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Les trois âges de la mine


Le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais s'étend sur cent kilomètres de long, et seulement 4 à 12 kilomètres de large, de la région de Valenciennes à celle de Béthune, en passant par Douai et Lens. Il fut longtemps le premier gisement houiller français.

La mine a profondément façonné le paysage, hérissant le bassin de fosses, de chevalements, de terrils ou le couvrant de cités. Elle a formé des générations d'hommes au métier de mineur de fond, de " gueule noire ". Plus de deux milliards de tonnes de charbon ont été extraites du sous-sol.

L'exploitation minière s'est déroulée sur trois siècles, du début du XVIIIe jusqu'à la fin du XXe siècle, trois siècles qui constituent les trois âges de la mine. La dernière " gaillette " a été remontée en décembre 1990, à la fosse 9 d'Oignies, tout près de l'endroit où fut découvert le gisement du Pas-de-Calais. Aujourd'hui, tous les puits de la région sont bouchés.


1. Le charbon avant l'ère industrielle

Longtemps l'emploi du charbon de terre reste marginal, le principal combustible connu étant le bois, parfois utilisé sous forme de charbon de bois. Pourtant, dans certaines régions, les artisans travaillant le fer, des forgerons, des couteliers, des serruriers, apprennent à se servir du charbon de terre pour chauffer leurs foyers de forge.

Le charbon, combustible minéral, provient de la décomposition de végétaux de l'ère primaire. Il renferme une proportion importante de carbone, de l'ordre de 75 à 93%. On le trouve en couches appelées "veines", à différentes profondeurs, en alternance avec des matières gréseuses ou schisteuses.

C'est là où les veines affleurent en surface et sont faciles à découvrir que l'extraction du charbon a commencé.

En Europe, les archives attestent l'exploitation du charbon en Grande-Bretagne et en Belgique, dans les régions de Liège et du Hainaut, dès le Moyen-Age. Les mineurs wallons sont très vite appelés loin de leurs bases afin de transmettre leur savoir-faire et former des ouvriers. En France, la petite bourgade de La Machine, dans la Nièvre, doit son nom, dit-on, à une machine à molettes ou manège à chevaux, importée de Liège sous le règne de Louis XIV.

Pour le chauffage domestique, on renâcle longtemps à utiliser le nouveau combustible : il est réputé vicier l'air et provoquer de graves maladies. Mais tandis que le prix du bois augmente, en raison de la demande croissante, il faut néanmoins alimenter des milliers de foyers et de fours pour teindre des tissus, pour obtenir du sel ou de l'alcool, pour fabriquer du verre, de la chaux ou des briques. Peu à peu, l'usage de la houille se développe.

Le royaume de France s'approvisionne pour une bonne part à l'étranger, en Grande-Bretagne ou à Liège. Cependant l'extraction démarre dans le pays dès le Moyen-Age. Au XVIe siècle, on la retrouve autour de Saint-Etienne, et sur des sites plus modestes en Bourgogne, en Anjou, en Bretagne. Le charbon obtenu par des petits exploitants est rare et médiocre. La faute en revient principalement aux conditions d'extraction, une sorte de cueillette effectuée de manière anarchique. Bientôt, l'Etat s'emploie à encourager la recherche de nouveaux gisements et à jeter les bases d'une exploitation minière rationnelle et solidement réglementée.


La découverte du charbon dans le nord de la France

Le premier filon de charbon est trouvé à Hardinghem, près de Boulogne-sur-mer, dans les années 1660. Mais le gisement est modeste, sa valorisation difficile. Les véritables débuts de l'exploitation charbonnière dans la région ont lieu quelques décennies plus tard, près de Valenciennes.

Au début du XVIIIe siècle, dans le Hainaut français, on commence à chercher le prolongement du riche bassin houiller de Mons-Charleroi, territoire dont la France s'est trouvée privée par la signature du traité d'Utrecht en 1713. A Fresnes-sur-Escaut, en 1720, le vicomte Désandrouin et son directeur de recherches, Jacques Mathieu, originaire du bassin de Charleroi, découvrent la première veine.

A Anzin, les débuts de l'exploitation sont compliqués : suite à la découverte de Désandrouin, le grand seigneur du Valenciennois, le prince de Croÿ, s'empresse de revendiquer ses droits sur le sous-sol. La bataille juridique fait rage.

Finalement un compromis est trouvé, le vicomte Désandrouin, le prince de Croÿ et d'autres nobles comme le marquis de Cernay se réunissent pour fonder en 1757 la première compagnie minière du nord, la compagnie des Mines d'Anzin. Sur le plan français, avec les verreries de Saint-Gobain, elle s'affirmera rapidement comme l'illustration la plus spectaculaire du capitalisme industriel naissant.

En date du 14 janvier 1744, le Conseil du roi promulgue un arrêt qui réaffirme la propriété royale sur le sous-sol. Ainsi sont édictées certaines mesures techniques à suivre par les exploitants. Il ne suffit plus, pour ouvrir une exploitation minière, de posséder la terre située au-dessus du gisement : il faut désormais demander une concession officielle, accordée après une enquête.

Certains grands seigneurs se font entrepreneurs. Ils constituent des sociétés de capitaux pour réunir les fonds considérables qu'exige une exploitation en grand, dans des puits pouvant atteindre 200 à 300 mètres de profondeur.

L'Etat se dote d'une législation mais aussi d'un corps d'ingénieurs chargés d'inspecter les exploitations : l'Ecole royale des mines est créée en 1783.

