EXPLOITATION PEDAGOGIQUE

Commentaire de l'affiche de la prefecture appelant à voter
pour le candidat officiel
(panneau 15)

Proclamation du préfet Amelin en faveur de Duguet, candidat gouvernemental aux élections législatives, 9 novembre 1864
AD Marne Aff. El V 87  

Préfecture du département de la Marne
Aux électeurs de la première circonscription électorale de la Marne

Électeurs

En présence des candidatures diverses qui sollicitent vos suffrages, l'administration
préfectorale eût été heureuse de pouvoir garder une neutralité absolue, en vous
recommandant seulement d'éviter de céder à des sympathies personnelles ou à des
préférences locales et de ne vous laisser guider que par des considérations d'intérêt
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général.

 

Mais, dans les conditions où se pose devant vous la question électorale, elle a un devoir
à remplir, devoir que lui imposent les efforts qui sont tentés pour diviser vos suffrages
et pour donner à vos votes une direction qui serait en opposition avec vos véritables

sentiments.

 

10 Vous accepterez donc des conseils que seul je puis vous donner avec une entière
impartialité, parce que, libre de toute préférence, animé uniquement du désir
de vous éclairer, je vous parlerai en ami sincère, et que je le ferai avec la modération que

m'impose le respect dû au libre exercice du suffrage universel.

 

Depuis le jour où, par vos votes unanimes, vous avez fondé l'Empire, vous avez
15 toujours été conséquents avec ce grand acte de votre volonté; vous n'avez jamais hésité
à donner une majorité considérable aux Députés unis à vous par le même dévouement

politique, persuadés qu'ils sauraient soutenir et défendre vos principes.

 

Depuis ces éclatantes manifestations de vos sentiments, vous n'avez pas varié, et,
aujourd'hui, vous êtes ce que vous étiez en 1852, en 1857, en 1863, profondément et
20 sincèrement dévoués au gouvernement de l'Empereur, et résolus à soutenir ce que vous

avez édifié.

 

Cette communauté d'opinions et de principes est donc la condition première,

indispensable, que vous rechercherez dans le choix que vous avez à faire.

 

La trouvez-vous également dans tous les candidats qui s'offrent à vous ?

 

25 Je m'arrête ; il ne saurait me convenir d'aborder des personnalités et de passionner un
débat dans lequel la voix de la raison doit seule se faire entendre. Mais j'ai la confiance
que vous saurez discerner la vérité, que vous ne céderez pas à des conseils intéressés, et
que vous donnerez un nouvel et éclatant exemple de ce bon sens pratique qui jusqu'ici a

toujours inspiré vos votes.

 

30 J'ai déjà assez vécu parmi vous pour avoir pu apprécier cette sagesse intelligente qui
distingue nos populations, et en disant aux Agriculteurs qu'ils ne sauraient mieux faire
que d'envoyer à la Chambre un Agriculteur ; aux Industriels et aux Commerçants,
qu'ils ont plus que personne besoin de calme et de sécurité dans les hautes régions
politiques, et que leurs intérêts les plus chers leur défendent de grossir les rangs de cette
35 opposition dont la violence ne s'est déjà que trop révélée au pays, je suis assuré d'être

entendu de tous.

 

Électeurs,

 

Vous irez donc tous au scrutin, j'en ai la confiance ; et après avoir mûrement examiné
les titres et les antécédents de chaque candidat, vous repousserez ces sollicitations qui
40 s'adressent aux passions, faute de pouvoir s'adresser à la raison publique ; vous voudrez
ne pas démentir vos votes précédents, et en choisissant M. DUGUET, candidat du

Gouvernement, vous serez restés fidèles à votre drapeau.

 

Châlons, le 9 novembre 1864

Le Préfet de la Marne

E. AMELIN

 

Introduction :

- Texte : Une affiche imprimée blanche (couleur de l'administration), de format 64 x 49, où le préfet incite les électeurs de la première circonscription de la Marne à voter pour le candidat officiel.

