Sur les traces de Léon l'africain - Bulletin n°29-30

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Sur les traces de Léon l'Africain,

aux origines de Casablanca

par Jean-Luc Pierre

A Cologne, en 1572, paraît un ouvrage qui porte le titre latin de Civitates Orbis Terrarum,

« les Villes du Monde ». 59 planches représentent 139 vues des plus importantes villes d'Europe, d'Afrique et d'Amérique. 7 vues concernent des villes du littoral marocain : Tanger, Ceuta, Safi, Asilah, Salé, Azemmour et, insigne honneur, Anfa. Anfa est en ruine alors que toutes les autres planches de l'album représentent des cités florissantes. Nous savons qu'Anfa a souffert du bombardement portugais de 1468. Ensuite, elle n'est évoquée dans les sources historiques que comme un lieu-dit. Pourquoi cet intérêt des géographes de la Renaissance pour le littoral marocain et pourquoi Anfa figure-t-elle dans ce panel de cités célèbres ?

Une nouvelle géographie

Au XVIe siècle, la conception et la représentation de l'espace ont radicalement changé. La fameuse « Géographie » de Ptolémée reste la référence cartographique. Cette vieille géographie de l'Antiquité fait tant autorité, que la plupart des cartes, au milieu du XVIe siècle, représentent encore le monde fermé péri-méditerranéen, alors que d'audacieux aventuriers se sont lancés depuis des décennies sur l'océan mondial.

La révolution cartographique qui accompagne les « découvertes » des explorateurs permet désormais de dessiner le contour des continents. Les roses des vents laissent la place aux méridiens et aux parallèles sur les planisphères, les atlas ou les globes terrestres. Des cartes, des vignettes et des plans, conçus à partir des relations de voyages, alimentent une vision nouvelle de l'espace. Les descriptions des voyageurs qui ont pénétré au cour des continents sont particulièrement recherchées. Les espaces inconnus, immaculés sur les cartes anciennes ou peuplés de monstres imaginés par les peintres, se remplissent progressivement d'informations géographiques fondées.

Léon, géographe et humaniste

La Description de l'Afrique, l'ouvrage de Léon dit l'Africain, est la principale source de la connaissance de l'Islam et de l' Afrique en Europe. Ce grand géographe arabe, captif à Rome au service du Pape Léon X et originaire du Maroc, de son vrai nom El-Hassan Ben Mohammed el-Ouazzan, écrit son ouvre autour de 1526. En 1550, l'humaniste Ramusio l' édite à Venise en italien dans une collection de textes intitulée « Navigations et voyages ». Une traduction française paraît à Lyon en 1556. En 1558, à Anvers, est éditée une traduction latine. La vue d'Anfa porte l'inscription latine,  Anfa, quibusdam Anaffa », or c'est précisément par ces trois mots que Léon, dans la traduction latine, commence la description d'Anfa. La version française de 1556 propose « Anfa, qu'aucuns nomment Anaffa », ce qu' il faut entendre dans la langue d'aujourd'hui par : « Anfa, que certains nomment Anaffa ». Cologne, Anvers, Lyon, Venise, Rome, voilà l'axe essentiel des courants humanistes, les villes des grands imprimeurs, et les lieux privilégiés des éditions cartographiques ! La maîtrise de l'espace répond naturellement à la curiosité de l'homme de lettres et de sciences du XVIe siècle qui n'a pas forcément le courage, la santé ou le loisir de courir le monde pour parfaire sa connaissance ; alors il collectionne les cartes et voyage sur le papier.

La géographie, pour conquérir

Toute cette documentation devient également un instrument diplomatique et militaire au service de la politique des Princes de la Renaissance. La papauté, surtout, rassemble toutes les informations géographiques qui trouvent finalement une figuration cartographique. Les marchands ne tardent pas à voir l'intérêt de ces nouveaux horizons. Le littoral marocain est la sortie naturelle de la Méditerranée. Les navires longent les côtes de l'Afrique pour la contourner en direction de l'Asie ou s'engouffrer dans le souffle des Alizés qui les portera vers les côtes américaines. Tant que le cap du navire le permet, le capitaine navigue en vue des côtes et a besoin de repères sur le littoral pour faire le point et corriger ses données. Les points de repère naturels sont moins identifiables que les constructions humaines. Une lumière différente, un angle de vue particulier et telle montagne n'apparaît plus comme dans les descriptions. En outre la ville est fascinante pour le marin qui vit, à bord de son navire, dans un univers à l'opposé de l'urbanité. Ici, entre Salé et Azemmour, les repères topographiques sont particulièrement absents. Sur une côte désespérément plate, les ruines d'Anfa sont bien visibles.