La compagnie d'Anzin invente la discipline industrielle.

A la veille de la Révolution française, la compagnie d'Anzin livre près de la moitié de la production française de charbon. Elle apparaît comme l'une des plus puissantes entreprises du pays, exploitant une quarantaine de puits et employant 4 000 personnes.

La population ouvrière se recrute principalement dans les campagnes de la région. Les effectifs et les moyens engagés sont si importants qu'il faut mettre sur pied une véritable discipline industrielle. Pour encadrer les charbonniers, la compagnie fait appel à des techniciens hautement qualifiés. Certains d'entre eux engendrent de véritables dynasties, comme les Mathieu venus de Belgique ou les Boissau qui dirigent de père en fils les travaux de fond. Certains ouvriers sélectionnés pour leurs compétences et leur aptitude au commandement sont sortis du rang et nommés contremaîtres : ce sont les porions.

Les ouvriers du fond, payés au rendement, se regroupent entre membres d'une même famille pour constituer des équipes. La compagnie encourage ce principe, qui contribue à fixer les ouvriers et renforce l'assiduité au travail. Elle met en place différentes formes de couverture sociale susceptibles de fidéliser ses employés : prise en charge des accidents du travail, aide aux familles en cas de décès, création d'un service de santé et d'un système de retraites pour les rares ouvriers du fond qui atteignent l'âge de 60 ans.

A la fin du XVIIIe siècle, la montée en puissance de la production est sensible. L'exploitation se développe dans le sud de la France, à Carmaux, à la Grand-Combe… Dans le Nord, une deuxième compagnie est créée à Aniche, près de Douai.

Cependant, vers 1780 la France ne produit encore que 600 000 tonnes de charbon par an, 25 fois moins que l'Angleterre. Les gisements sont disséminés et le transport par voie fluviale double le prix du combustible.


Antoine Delfosse, mineur d'Anzin

En 1823, sous la Restauration, Antoine Delfosse adresse une lettre émouvante aux dirigeants de la compagnie d'Anzin dans l'espoir d'obtenir une pension. Renvoyé après 56 années de service, il vient de perdre, dans un accident du fond le fils qui subvenait à ses besoins. Dans un document qui est parvenu jusqu'à nous, il détaille son parcours professionnel. Ainsi peut-on reconstituer la carrière-type d'un charbonnier au premier âge de la mine.

Antoine Delfosse est né à Anzin en 1761. Son père avait quitté l'état de tisserand et son village de Sebourg pour venir s'installer à Anzin, où la compagnie des mines engageait du personnel.

On ne sait pas exactement dans quel puits Antoine est descendu : à Anzin et Saint-Vaast, dans les années 1770, on ne compte pas moins de 26 fosses en activité. Il travaille dès l'âge de sept ans, en 1768, sous le règne de Louis XV. Comme les autres enfants, il débute au transport du charbon, traînant les "esclittes", ancêtres des berlines. Antoine commence sa carrière comme "demi-hercheur", avec un demi-salaire. A 17 ans, en pleine possession de ses moyens physiques, le jeune homme devient ouvrier à la veine. Il le restera pendant 18 ans.

Passé 35 ans, un ouvrier se voit confier des tâches moins pénibles : Antoine reste un moment occupé au fond avant de regagner la surface où la compagnie lui offre un emploi protégé : il est d'abord responsable d'une machine à vapeur et termine sa carrière sous la Restauration, en 1823, comme garde des mines.


L'enfer sous terre

Au fond de la mine, l'activité est organisée en trois postes de travail, répartis sur 24 heures. Les fosses connaissent donc une animation permanente.

La journée commence avec la descente. Les ouvriers empruntent une série d'échelles fixées à la paroi du puits. Après un long et pénible parcours dans le labyrinthe des galeries, ils rejoignent leur poste de travail.

Les "ouvriers à la veine", responsables de l'abattage du charbon, sont arrivés les premiers, vers cinq ou six heures du matin. Ils sont rejoints deux heures plus tard par les "hercheurs" qui peuvent alors commencer à transporter le charbon fraîchement extrait.

Les abatteurs travaillent le plus souvent couchés sur le sol, car les veines atteignent rarement un mètre de hauteur. Pour détacher le charbon de la paroi, ils utilisent les outils attribués par la compagnie : une rivelaine pour saper à sa base le panneau de charbon, un pic pour le faire tomber.

Dans l'après-midi interviennent les racommodeurs chargés de l'entretien des galeries, les "coupeurs de murs" qui préparent les chantiers, et les "broncheurs" qui remblaient les tailles.

Pour creuser de nouvelles galeries, il arrive que l'on utilise la poudre. C'est la nuit que les foreurs préparent les trous où seront disposés les explosifs.


Un dédale de galeries

Le fond est un monde inhospitalier, constitué d'un dédale de galeries étroites, basses et tortueuses, trouées de nombreux

puits secondaires. Le danger rôde en permanence. Même si on n'y trouve pas trace de catastrophes majeures, les archives nous révèlent une multitude d'accidents.

Les accidents les plus fréquents sont les chutes, notamment depuis les échelles. Elles frappent les mineurs harassés à la fin de leur poste de travail, ou les personnes inexpérimentées : Alexandrine Boissau y a laissé la vie en 1783, à l'âge de 7 ans.