- Contexte : Élection législative partielle des 13-14, novembre 1864 sous le Second Empire, qui a amorcé son virage semi-libéral.

Cette élection est consécutive au décès subit du député Justin Haudos, qui avait été réélu magistralement aux législatives des 31 mai - 1 juin 1863 avec 93,28 % des voix, face à un adversaire inconsistant : DECONVENANCE. A l'issue de cette consultation 32 députés d'opposition avaient fait leur entrée à la " Chambre ", l.32 (c'est à dire au Corps législatif).

Le département de la Marne était alors divisé en trois circonscriptions selon le principe d'un député pour 35000 électeurs.
La première circonscription, dont il s'agit ici, était constituée à partir des arrondissements de Sainte-Ménéhould, Vitry-le-François et de trois cantons de l'arrondissement de Châlons : Châlons, Marson et Suippes.

- Auteur : Le préfet Joseph-Eugène AMELIN, qui venait d'être nommé le 25 juin 1864 à la préfecture de la Marne, est entré en fonction le 15 juillet 1864, en remplacement d'Alexandre CHASSAIGNE-GOYON, qui avait occupé le poste onze ans, depuis mars 1853. AMELIN, né à Paris, le 13 juillet 1811, avait exercé les fonctions de sous-préfet successivement à Avallon (10 décembre 1851), Alès (23 septembre 1858), Sedan (24 janvier 1860). Avant sa nomination dans la Marne, il avait dirigé, à partir du 14 décembre 1860, la préfecture de l'Ariège. Il vient donc juste de s'installer à Châlons, bien qu'il écrive .
" j'ai déjà assez vécu parmi vous ", l.30, quand il est confronté à cette élection partielle où il doit désigner le candidat officiel (1)

- Cette pression du préfet sur les électeurs révèle ses inquiétudes sur l'issue de l'élection. Elle est éclairante sur les arcanes de la politique locale, mais aussi sur les procédés politiques mis en oeuvre, sous le second empire, lors des consultations électorales.
Elle devra également être jugée sur son efficacité.

1 - Les inquiétudes du préfet :

Contrairement aux élections précédentes où HAUDOS, notable solidement implanté dans sa circonscription, n'avait nul besoin de faire campagne, au point de dissuader toute candidature rivale, le préfet pouvait craindre lors de cette nouvelle consultation d'une part un taux d'abstention élevé, d'autre part un score moins flatteur pour le candidat officiel.

- Abstention : " Vous irez donc tous au scrutin ", l. 38. De fait l'abstention dans la première circonscription avait été de 40,9 % en mars 1856 lors de la partielle remportée par HAUDOS, puis de 26,75 % en juin 1857 et encore de 28,4 % en mai 1863.

- Opposition :

  • L'allusion à " l'opposition dont la violence ne s'est que trop révélée au pays ", l. 35, ne concerne pas la situation locale car les rapports des préfets signalent régulièrement qu'il n'y a pas d'opposition républicaine à Châlons, pas de société secrète (franc-maçonnerie), seulement une opposition de salon légitimiste (2). Les villes d'après les rapports des commissaires de police paraissent moins acquises au gouvernement que les campagnes. Toutefois l'élection est suivie par la presse parisienne de tous bords : la Gazette de France (légitimiste), le Journal des débats (orléaniste), le Siècle (démocrate).

  • Le terme " opposition " recouvre donc plutôt les candidats qui ne sont présentés contre le candidat officiel : cf " en présence de candidatures diverses ", l. 1, " dans tous les candidats qui s'offrent à vous " l. 24.

Trois adversaires s'opposent au candidat du gouvernement

DECONVENANCE, éternel candidat, fantaisiste et sans chances.
Jean BERTRAND, banquier à Vitry-le-François dont il avait été maire et ancien député à la Constituante puis à la Législative.
Et surtout Jacques GOERG, conseiller général du canton de Châlons, président du tribunal de commerce. Il aurait pu être choisi comme candidat officiel mais son conflit avec l'administration lors des cantonales de juin 1861, où il l'avait emporté sur le maire de Châlons, le colonel Philippe, l'avait écarté du choix du préfet. GOERG, tout en se réclamant du bonapartisme, en représentait le courant libéral.