Lecture de carte : la vue d'Anfa

Le mouillage

Dans le paysage urbain des cités maritimes, le navigateur doit repérer, de loin, des signes distinctifs précis. Le dessinateur soigne d'abord la représentation des particularités du littoral (port, estuaire, crique). Le plan d'Anfa met en avant les deux médiocres possibilités de mouillage qui ont peine à contenir deux caravelles miniatures. Sur toutes les planches de l'ouvrage, différents types d'embarcations occupent le premier plan et ont, par conséquent, des tailles respectables. En revanche, les navires logés dans la darse d'Anfa, semblent plaqués, sans rapport véritable avec les proportions de la ville ni avec les lois de la perspective. Cette approximation est peut-être liée à la frivolité d'un apprenti dessinateur, occupé à ajouter quelques motifs, ou à l'ancienneté et la confusion des données topographiques.

Les points de repère

La vue plongeante permet d'entrer dans l'enceinte de la ville par un angle de vue de trente degrés. En outre, le plan de la ville semble incliné vers le spectateur, pour donner un luxe de détails. La taille des principaux monuments est naturellement amplifiée pour servir de point de repère dans le paysage urbain. Les minarets des villes musulmanes servent de phares aux navigateurs. Ici, la hauteur des minarets est particulièrement développée par rapport aux autres constructions. Ce qui importe, pour identifier la ville, c'est que leur nombre et leur taille respective soient justes. Ainsi, il apparaît qu'Anfa compte neuf minarets dont sept ont la partie sommitale ruinée, alors que deux minarets sont intacts. L'un d'eux, à proximité de la muraille maritime et à mi-distance de ses deux extrémités, est une puissante architecture. Son décor fait apparaître trois registres : une base presque aveugle qui laisse suggérer un bossage rustique par des lignes horizontales ; un registre médian décoré de deux ouvertures jumelles surmontées d'arcs outrepassés, eux-mêmes surmontés d'une sorte d'accolade ; enfin un lanternon aux ouvertures et aux arcatures en forme de trou de serrure. un petit dôme à quatre pans couronne l'édifice. Au début du XVIème siècle, le cosmographe portugais Duarte Pacheco signale, dans sa description de la côte, qu'Anfa peut se reconnaître facilement « par une grande tour ». Les constructions ruinées visibles à l'intérieur d'Anfa servent certainement à la l'identification mais elles corroborent également la description de Léon : « A l'intérieur d'Anfa, nombreux étaient les temples, les très belles boutiques, les hauts palais, ainsi que l'on peut voir et s'en rendre compte à présent d'après les restes que l'on en trouve. »

Les remparts

La ville, si l'on suit le périmètre de ses remparts sur le plan, occupe un espace semi-circulaire. Un petit décrochement au nord de la cité laisse penser à une casbah à fonction militaire que relaie, à l'extérieur, une citadelle bien visible et que d'ailleurs les sources portugaises signalent. Sur le front de mer, la ligne des remparts est à redents en sorte de pouvoir protéger, à l'aide de trois décrochements successifs, le pied des remparts par des tirs latéraux sur les assaillants. Remarquons que les défenseurs de la ville peuvent ainsi atteindre le côté droit des assaillants, celui du cour, mais surtout celui que protège moins le bouclier tenu dans la main gauche. Sous le minaret de la grande mosquée, une double épaisseur de mur protège sans doute une porte principale, la porte de la marine. Une tour sur les rochers a pu être un phare. Cette construction est reliée à la ville par un chemin en haut d'un mur lui-même percé d'une arche. Ce passage permet une circulation littorale pacifique mais brise et freine les courses belliqueuses des assaillants sur le glacis au pied du rempart.