Il arrive souvent que l'éboulement d'une galerie ou d'un front de taille blesse le mineur, parfois qu'il l'écrase. De temps en temps, un " trouage aux eaux " provoque la noyade d'ouvriers isolés. C'est le feu qui provoque le plus de souffrances, notamment quand le grisou s'enflamme sur la chandelle des mineurs et provoque d'atroces brûlures. Quand il explose comme à la fosse du Chauffour le 9 avril 1823, l'accident prend l'allure d'une catastrophe majeure : 22 mineurs y laissent la vie.

Les registres de conscription nous indiquent que l'état physique des jeunes ouvriers est mauvais : petite taille (1,50 m en moyenne), maigreur, fréquentes maladies parasitaires, asthme. On ne respire pas correctement au fond où règnent d'abondants "puteux", des gaz malodorants et toxiques, dont la stagnation résulte d'une mauvaise circulation de l'air frais.


La vie au jour

Les conditions de travail sont tellement difficiles, qu'elles seraient inacceptables si la vie au jour n'offrait de larges compensations.

En 1795, un ouvrier à la veine, à l'apogée de sa carrière, est payé 24 florins par jour, un hercheur en reçoit 20. A titre de comparaison, un ouvrier du jour, cloutier ou maréchal-ferrant, n'en reçoit qu'une quinzaine. Comme le revenu d'une famille résulte souvent de l'addition des salaires de plusieurs personnes, les mineurs d'Anzin bénéficient d'un pouvoir d'achat non négligeable.

La compagnie minière ajoute quelques gratifications aux salaires. Son intérêt est de fixer la main-d'oeuvre en lui assurant une vie décente. Et les ouvriers se voient octroyer le charbon nécessaire à leur confort domestique. Dans les périodes difficiles ont lieu des distributions de secours alimentaires d'urgence : du pain, de la soupe aux légumes, parfois du riz.

Anzin se couvre de centaines de maisons neuves, souvent construites par les propriétaires fonciers. Parfois les ouvriers accèdent à la propriété de leur logement, c'est le cas d'Antoine Delfosse. Vers 1810, la compagnie commence à construire des logements afin de garantir des maisons saines et relativement confortables aux ouvriers qu'elle veut fixer.


La fin d'une époque

Au gré des circonstances révolutionnaires, la compagnie d'Anzin tombe entre les mains d'une coalition de financiers : les Périer, une famille de négociants dauphinois, développent alors un véritable empire industriel, comprenant une banque, des filatures, des mines.

En 1795, quand les Périer prennent le contrôle des mines d'Anzin, la situation semble désastreuse : les installations ont été ravagées par les armées autrichiennes. Ils savent pourtant que la compagnie possède un réel capital technique et un immense potentiel de croissance.


2. L'âge d'or de la mine :

le XIXe siècle

Les affaires reprennent sous le premier Empire. Pourtant, il faut situer en 1823 l'évènement qui va transformer la compagnie. A cette date, Casimir Périer succède à son frère Scipion à la tête de l'entreprise. Il la reprend en main et la réorganise complètement. Les cadres de l'Ancien Régime sont mis à la retraite et les salaires diminués. Le mot d'ordre est la rentabilité. Les vieux ouvriers sont réformés, l'équipement modernisé. La compagnie est une entreprise dont les dirigeants vivent désormais très loin de leurs employés. Personnalité influente, Casimir Périer est appelé au pouvoir en 1831. Le roi Louis-Philippe le nomme Président du Conseil et ministre de l'Intérieur.

La montée en puissance des compagnies

Dans la première moitié du XIXe siècle, Anzin exerce encore sa prépondérance mais la création de la compagnie voisine de Douchy déclenche une véritable fièvre spéculative. Pendant ce temps, la compagnie d'Aniche trouve enfin la voie du profit. Bientôt, les sociétés formées sous le second Empire pour exploiter le gisement du Pas-de-Calais, découvert en 1842, prennent le relais. En termes de production, le Pas-de-Calais devance le Nord pour la première fois en 1878. Vers 1890, la Société des mines de Lens a supplanté Anzin comme première compagnie française. Les dix compagnies minières les plus puissantes de France sont situées dans le Nord-Pas-de-Calais, à deux exceptions près : Blanzy, en Bourgogne, et la Grand-Combe, dans le Gard.

Les concessions minières changent rarement de mains. La propriété est très stable, et seules quelques petites compagnies marginales disparaissent ou sont absorbées. L'acquisition de concessions par des sociétés étrangères à la région demeure exceptionnelle. Les compagnies se développent la plupart du temps grâce à des capitaux directement issus des entreprises du Nord-Pas-de-Calais. Ainsi, les mines de Lens sont-elles dirigées par des industriels de la métropole lilloise. A partir de 1876, le

président de la compagnie est Léonard Danel, un grand imprimeur de Lille.

Les mines du Nord-Pas-de-Calais ne connaissent pas un phénomène de concentration comparable à celui que les pouvoirs publics encouragent dans la Ruhr. Toutefois, des liens moins visibles mais bien réels se tissent entre les compagnies : participations financières, liens familiaux ou personnels. La plupart des directeurs de charbonnages se retrouvent dans des réunions régulières, pour débattre en commun des prix du charbon. Par ailleurs, la première association patronale minière, l'Union des Houillères du Nord et du Pas-de-Calais, est créée en 1891, notamment dans le but d'enrayer les grèves.

