Archives municipales de Châlons - Bulletin n°29-30

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Archives Municipales de Châlons

Etudier la vie politique au XIXe siècle :

intervention du président LINGEE au conseil

des Prud'hommes en 1841

par Jean-Michel Pinchedez

Antoine Gabriel Nicolas LINGEE est un marchand-fabricant de bonneterie.

«L'extension progressive de l'industrie manufacturière rend chaque jour plus urgent le besoin d'organisation du travail. Ce n'est en principe qu'en réglant le travail sur la réciprocité des intérêts entre les fabricants et les ouvriers, qu'en fixant les salaires dans une équitable proportion des profits qu'on peut parvenir à résoudre cette grave question. (…)

La bienfaisance, l'humanité, la justice doivent présider à tous les actes du fabricant. Loin de lui cette cupidité, cette avidité du gain qui le fait rançonner l'ouvrier et profiter de sa misère pour réduire le prix de son travail. De son côté, l'ouvrier doit se pénétrer de tous le soin, l'exactitude et l'activité possibles. En s'imposant des règles de probité, d'économie, il résistera facilement à l'entraînement des habitudes vicieuses, du désordre et de l'intempérance qui lui font dépenser en un jour le produit de son travail de toute une semaine. Heureux quand il ne prive pas de ses moyens d'exister une famille qui souvent languit dans l'indigence. (…)

L'industrie ( …) a fait des progrès immenses aidée de la propagation des lumières ; elle est devenue le mobile de la prospérité nationale et plus particulièrement de la classe ouvrière qui en reçoit la plus grande part de bienfait. La révolution, en abolissant les privilèges, rétablit l'égalité entre les artisans. (…) Il existait des statuts et règlements, l'exécution en était confiée à des syndics : mais elle tournait toujours au détriment de l'ouvrier dont on sacrifiait impitoyablement l'intérêt au profit du maître.

Ce fut alors que le génie protecteur de Napoléon lui fit concevoir de créer pour l'industrie manufacturière une juridiction spéciale, qu'il institua sous le nom de Conseil de Prud'hommes. Sa mission essentielle est la conciliation ; c'est elle qui maintient la discipline des fabriques. Elle régularise les transactions des fabricants avec les ouvriers, des patrons avec les apprentis. Enfin elle veille à l'observation des lois pour assurer à l'industrie la paix, l'ordre et la prospérité.

Il est, messieurs, un moyen puissant de conserver ces garanties d'ordre et de tranquillité : c'est en établissant dans chaque fabrique un règlement qui en facilite la gestion intérieure. Les conditions fondamentales de ce règlement auront pour but la répression des abus et infractions de toute nature. (…) L'établissement d'un conseil de prud'hommes au sein de la capitale, la généralisation de cette juridiction pour toutes les branches d'industrie, une extension de pouvoir qui la mette en harmonie avec les besoins de l'époque : voilà les seules conditions qui lui permettent de contribuer au bien être social en secondant l'organisation du travail.

A cette question, messieurs, se rattache la loi relative au travail des enfants dans les manufactures. Cette loi nouvellement promulguée a pour but de préserver l'enfance contre les graves inconvénients d'un travail prématuré non seulement en ce qu'il nuit au développement naturel de ses forces physiques mais encore parce qu'il est un obstacle à son instruction. Elle détermine l'âge auquel les enfants peuvent être reçus dans les fabriques. La durée du travail est graduée selon leur âge. Elle oblige les enfants à suivre les écoles pour y recevoir l'instruction primaire élémentaire et l'enseignement religieux. Enfin en assurant le maintien des bonnes moeurs, elle exige les conditions de salubrité et de sûreté nécessaires à la vie et à la santé de l'enfant. (…)

Pour atteindre le but de cette amélioration sociale, votre concours en sera, messieurs, le plus puissant moyen. Devancez les prescriptions rigoureuses de cette loi, instituez des règlements intérieurs de fabrique, veillez avec sollicitude à ce que le temps consacré à l'instruction des enfants ne soit pas pour eux un moyen de vagabondage, évitez-leur surtout la contagion des mauvais exemples qui appellent sur eux la misère, les maladies, la détérioration physique et morale. Inspirez-leur le goût du devoir, de l'ordre, de la moralité, seules bases de prospérité du commerce et de l'industrie..» 1841 2/7F4 f° 31-35 (extraits)

Loin d'être industriel, tout juste industrieux, le Châlons du milieu du XIXe siècle se caractérise par la fonction administrative et le négoce des vins et du champagne avec les Jacquesson,, les Perrier : ville de notables il n'a pas retrouvé, malgré les initiatives du préfet Bourgeois de Jessaint (1800-1838) sa vocation textile du Moyen-Age. En l'absence de manufactures significatives, les ouvriers sont loin d'y occuper une place dominante. Toutefois, une ordonnance royale de 1826 y installe un conseil de prud'hommes. Antoine Gabriel Nicolas Lingée, dont on a pas d'autre trace, en est en 1841 le président, réélu chaque année depuis 1836.

La date, 1841 n'est pas sans intérêt : Louis Blanc a fait paraître en 1839 « l'Organisation du travail » et Buret en 1840 « la Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre », la même année que Villermé son «Tableau  de l'état physique et moral des ouvriers du coton, de la laine et de la soie ». La loi de 1841 interdit le travail des enfants de moins de 8 ans dans les fabriques et limite à 8 heures le temps de travail des 8-12 ans. L'année suivante, Eugène Sue commence la publication des « Mystères de Paris » dans le Journal des Débats. Le futur Napoléon III doit méditer à Ham sur l'extinction du paupérisme.

A défaut de réalité châlonnaise, le discours de Lingée est plutôt porteur d'échos, ce qui pourrait le faire passer pour un esprit avancé. Son « credo » libéral renvoie à d'autres textes : Eugène Schneider, Léon XIII, Emile Zola. Mais s'il loue les acquis de la Révolution (la liberté d'entreprendre), il n'en est pas moins reconnaissant à l'Empire qui certes institua les conseils de prud'hommes mais priva les ouvriers de leur liberté par le livret (auquel il consacre une partie de son discours).

Face aux dégradations économiques, sanitaires et morales qui minent les « classes laborieuses (donc)classes dangereuses » Lingée ne propose qu'un paternalisme moralisateur, un modèle d'organisation fondé sur un moins d'Etat possible : c'est au règlement, pur produit patronal, qu'il revient d'assurer dans la fabrique l'ordre et la discipline.

 

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