L'espace environnant

Quel que soit l'état de la ville, des indications topographiques précises sont indispensables aux navigateurs des routes océanes vers les Nouveaux Mondes. A l'arrière-plan, quelques mamelons semblent, à nos yeux, disproportionnés en regard de l'actuelle topographie. L'angle de vue, la perspective et la nécessité de bien identifier la moindre forme, impose ce type de représentation. Le plan, rappelons-le, est un moyen d'identification, pas une représentation réaliste. Si les ondulations du sol apparaissent moindres de nos jours, c'est également que la ville moderne nivelle les aspérités du relief. Il y a tout lieu de penser qu'Anfa avait une certaine notoriété en Occident puisque les sources insistent sur les destructions. Or, on ne détruit avec force que ce qui est fortement établi. Aucune trouvaille archéologique ne confirme l'origine romaine de la ville avancée par Léon.

Les sources écrites

Un lieu de pouvoir

Elles font remonter l'histoire d'Anfa au milieu du XIème siècle. A cette date, Anfa est déjà défendue par une enceinte ; elle est aussi le fief de l'hérésie Berghwata. Les Almoravides doivent s'y prendre plusieurs fois pendant 10 ans pour soumettre la ville et l'hérésie en 1068. Dans la lutte qui oppose les Almohades et les Mérinides, au milieu du XIIIème siècle, le siège d'Anfa s'avère décisif pour asseoir leur pouvoir sur une partie du Maroc atlantique. En 1340, Abou el-Hassan fait construire à Anfa une médersa qui ne devait rien avoir à envier aux fondations de Fès. C'est aussi à cette époque qu'arrive un saint homme, Sidi Allal el-Kairouani, dont le tombeau est, encore aujourd'hui, le plus ancien marabout de la ville.

La capitale provinciale de la tribu Médiouna est aussi un port signalé par les chroniques portugaises qui souvent rappellent sa prospérité passée et l'antique lignage de ses habitants. Un document fiscal mérinide place la ville en septième position par l'importance des contributions versées, à égalité avec Salé.

Une puissance économique

La pratique répétée de la navigation portugaise dans les eaux marocaines, amène de plus en plus de commerçants vers le débouché de la riche Chaouïa. Chevaux, blé, orge, laine, amandes s'embarquent déjà depuis le port d'Anfa vers l'Espagne et les républiques marchandes italiennes. Toutes les sources concourent à faire d'Anfa un des principaux centres du commerce maritime. Les faisceaux de lumière qui éclairent la ville, donnent des images fugaces de prospérité. Léon, a posteriori, rappelle que : « Les habitants d'Anfa étaient très bien habillés en raison de leurs étroites relations avec les commerçants portugais et anglais. Il y avait parmi eux des hommes très instruits.»

La mémoire en rajoute souvent au lustre du passé quand le présent est morne. Léon l'Africain évoque « une très grande ville », « magnifiquement bâtie » qui « eut jadis [...] de grands jardins » donnant des fruits en abondance vendus jusqu'à Fès.

Un passé révolu

Cette image emphatique de la prospérité passée de la ville contraste tant avec la ruine présente qu'il est, selon Léon, « hors de toute espérance qu'elle puisse être réhabitée ». Les cataclysmes sont alors souvent invoqués pour expliquer les faits passés. Ici, le bombardement de 1468 est au fond rassurant ; on tient une date et un responsable. Or, Mérinides et Ouatassides au XVème siècle s'affrontent souvent dans le ressort géographique de la ville d'Anfa. Pour Léon : « Deux raisons ont entraîné leur infortune et leur ruine.

La première est qu'ils voulurent vivre en liberté sans en avoir les moyens, la seconde est qu'ils armaient dans leur petit port des fustes avec lesquels ils commettaient de grands ravages dans la presqu'île de Cadix et surtout sur la côte duPortugal. » Outre les destructions des guerres, les périodes de troubles politiques favorisent les velléités d'indépendance des gouverneurs. Anfa devient une petite république de corsaires qui mène contre les villes portugaises des guerres de razzia, et contre les navires marchands croisant au large, une guerre de course. En réponse à ces rapines, le frère du Roi Alphonse V du Portugal, après avoir pris de nombreux renseignements topographiques, approche d'Anfa en 1468 avec une flotte de 50 navires bien pourvus de canons. La ville, abandonnée par ses habitants, est bombardée et incendiée. Elle ne fut ensuite ni reconstruite par les Marocains ni occupée par les Portugais.