En 1840, les compagnies minières du nord de la France emploient moins de 9 000 ouvriers. En 1900, ils sont 85 000. La mine avale des milliers d'hommes et de femmes, venus pour beaucoup du vieux bassin du Valenciennois, de la Belgique toute proche ou encore des campagnes voisines.

Au fond, les techniques d'extraction du charbon n'ont guère évolué depuis le XVIIIe siècle et la croissance de la production passe par l'augmentation de la main-d'oeuvre. Dans la chaleur et l'humidité, les mineurs continuent à abattre le charbon au pic et à la rivelaine. La perforation mécanique, élaborée vers 1860, mettra plus de cinquante ans à s'imposer. Pourtant, dans les bassins miniers français et belges, la production décuple entre 1800 et 1880. Les ouvriers sont soumis à une discipline sévère, astreints à des horaires de travail réguliers et travaillent sous la surveillance d'un encadrement - ingénieurs et " porions " - renforcé.

Au jour, les femmes qui sont désormais exclues du fond et les jeunes garçons trient les produits abattus : dans le dernier tiers du XIXe siècle, différents textes de loi tendent à limiter le travail des enfants et à interdire la descente aux plus jeunes.


Le paternalisme minier

La mine est confrontée à un double souci : attirer puis conserver la main-d'oeuvre. Les compagnies veillent soigneusement au bien-être de leurs employés. Elles leur fournissent des logements de bonne qualité. Les corons, longues barres de brique, fleurissent autour des fosses. Ils sont remplacés au cours du siècle par des groupes de maisons accolées entre elles, puis par des pavillons. Autour des puits surgissent des "villes-usines", en pleine campagne ou près des vieilles villes.

La construction de logements n'est qu'un des aspects du système "paternaliste" mis en place pour encourager la stabilité de la main d'oeuvre. Le mineur est pris en charge dès le berceau, et pour toute sa vie : aux dispensaires et aux écoles, aux épiceries et aux cantines, s'ajoutent les gratifications en nature et en argent, octroyées aux familles les plus méritantes, les distributions de charbon, les allocations spéciales pour certaines fêtes comme la Sainte-Barbe, sans oublier les caisses de secours et de retraite.

Les compagnies apportent leur soutien aux associations sportives et colombophiles, aux sociétés philharmoniques et aux chorales, et vont parfois jusqu'à financer des sociétés d'horticulture, comme à Lens. En effet, le jardinage est censé empêcher le mineur de fréquenter les estaminets, ces "lieux de débauche" et de propagande syndicale.

Faut-il condamner en bloc l'attitude paternaliste des compagnies ? Elle peut s'expliquer par le fait que l'État n'intervient guère en faveur des ouvriers avant la fin du XIXe siècle. Les grandes entreprises sont donc en quelque sorte conduites à prendre en charge leurs employés, conditions d'existence comprises. Les avantages offerts leur permettent d'atteindre un niveau de vie meilleur que celui de bien des ouvriers.

Jules Marmottan, président de la compagnie des mines de Bruay de 1862 à 1883, s'illustra particulièrement par sa politique paternaliste. Au sein de la compagnie, il créa une caisse de secours et une société coopérative de consommation, et fit construire des cités minières et plusieurs groupes scolaires. Maire de Bruay, il offrit à la commune une mairie et un établissement de bains publics.


La révolution des transports

Dans le nord de la France, le développement des transports passe d'abord par la réalisation de canaux. L'Etat français s'inspire de l'industrie britannique qui doit sa réussite à un réseau navigable d'une densité extraordinaire. Près de 4 000 kilomètres de canaux sont aménagés entre 1815 et 1840. A partir des années 1840, le chemin de fer prend le relais.

L'amélioration des transports permet aux compagnies minières d'abaisser le coût du fret et de démarcher de nouvelles clientèles, jadis inaccessibles.

Le second Empire donne une impulsion décisive à la construction des chemins de fer. En Bourgogne, Montceau-les-Mines est raccordé au Paris-Lyon-Méditerranée en 1857. Peu après est créée la ligne Arras-Hazebrouck indispensable aux mines du Pas-de-Calais. Au sud, les compagnies de la Grand-Combe et de Carmaux consacrent leurs premiers investissements à l'établissement de voies ferrées desservant leurs sites d'extraction. A la fin de l'Empire, le réseau français est presque totalement constitué.

Le développement du chemin de fer procure à l'industrie charbonnière un nouveau client, gros consommateur de houille, de fer, d'acier. La demande croissante de rails, de locomotives et autres matériels contribue au succès de la métallurgie nordiste. En 1844, l'établissement parisien Derosne et Cail, après avoir ajouté la fabrication de machines à vapeur et de ponts métalliques à celle de matériel de sucrerie, crée une succursale à Denain. Vingt ans plus tard, la région de Valenciennes compte 49 usines métallurgiques, regroupant près de 5 000 ouvriers.


L'émergence des mouvements revendicatifs

La libéralisation progressive de la législation (droit de grève accordé en 1864, liberté syndicale en 1884) facilite l'émergence de mouvements revendicatifs au cours du dernier tiers du XIXe siècle. Comme les autres bassins miniers français, le bassin du Nord-Pas-de-Calais est plusieurs fois secoué par des mouvements de grèves et d'agitation à partir des années 1870.