2 - L'engagement du préfet :

Dans chaque élection un candidat reçoit le label de candidat officiel, " candidat du gouvernement ", l. 42 ; par ailleurs depuis le sénatus-consulte du 17 février 1858, consécutif à l'attentat d'Orsini, un serment de fidélité est exigé de la part de chaque candidat.

- Le choix du candidat officiel - Ici, son nom n'apparaît qu'à la fin de l'affiche : " DUGUET, candidat du gouvernement ". DUGUET est né à Paris - ce qui sera un handicap par rapport à GOERG - le 20 septembre 1804, mais est installé à Châlons depuis 1830. Il est conseiller d'arrondissement depuis le 22 juin 1856, conseiller municipal sans interruption depuis 1843. Il est, par ailleurs, président du comice agricole départemental et dirige de façon moderne son exploitation agricole.

- L'argumentation :

  • Le choix du préfet en faveur de DUGUET, se justifie par la composition rurale de la circonscription et de ses 258 communes, d'où l'appel aux " Agriculteurs ", l. 31. Dans sa profession de foi du 27 octobre 1864, de même DUGUET s'adresse à ses électeurs sous l'interpellation " cultivateurs ". (3)

  • Il souligne, en outre, la continuité dans le soutien à l'Empire qui ne s'est pas démentie jusque-là : cf 4 et 5 paragraphes : " vos votes unanimes " pour la fondation de l'empire, et le rappel des élections de " 1852, en 1857, en 1863 ", l. 19. Au plébiscite du 21 novembre 1852 pour la restauration de l'empire, la première circonscription avait approuvé avec 31880 voix contre 913. Aux législatives du 21 juin 1857, HAUDOS candidat officiel, avait été élu avec 98,5 % des voix et réélu en 1863 avec 93,28 %. AMELIN incite donc les électeurs à ne pas se renier, " à ne pas démentir vos votes précédents ", l. 41.
    Enfin par la mention au " libre exercice du suffrage universel ", l. 13, il rappelle que c'est Louis-Napoléon Bonaparte qui a rétabli le suffrage universel dans sa plénitude, après le coup d'état.

- Les moyens de pression au profit du candidat officiel :
Loin de se limiter à une " neutralité absolue ", ni même relative, ou à la " modération que m'impose le respect dû au libre exercice du suffrage universel ", l. 13, le préfet engage à fond l'administration au profit du candidat officiel.
Celui-ci est seul à bénéficier du soutien de la presse : le Journal de la Marne qui reproduit sa profession de foi à l'exclusive de celle des autres candidats, qu'on évite même de mentionner, pour éviter de leur faire de la publicité. Le préfet ne procède pas autrement : " il ne saurait me convenir d'aborder des personnalités ", l. 25.

Il est donc seul en mesure de se faire connaître puisque les réunions électorales sont interdites.

Enfin, l'appareil de l'administration est mis à son service. Du garde champêtre au maire en passant par l'instituteur, le juge de paix, tout fonctionnaire se mue en agent électoral. Une circulaire du préfet aux maires les enjoint de soutenir le choix du candidat officiel : " je ne doute pas que vous et vos administrés ne soyez en cette occasion d'accord avec nous. Je compte, Monsieur le Maire, sur votre concours pour faire connaître et recommander la candidature de M. DUGUET " (4). De fait, les maires, nommés rappelons-le, facilitent la campagne électorale du candidat officiel diffusant ses professions de foi en lui assurant la franchise postale pour la distribution de ses bulletins, le faisant bénéficier de l'affiche blanche, et allant même parfois, comme ce sera le cas ici, au delà des instructions de l'administration.

Toutefois ce rôle de guide que s'attribue le préfet (paragraphes 2 et 3) peut s'expliquer, dans le contexte de l'époque, par le souci de soustraire l'électorat à l'influence des notables et lui permettre de mieux exercer son libre-arbitre, d'autant plus que l'administration jouit d'une réelle autorité morale.