Blanche tour et siècles obscurs

Revenons à notre document figuré de 1572. Remarquons que si les ruines résultent du bombardement, la tour principale aurait dû être détruite ; que si l'abandon est une cause du délabrement, la belle architecture a superbement résisté. Il y a donc lieu de penser, en observant simplement le plan, que la ville d'Anfa était bien établie, que la furie portugaise a été moins violente qu'on ne le pense et qu'il a pu y avoir quelques tentatives de redressement et de renaissance de la ville après l'expédition punitive portugaise. La plupart des documents entre les seizième et dix-huitième siècles rappellent la splendeur ancienne d'Anfa et constatent un abandon tout relatif. La ville n'est pourtant jamais présentée vide. Léon insiste par deux fois sur les restes imposants « des maisons, des boutiques et des temples [qui] sont encore debout ». L'amiral hollandais Laurens Reael en juin 1627 présente ainsi la ville : « El-Anfa est une ville morte qui paraît cependant avoir été puissante jadis [...] nous y sommes arrivés au moment où campait dans les environs une troupe d'Arabes, gens sans demeures fixes, qui errent par tribus ou par bandes à travers le pays [...] ils étaient en grand nombre sur la plage, derrière les murs délabrés et sur les tours. » Une mosquée subsiste, quelques bâtiments anciens sont encore entretenus pour servir de gîte d'étape. Les marins puisent de l'eau sur le rivage. Les corsaires de Salé y ont une anse secondaire et une prison « accueille» les captifs européens. Les graffitis latins sur les colonnes de l'ancienne prison, dénommée sans raison « portugaise », en témoignent. Ses colonnes ont été remontées en 1916 dans le Parc Lyautey, l'actuel Parc de la Ligue Arabe.


Une légende au service d'une renaissance

Le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah, prenant conscience de la nécessité d' un établissement intermédiaire entre Salé et Azemmour, décide de construire sur les ruines d'Anfa, à la fin du XVIIIème siècle, le Ribat maritime de Dar el-Beida. Quel que soit le grand-ouvre de Sidi Mohammed Ben Abdallah, on ne peut lui attribuer la création ex nihilo de la ville de Casablanca. On reconnaît sur le plan de 1572, la forme générale du périmètre fortifié, l' emplacement de certains bâtiments actuels ainsi que le cimetière musulman.

La cité, figée pendant trois siècles, a laissé un grand squelette qui lentement va se revitaliser, se réincarner. En 1844, dans ses Souvenirs d'un voyage au Maroc, M. Rey présente encore le paysage urbain de Casablanca comme « un flot de décombres » d'où émerge une tour carrée découronnée par la foudre. »

Jusqu'à la fin du XIXème siècle, les instructions nautiques prennent encore comme point de repère la tour blanche qui domine la ville et qui lui aurait donné son nouveau nom. Il semble bien que cette fameuse tour, désormais blanchie, soit les restes de la puissante construction décrite précédemment et bien visible sur le plan.

La « Dame Blanche », Lalla El-Beida, la vertueuse épouse de Sidi Belyout, qu'une légende tient pour l'ancêtre éponyme de la cité, peut ici s'intégrer sans que l'esprit critique y trouve trop à redire. Les images de la femme, de la tour et de la ville sont souvent confondues dans l'imaginaire populaire ou chevaleresque, dans les représentations romanesques ou figuratives. Ainsi le mythe, l'archéologie et l'histoire ouvrent ensemble pour combler cette solution de continuité entre Anfa et Casablanca. Destin étonnant qui la fait figurer parmi les « Cités du Monde », destin étonnant qui la fait renaître de ses cendres par la volonté d'un sultan éclairé à la fin du siècle des Lumières, destin étonnant qui la fait passer de Cité d'un Monde perdu à « Ville Mondiale ».


Orientations bibliographiques :

Le travail savant de Louis Massignon, Le Maroc dans les premières années du XVIème siècle, porte comme sous-titre, Tableau géographique d'après Léon l'Africain , Adolphe Jourdan, Alger, 1906. Il reste la référence que l'on peut compléter par le travail de R. Richard, La côte atlantique au début du XVIème siècle d'après les instructions nautiques portugaises, Hespéris,

1927. André Adam, Histoire de Casablanca, des origines à 1914, Publications des Annales de la faculté des Lettres, Aix en Provence, 1968, reprend, dans les premiers chapitres, l'ensemble des connaissances sur Anfa. Abdelkader Timoule, Le Maroc à travers les chroniques maritimes, donne des informations utiles. Pour le contexte général, Numa Broc : La géographie de la Renaissance, C.T.H.S., 1986.

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