts toute la population de l’Empire... la part la plus distinguée et noble et la plus puissante, vous l’avez faite partout , dans son ensemble, citoyenne et même parente; l’autre, sujette et administrée. Ni mer ni distance terrestre n’excluent de la citoyenneté, et entre l’Asie et l’Europe il n’y a pas de différence sur ce point. Tout est mis à la portée de tous; nul n’est étranger s’il mérite une charge et la confiance...Tous convergent ici comme, comme vers une commune agora, pour obtenir chacun ce qu’il mérite. Ce qu’est une cité pour ses propres frontières et pour ses territoires, celle-ci l’est pour la totalité du monde habité, comme si elle en avait été proclamée le commun centre urbain.... Vous ne divisez pas aujourd’hui les races en Grecs et Barbares..., vous avez remplacé cette division par celle en Romains et non-Romains. Telle est la diffusion que vous avez donné à votre cité. Du fait de cette division, il y a dans chaque cité beaucoup d’hommes qui sont vos concitoyens tout autant que ceux de leurs compatriotes, bien que certains d’entre eux n’aient même pas encore vu Rome ...>> ( traduction L. Pernot, Eloges grecs de Rome, Paris, Les Belles Lettres, 1997, p. 88-90).

Ce texte, connu et remarquable, mérite qu’on s’y arrête un instant. Son auteur était un citoyen romain, son nom P. Aelius Aristide l’indique clairement et atteste même qu’il l’était de fraîche date, puisque son gentilice est celui de l’empereur Hadrien. Or cet intellectuel grec, né en Mysie, attaché à sa culture, à sa cité grecque d’Asie et à ses institutions traditionnelles, quand il s’adresse aux Romains leur dit «vous», ne s’identifie pas à eux et, contrairement à tout ce que j’ai essayé de vous démontrer, ne peut imaginer que la parité entre les deux cités, ne peut penser la citoyenneté romaine que dans le cadre d’une cité grecque au territoire indéfiniment agrandi. Il n’explique jamais ce qu’est la citoyenneté romaine et si son discours, lu à Rome, reflète certainement l’idéologie officielle, il est évident que pour lui, comme pour beaucoup de Grecs, c’était la cité locale, la polis, qui comptait. La situation aurait sans doute été différente, si l’orateur était né en Occident, où la cité avait été diffusée, sinon créée par Rome.

Il faut aussi insister sur le danger des anachronismes. L’Empire romain a manifesté une extraordinaire faculté d’intégration : le droit de cité fut extensible, l’implantation de cités, organisées et gérées sur le modèle romain, a diffusé partout le droit romain, qui se substitua peu à peu aux droits locaux, les élites provinciales entrèrent dans les deux ordres supérieurs et au sein de l’armée, en une vie commune et sous un unique commandement, citoyens romains et pérégrins ont défendu l’Empire. Partout une même culture s’est répandue et en Occident le latin est devenu la langue commune. Reste à voir dans quelle mesure l’étude de la citoyenneté romaine est pertinente pour éduquer à la citoyenneté de jeunes lycéens, futurs citoyens, préoccupés par le droit du sol ou le droit du sang et souvent partisans de la double nationalité.

 

Pour en savoir plus :

 

- Ouvrages généraux :

F. JACQUES et J. SCHEID, Rome et l’intégration de l’Empire, 44 av. J.-C-260 apr. J.-C, t. I, Les structures de l’Empire romain, Paris, Nelle Clio, 1990 (1992).

P. LE ROUX, Le Haut Empire romain en Occident d’Auguste aux Sévères, Paris, Points Histoire,1998.

- Les cités :

F. JACQUES, Le privilège de liberté. Politique impériale et autonomie municipale dans les cités de l’Occident romain, Rome, CEFR 76, 1984.

F. JACQUES, Les cités de l’Occident romain, Paris, Les Belles Lettres, «La roue à livres», 199O.

- Citoyenneté et Edit de Caracalla,

Outre l’ouvrage classique de SHERWIN-WHITE, The Roman Citizenship, Oxford, 1973 (2ème éd),

le recueil d’articles (12) de J. Mélèze-Modrzejewski, Droit impérial et traditions locales dans l’Egypte romaine, Paris, 1990. Quatre études portent sur droit local et droit de l’Empire. L’un d’eux est spécifiquement consacré à l’édit de Caracalla (= Les lois des Romains, p. 478-490) et fournit une bibliographie.

les études de F. De Visscher, en particulier «La constitution antonine et la persistance des droits locaux», Cahiers d’Histoire mondiale, 2, 1955, p. 788-811.

H. PAVIS D’ESCURAC, «Affranchis et citoyenneté : les effets juridiques de l’affranchissement sous le Haut-Empire», Ktema, 6, 1981, p. 181-192.

Y. THOMAS, Origine et commune patrie, Etude de droit public romain (89 avt JC-212 ap JC), Rome, 1996.

- Cité grecque, cité romaine :

Ph. GAUTHIER, «<Générosité> romaine et <avarice> grecque : sur l’octroi du droit de cité», Mélanges d’histoire Ancienne offerts à W. Seston, Paris, 1974, p. 207-215.

Ph. GAUTHIER, «La citoyenneté en Grèce et à Rome : participation et intégration», Ktema, 6, 1981, p. 167-179.

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°19, 1999.

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