3 - Une élection serrée :

- Une victoire apparente :

  • Certes l'administration pourrait se féliciter de la diminution de l'abstention puisque la participation électorale s'éleva à 82,49 %, mais cette mobilisation ne joua pas en faveur du candidat officiel.
  • Une élection étriquée : DUGUET l'emportait, en effet, avec 14689 suffrages centre 9212 à GOERG (qui le devançait largement à CHALONS) ; il précédait plus nettement BERTRAND (5248 voix), DECONVENANCE (121 voix) ; 76 bulletins nuls avaient été décomptés.
    DUGUET était donc élu avec 50,05 % des votants, mais avec seulement 54 voix de majorité à partir des 29270 exprimés : On était loin des performances de son prédécesseur : HAUDOS.

- une victoire contestée :
L'étroitesse du résultat incita les candidats battus à réclamer l'annulation de l'élection auprès du parquet de Sainte-Ménéhould, le 08/01/1865. Dans un mémoire adressé au corps législatif : " Protestation contre l'élection des 13 et 14 novembre 1864 - 1ère circonscription ", GOERG relevait un certain nombre d'irrégularités voire de fraudes. Certains maires semblent avoir fait du zèle (votes de non-inscrits ou même d'absents), bulletins déposés pour le compte d'autres personnes (notamment épouses au nom de leurs maris ou d'autres membres de leur famille - alors même qu'elles ne disposent pas du droit de vote !), fermeture du scrutin avant l'heure, urnes non scellées au soir du 13 novembre, substitutions de bulletins (5).

Le 10 mai 1865, un décret cassa l'élection.

- Une victoire inversée :

De nouvelles élections de déroulèrent donc les 11 et 12 juin 1865. DUGUET bénéficiait encore de la candidature officielle de la part d'une administration qui ne pouvait se déjuger.
GOERG apparaissait comme son seul rival (BERTRAND ne s'était pas représenté mais appelait en privé à voter pour GOERG), les deux autres candidats DECONVENANCE ET BERTRON - un nouveau venu - ne faisant que de la figuration.

GOERG l'emporta sur le candidat du gouvernement DUGUET par 17340 voix contre 12 605, avec une participation électorale encore accrue par rapport à 1864 : 82,66 %.

 

Cet exemple local illustre les procédés, hérités de l 'empire autoritaire, employés par l'administration pour favoriser les candidats du gouvernement.
Il témoigne aussi de l'évolution vers un empire plus libéral avec l'annulation de l'élection et le glissement de l'opinion vers un candidat d'opposition.

La Marne venait d'élire son premier député d'opposition qui allait rallier par la suite le Tiers Parti d'Émile OLLIVIER.

 

Notes

1) Notice biographique d'E. AMELIN dans BARGETON, R., BOUGARD, P., LE CLERE, B., et PINAUD, P.F.
Les préfets du 17 ventôse an VIII au 4 septembre 1870.
Paris, Archives Nationales, 1981.

2) 7 M 41 - Archives départementales de la Marne (A.D.M.) - Rapports des commissaires de police aux préfets.
BERGES, L., Les rapports des préfets et sous-préfets de la Marne 1800-1940, Châlons en Champagne, 2000.

3) 7 M 41 - A.D.M. - Profession de foi du candidat DUGUET, 27/10/1864.

4) 7 M 41 - A.D.M. - Circulaire du préfet aux maires, 19/10/1864.

5) 7 M 41 - A.D.M. - Inventaire des cas de fraudes par communes dénoncés par GOERG.


Sources et bibliographie

Sur la vie politique sur le Second Empire on consultera outre les classiques histoires générales :

  • La série M au Archives départementales de la Marne et particulièrement les liasses 7 M 31 à 42.
  • Le mémoire de maîtrise de GUILLAUME, M., les consultations électorales à Châlons-sur-Marne sous l'empire. Un député de l'opposition, Jacques GOERG, 1977.

© CRDP de Champagne-Ardenne, 2001