La première grande grève a lieu à Anzin en février 1884. Elle naît de la grande dépression et de la volonté de la compagnie minière d'abaisser le prix de revient du charbon, ce qui provoque une réduction du personnel. 140 ouvriers, la plupart membres du syndicat sont renvoyés. La grève, qui dure 56 jours, tient la France en haleine mais échoue complètement. La compagnie ne cède rien et refuse de réintégrer les licenciés, appelant l'armée pour défendre les fosses. L'événement inspire à Émile ZOLA, qui se déplace sur les lieux du mouvement, son roman "Germinal" publié en 1885.

Pendant l'hiver 1891 éclate une grève qui part de Marles-les-Mines et se répand dans tout le bassin minier, les revendications portant principalement sur une hausse des salaires. Elle est à l'origine de la première convention collective du travail, la Convention d'ARRAS, qui assure, entre autres, la mise en oeuvre d'une loi portant sur la création des caisses de secours et d'un régime de retraite. Seuls les mineurs bénéficient de tels avantages, et c'est dans le secteur des mines que la législation du travail progresse le plus vite. Les travaux du fond sont interdits aux femmes en 1892 ; un peu plus tard, en 1906, ils le seront également aux jeunes garçons âgés de moins de douze ans. Enfin, en 1910, la journée de travail est fixée à huit heures, avec un repos hebdomadaire obligatoire. La situation des mineurs est alors très en avance, comparée à celle des ouvriers du textile.

Emile Basly, un mineur de légende

Emile Basly, mineur devenu l'un des fondateurs du syndicalisme dans le Nord-Pas-de-Calais, est l'une des figures emblématiques de l'histoire ouvrière régionale et même une véritable légende.

Né en 1854 à Valenciennes, orphelin très jeune, Basly fut confié à un mineur de Denain. A douze ans, il entrait à la fosse Villars, où il mena le parcours professionnel classique du mineur : galibot, hercheur, puis ouvrier du fond. Au début des années 1880, prenant la tête d'une grève spontanée, il fut aussitôt renvoyé par la compagnie. Il dut alors chercher un travail en dehors de la mine, aidant sa femme à tenir à Denain un estaminet, " Au XIXe siècle ", qui devait accueillir par la suite de nombreuses réunions du mouvement syndical naissant.


La carrière politique d'Emile Basly démarra vraiment en 1884, à l'occasion de la grande grève d'Anzin. Elu depuis peu secrétaire général de la chambre syndicale des mineurs du Nord, il sut s'imposer comme porte-parole des mineurs en lutte contre la compagnie des mines d'Anzin. Son action inspira Zola pour créer deux personnages de " Germinal " : Étienne Lantier et le cabaretier Rasseneur.

Mis en vedette par la presse, devenu une célébrité, Basly fut élu député à Paris en 1885 avec le soutien du journaliste radical Henri Rochefort. Grâce à un travail acharné, l'ouvrier mineur se transforme en politicien qui mène une vie de petit bourgeois. Siégeant sur les bancs républicains-radicaux à la Chambre, il contribue à faire voter la loi de 1888 qui crée, dans chaque fosse, la fonction de délégué-mineur, confiée à un ouvrier chargé de surveiller la sécurité et les conditions de travail au fond. Devenu dirigeant du syndicat des mineurs du Pas-de-Calais, il est élu député à Lens en 1891, et maire de la ville à partir de 1900, mandats qu'il conserve jusqu'à sa mort. Le " député-mineur ", malgré son étiquette de socialiste, est un modéré qui introduit en France le syndicalisme de masse, réformiste, hostile au recours à la grève, partisan de la négociation avec le patronat et de l'intervention de l'Etat en matière de législation sociale. Violemment contesté dans les années qui précèdent la Première Guerre Mondiale par le " jeune syndicat " révolutionnaire de Benoît Broutchoux, Basly finit par l'emporter. Resté à son poste pendant l'occupation allemande de 1914-1918, il acquiert un prestige considérable et dirige la reconstruction de Lens jusqu'à sa mort en 1928.


Courrières, 1906

Le 10 mars 1906, un coup de grisou provoque la mort de 1099 mineurs à Courrières, dans le Pas-de-Calais. L'événement suscite une vive émotion et un élan de solidarité sans précédent à travers la France et même l'Europe. Une délégation de sauveteurs allemands, dotés des appareils respiratoires les plus modernes, vient à la rescousse. On retrouve treize survivants au vingtième jour de la catastrophe, puis un dernier, cinq jours après.

Spontanément, dans tout le bassin, les mineurs entament une grève de protestation. Relayé abondamment par la presse, le mouvement contribue à forger dans l'opinion publique le mythe des " gueules noires ", dignes et courageuses dans l'adversité. Le travail reprend au mois de mai, après quelques concessions faites par les compagnies.

A la suite de la catastrophe, les compagnies minières cherchent à améliorer les conditions de sécurité au fond. Les lampes à flamme nue sont définitivement interdites. A côté des lampes à benzine équipées d'un système de sécurité, mises au point et perfectionnées dans le courant du XIXe siècle, apparaissent les premières lampes électriques.

Les compagnies se regroupent pour fonder en 1908 un Poste Central de Secours, basé à Lens, dans le but d'assurer l'organisation de sauvetages en cas de catastrophe, l'entretien du matériel de sauvetage et l'entraînement des équipes de sauveteurs.


La grande guerre

Au début du XXe siècle, le Nord-Pas-de-Calais est le premier bassin minier français, assurant à lui seul les trois-quarts de la production nationale. Les charbonnages connaissent alors une période de grande prospérité et réalisent de gros investissements, particulièrement dans le Pas-de-Calais : on aménage des puits géants, on construit de puissantes installations de surface, on édifie des milliers de maisons ouvrières. L'élan va être brisé par la première guerre mondiale.

De 1914 à 1918, le bassin houiller est traversé par le front, la région de Lens devenant le théâtre de combats acharnés. L'essentiel du gisement est entre les mains des Allemands qui procèdent à un démantèlement en règle des installations minières, dynamitant systématiquement les puits avant leur défaite finale. Pendant ce temps, dans l'extrême ouest du Pas-de-Calais, non occupé, les Français tentent de poursuivre l'activité sous les obus.

3. La fin de l'exploitation : le XX siècle

A la fin de la guerre, le spectacle est désolant : galeries noyées, bâtiments rasés, cités et voies de communication anéanties. La ville de Lens, pilonnée des mois durant par l'artillerie anglaise, est quasiment rayée de la carte. Tout est à refaire. Certaines compagnies se contentent de reconstituer à l'identique leurs installations. D'autres, au contraire, profitent de la reconstruction pour moderniser leurs équipements, plus particulièrement en surface. Beaucoup vont s'attacher à développer des complexes carbochimiques et des cokeries permettant de valoriser les produits dérivés de la houille, ainsi que des centrales thermiques. Le charbon doit diversifier ses débouchés pour lutter contre la concurrence de deux sources d'énergie, alors en plein essor : le pétrole et l'hydroélectricité.


L'arrivée des Polonais

Dans la première moitié du XXe siècle, la mine reste une industrie de main-d'œuvre : le salaire représente 50 % du prix de revient de la tonne de charbon, et toute augmentation de la production suppose des embauches préalables. Or la guerre a engendré d'énormes pertes humaines et ce, dans un pays déjà vieillissant. La solution : le recrutement d'ouvriers étrangers. Dès 1919, la France et la Pologne naissante signent un accord officiel sur l'émigration.

Les compagnies minières embauchent massivement et privilégient le recrutement par familles, pour assurer la stabilité de la main-d'œuvre. Les polonais qui arrivent par trains entiers ne sont pas tous ignorants du monde de la mine. Certains d'entre eux ont travaillé dans les mines de Silésie ou dans le bassin rhénan. Les " Westphaliens ", comme on les appelle, fuient la Ruhr occupée par les troupes françaises et belges en 1923, pour éviter les représailles des ouvriers allemands en grève. L'apport d'une main-d'œuvre jugée docile et courageuse par l'encadrement permet de redresser la production. En 1930, 55 millions de tonnes de charbon sont extraites en France, c'est un record qui tiendra jusqu'en 1952.


Durant l'entre-deux-guerres, les immigrants se mélangent peu aux populations d'accueil. Les mariages mixtes sont rarissimes. La communauté polonaise vit en vase clos avec ses propres commerces, ses écoles, ses églises, sa presse, sans oublier les associations religieuses, sportives, culturelles, les " sokols ", les groupes de danse folklorique, les chorales. De véritables " petites Polognes " surgissent un peu partout.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le contexte international aidant, les polonais du bassin minier choisiront de demeurer définitivement en France et de s'intégrer : ils y parviendront très bien.


Les turbulences des années 30

La crise économique mondiale qui touche la France au début des années 1930 entraîne une baisse de la production charbonnière. Afin de préserver leur rentabilité, les compagnies minières s'efforcent de diminuer les coûts de production en augmentant la productivité, en réduisant leurs effectifs. Le chômage partiel se généralise, le niveau de vie diminue.

Plusieurs milliers d'ouvriers polonais sont expulsés brutalement avec leurs familles, par trains spéciaux. Soixante-dix mille personnes sont ainsi contraintes au départ entre 1932 et 1936. Pendant ce temps, les syndicats, déchirés par des dissensions internes, reculent face à un patronat combatif. Le parti communiste, appuyé par la C.G.T.U. - la confédération générale du travail, syndicat créé en 1895 -, affronte la S.F.I.O. - le parti socialiste - pour le contrôle du bassin minier.

En 1936, l'amertume liée aux problèmes sociaux, jointe au climat d'inquiétude qui se fait jour devant la situation internationale et les menaces fascistes, entraîne le succès du Front Populaire aux élections législatives du mois de mai. La France connaît une extraordinaire vague de grèves. Mettant leur espoir dans un gouvernement dont ils attendent beaucoup, de nombreux ouvriers occupent leurs usines, dans une atmosphère de fête. Les mineurs obtiennent de fortes hausses de salaires ainsi que la limitation des méthodes de rationalisation, considérées comme des instruments au service de la dévalorisation du métier. Le paiement individuel disparaît et l'on rétablit la pratique consistant à verser une seule paye pour une équipe d'abattage. Enfin, les ouvriers bénéficient désormais des avantages de la semaine de 40 heures et des congés payés.


Quatre années d'occupation (1940 - 1944)

En mai 1940, le Nord et le Pas-de-Calais sont le théâtre de la bataille d'anéantissement qui suit l'attaque allemande dans les Ardennes. Pendant l'été, les deux départements sont placés sous l'autorité du commandement militaire allemand de Bruxelles. La région subit d'emblée une présence militaire massive, bientôt doublée d'une exploitation économique systématique. Dans les mines, la production est poussée au maximum pour tenter de compenser l'arrêt des importations de charbon - anglais et belge en particulier - qui entraîne, chaque hiver, une crise énergétique très grave. Le Nord-Pas-de-Calais porte à bout de bras la production de charbon dans l'hexagone. Pour pallier l'absence de 18 000 ouvriers du fond prisonniers ou transférés dans la Ruhr, les autorités d'occupation exploitent une main-d'œuvre non qualifiée : travailleurs civils ukrainiens, prisonniers de guerre serbes et soviétiques, étudiants désireux d'échapper au S.T.O.. Quant aux compagnies, elles contribuent à pressurer les ouvriers, allant jusqu'à rétablir le chronométrage et le salaire à la tâche.

Affaiblis par le rationnement alimentaire qui provoque de nombreux accidents, les mineurs sont exaspérés et entretiennent des relations exécrables avec la maîtrise. Tout contre-pouvoir syndical balayé, ingénieurs et porions disposent d'une autorité sans pareille ; amendes et sanctions pleuvent. La colère gronde au printemps 1941 et débouche en mai-juin sur la grande grève des mineurs du Pas-de-Calais. Pour ceux-ci, lutte sociale et acte de résistance se confondent. Cet événement unique pendant l'Occupation de la France se traduit par une répression très dure (250 mineurs déportés) et par la multiplication des actes de Résistance dans le bassin. Les compagnies, qui se sont portées au service de l'armée allemande pour lui fournir des listes de meneurs, sortent du conflit totalement discréditées. A la Libération, leur nationalisation paraît inéluctable.


La bataille du charbon

En 1945, les charbonnages sont très affaiblis. La nationalisation réalisée par le gouvernement provisoire a des mobiles politiques et sociaux, mais elle s'insère également dans la politique de modernisation dans laquelle s'engage la France au sortir de la guerre. Le charbon reste l'énergie dominante et le bassin minier, en s'engageant dans la " bataille du charbon ", contribue de façon décisive au redémarrage économique du pays.

Faute de moyens en investissement, dans un pays ruiné, il n'y a qu'une solution pour augmenter le rendement : intensifier l'effort humain. Le 21 juillet 1945, dans un discours célèbre prononcé à Waziers, le secrétaire général du parti communiste, Maurice Thorez, appelle les mineurs à se dévouer sans compter. S'ensuit une époque de production à outrance, prônée par les pouvoirs publics avec le soutien de la C.G.T. et du P.C.F. La bataille du charbon s'accompagne d'une intense propagande : les fosses sont décorées de " baromètres de production ", de graphiques ou de drapeaux tricolores et, dans la tradition stakhanoviste, on offre des cadeaux en nature aux meilleurs abatteurs : des bicyclettes, des cochons de lait, des vêtements. Les Houillères mettent aussi en place une campagne de publicité dans le but d'embaucher des jeunes gens. L'octroi d'un " statut du mineur " très avantageux, en 1946, ne pourra masquer les ravages causés à la santé des ouvriers par la silicose.

En 1947, dans le contexte de la guerre froide, les ministres communistes sont évincés du gouvernement. La C.G.T. lance des appels à la grève. Le mouvement ouvrier se divise ; en 1948 une scission donne naissance à un nouveau syndicat, Force ouvrière. Le mécontentement explose lors des grandes grèves de 1947 et 48. En 1948, les décrets de Robert Lacoste, ministre de la production industrielle, contre l'absentéisme et pour la réduction du personnel et la modification du régime social mettent le feu aux poudres. Les mineurs, qui ont atteint une productivité maximale, considèrent n'avoir rien obtenu en échange. Au contraire, les Houillères ont durci la discipline et réintroduit le chronométrage. En 1948, en réponse à l'arrêt total du travail, le gouvernement envoie l'armée occuper les fosses et les cités minières avec des automitrailleuses. L'affrontement marquera les esprits durablement.


Alexis Destruys, un chef de siège à l'époque de la bataille du charbon

Ancien secrétaire général des Houillères du Nord-Pas-de-Calais et fondateur du Centre historique minier, Alexis Destruys nous a confié ses souvenirs. A l'époque de la bataille du charbon, il était responsable de la fosse 13 des mines de Lens.

Ingénieur formé à l'Ecole Centrale, Alexis Destruys ne se destinait pas à travailler à la mine. Mais il entre en 1943 dans une compagnie minière, celle de Lens, pour échapper au S.T.O. En décembre 1947, il est nommé responsable du siège 13, considéré comme le plus grisouteux et le plus dangereux des mines de Lens. Dans le contexte de l'après-guerre, la principale responsabilité du nouveau chef de siège est d'assurer la production, selon des objectifs qu'il fixe en concertation avec le " service des études du fond et des programmes ", au terme de débats parfois acharnés.

" Un chef de siège, raconte Alexis Destruys, même face à des interlocuteurs compétents, est le mieux placé dans ce genre de discussions car il est le seul à bien connaître son gisement. Il descend chaque jour et en connaît toutes les difficultés. Celui-ci se découvre par continuité et parfois par intuition ou par chance (…). C'est la parfaite connaissance du gisement qui permet d'assurer les meilleurs production et rendement ". Ce sera moins vrai, précise-t-il, quand la mécanisation deviendra maître du jeu. Mais, à ce moment-là, la fosse 13 est toujours exploitée selon les moyens en vigueur avant la guerre : marteaux-piqueurs, couloirs oscillants, soutènements en bois.

En plus de la production, Alexis Destruys doit assurer la gestion du personnel, depuis l'embauche jusqu'à l'attribution des logements, une tâche lourde et délicate : " Comment conduire tout ce personnel ? Tout d'abord, être le plus souvent disponible sur le tas et, en priorité, aux endroits où les ouvriers ou la maîtrise rencontrent des difficultés (…). Où ma lampe passe, je passe ! "

Le jeune chef de siège veille tout particulièrement à la sécurité, au respect des règlements, bien que la prévention ne se développe que progressivement. Ainsi le 13 de Lens, par manque de moyens techniques, est-il très en retard pour l'installation de la foration à l'eau qui permet de lutter contre la silicose. Alexis Destruys se retrouve régulièrement en situation délicate, affrontant les ouvriers lors des grèves, ou lorsqu'il doit faire part aux familles des conséquences des coups de grisou, de poussières ou autres accidents graves. Aujourd'hui encore, il se souvient : " Comme à l'occasion des autres accidents mortels dont j'ai été le témoin, je peux dire que, même en ne me sentant pas coupable, des sentiments de responsabilité sont lancinants pendant des jours et des jours. Comme tous mes collègues subissant la même épreuve, je n'accepte pas la fatalité. Je me demande si un autre mode opératoire, ou telle ou telle consigne plus stricte, n'aurait pas évité l'accident. Il est douloureux de se remettre ainsi, vainement, en question. Mais c'est le sens du devoir et de l'honneur dans ce métier d'ingénieur du fond… ".


Une Europe du charbon et de l'acier

Le 9 mai 1950, Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, propose publiquement de " placer l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une Haute-Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d'Europe ".

Dans le contexte de l'après-guerre, cette déclaration provoque des réactions mitigées. Pourtant, Robert Schuman va parvenir à ses fins, et la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier, la CECA, encore appelée " Plan Schuman " naît officiellement en 1951. Dans les pays européens en pleine reconstruction, le charbon et l'acier ont un caractère hautement symbolique. En fait, derrière ce projet industriel, c'est une ambition globale qui anime Robert Schumann, celle d'une construction européenne.

La CECA démarre à six : l'Allemagne, la France, l'Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Au début des années 50, le charbon représente encore 74 % de la consommation d'énergie de la communauté européenne. Dotée d'une autorité centrale et de ressources propres - prélevées sur la production - la CECA a le pouvoir et les moyens nécessaires pour organiser l'exploitation, développer la productivité européenne et favoriser la modernisation de l'appareil de production.

Toutefois, au long des années 50, le charbon cède du terrain face à la concurrence des autres sources d'énergies, particulièrement du pétrole et du gaz. En 1959, il ne représente déjà plus que 56 % de la consommation d'énergie de la communauté. A partir des années 60, face à la récession de l'activité, la CECA s'efforce d'accompagner la reconversion des bassins miniers européens. Charbonnages de France a, par exemple, reçu de la CECA 200 millions de francs d'aide à la conversion et à la formation lors de la fermeture du bassin du Nord-Pas-de-Calais.


Le chant du cygne

Au début des années 1960, la fermeture des mines françaises paraît inéluctable. Le charbon recule devant le pétrole et le gaz. D'autre part, il faut descendre de plus en plus profondément pour trouver des veines exploitables, et les coûts de production s'en ressentent. En fait, il coûte désormais moins cher d'importer du charbon que de l'extraire.

En juin 1960, le ministre de l'industrie, Jean-Marcel Jeanneney, annonce officiellement le démarrage du processus de la récession charbonnière. Dans le sud de la France, à Decazeville, l'exploitation souterraine est abandonnée dès 1962. Dans le Nord-Pas-de-Calais, la génération qui a mené la bataille du charbon accepte mal l'idée d'un abandon de l'activité. A l'amertume générale s'ajoute le fait que les mineurs ont le sentiment d'être les sacrifiés de la croissance des " Trente glorieuses ", leur niveau de vie s'étant progressivement dégradé.

La grève de 1963, dernière grande grève de l'histoire minière en France, est marquée par une mobilisation massive et la constitution d'une union sacrée entre des organisations syndicales ordinairement opposées. Mineurs socialistes, communistes et démocrates chrétiens défilent tous ensemble. La grève, qui dure 35 jours, est très calme, et, pour la première fois, les ingénieurs se joignent au mouvement. Les mineurs bénéficient d'un soutien massif dans tout le pays. Ils contraignent le gouvernement à céder et à leur accorder de substantielles augmentations de salaires. Mais les plus lucides ont compris qu'il s'agissait d'un très digne baroud d'honneur.

Les dernières décennies de l'activité sont marquées par le recrutement de quelques 78 000 travailleurs marocains, car les jeunes se détournent de la mine. Des recruteurs lancés par les Houillères organisent l'émigration massive d'hommes du sud marocain. Ceux-ci sont embauchés sur des contrats de 18 mois et ne bénéficient pas des avantages du statut du mineur. Ils ne l'obtiennent qu'en 1980, à la suite d'une grève revendicative. Lors de la fermeture des derniers puits, beaucoup de mineurs marocains, bien qu'ils soient encouragés à retourner au pays, préfèrent obtenir leur retraite et rester en France, pour permettre à leurs enfants de poursuivre leurs études.


Finale

Tandis que l'extraction s'achève progressivement, l'État met en place un dispositif social appelé " reconversion " comprenant un volet axé sur la formation et la reconversion des mineurs. La dernière berline du Nord-Pas-de-Calais est remontée le 21 décembre 1990 au siège 9 d'Oignies. Ainsi prennent fin trois siècles d'histoire.


© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°27, 2002.

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