VII- INSTABILITÉ DU CORPS PRÉFECTORAL :
LA " VALSE DES PRÉFETS "

 

Nominations

     Selon l'article 41 de la constitution de l'an VIII, c'est le premier Consul qui "nomme et révoque à volonté… les membres des administrations locales". Les nominations dépendent donc du chef de l'État par décret pris en conseil des ministres.
Entre le décret de nomination et le procès-verbal d'installation l'écart peut aller de quelques jours à quelques semaines pendant lesquelles le secrétaire général assure l'intérim.

 

Décret de nomination de Saisset-Schneider, préfet de la Marne, le 19 mai 1877
AD Marne 1 M 59

 

     Les études de LECLERE et WRIGHT, HENRY, SIWEK-POUYDESSEAU font apparaître un allongement de l'âge à l'entrée en fonctions : de 40 ans sous le Premier Empire, 44,5 ans sous le Second Empire dans sa phase autoritaire, 45,7 ans pour les préfets de Gambetta et Thiers, un rajeunissement de 1876 à 1918 : 41 ans, puis 45,5 ans de 1918 à 1940, 43,3 ans sous le gouvernement de Vichy, 44,6 ans sous la IVe République, et actuellement l'âge moyen à la première nomination serait de 50 ans.

     Ces préfets sont évidemment (exception faite de Bourgeois de Jessaint) extérieurs à la région. Toutefois, il n'est pas rare de constater une "ascension" des préfectures des Ardennes, Haute-Marne ou Aube vers celle de la Marne, ce qui correspond au passage de préfectures de deuxième ou troisième classe vers la première classe.

Ces cas furent illustrés par :

Paul Duphenieux Préfet des Ardennes du 03/07/1877 à la Marne 18/12/1877
Jean-Paul Marty Préfet des Ardennes du 07/05/1982 à la Marne 18/12/1991
Raoul Catusse Préfet Haute-Marne du 13/12/1928 à la Marne 24/10/1934
Jacques Millot Préfet Haute-Marne du 24/06/1958 à la Marne 01/08/1961
Alexandre Perretti
Della Rocca
Préfet de l'Aube du 19/09/1931 à la Marne 18/05/1942

     Le passage par une sous-préfecture d'un département de l'actuelle région est également fréquent : Chrysostome Fossé, Ambroise Gilbert et Henry Huard, tous patronnés par Léon Bourgeois, devenu ministre, ont été sous-préfet de Reims entre 1886 et 1900 avant de devenir préfet de la Marne. De même, Joseph Amelin en 1860, Adrien Sohier en 1848, Louis Thibon en 1900 ont été sous-préfet de Sedan avant de devenir préfet de la Marne respectivement en 1864, 1869 et 1919.

     En revanche la Marne, comme la région de Champagne, n'ont que peu fourni de préfets aux autres départements. L'étude sur l'origine géographique menée par J. SIWEK-POUYDESSEAU montre que le taux de naissance de préfets pour 100 000 habitants, sur la période 1875-1940 n'est que de 0.9 pour la Marne, 1.2 pour la Champagne alors qu'il s'élève à 3.9 pour le Midi-Languedocien. Cette sur-représentation du Midi qui a disparu aujourd'hui peut s'expliquer par les patronages politiques au début de la IIIème République.

 

Révocations

     La stabilité dans le poste dépend des régimes politiques : aussi peut-on, dans notre histoire politique troublée, distinguer selon les régimes des préfets du Consulat et du Premier Empire faussement appelés "empereurs au petit pied", des préfets "aristocrates" de la Restauration, préfets "bourgeois" de la Monarchie de Juillet, commissaires de la Seconde République, "préfet à poigne" du Second Empire, préfets de Gambetta puis de Thiers, préfets d'abord de l'ordre moral, puis républicains de la IIIe République, voire préfets radicaux à la fin du siècle, préfets de Vichy, puis de la IVe et Ve République.

     Les changements de régime furent ainsi marqués par des épurations spectaculaires, véritables "valse des préfets". Ce fut le cas notamment en 1830 où Guizot ne maintient que quatre préfets dont Bourgeois de Jessaint et le baron Reynaud de Boulogne de Lascours dans les Ardennes.

     Même renouvellement en 1848 avec la révocation par Ledru-Rollin de tous les préfets de Louis-Philippe remplacés par des commissaires de la République.

 

Révocation des préfets par LEDRU-ROLLIN, 29 février 1848
AD Marne Aff. P. I 115

 

Mais c'est lors des débuts de la IIIe République de 1870 à 1877 que se multiplient des transfusions totales et rapprochées du corps préfectoral : après la chute du Second Empire, seuls échappent à la purge de Gambetta trois préfets. De nouvelles épurations radicales interviennent en mars - avril 1871, qui feront parler des préfets de Thiers, puis en mai et juillet 1877 avec le deuxième gouvernement de Broglie, au terme desquelles deux tiers des préfets avaient été nommés par le régime dit de l'Ordre moral sous la présidence de Mac Mahon. La victoire des républicains en décembre 1877 s'accompagne d'une nouvelle épuration totale qui n'épargne, outre le préfet d'Algérie, que le préfet de la Marne, Saisset-Schneider qui retrouve son poste dans le Morbihan. La dernière grande épuration affecta l'ensemble des préfets qui avaient exercé sous le régime de Vichy, ainsi Peretti della Rocca dans la Marne révoqué le 1er septembre 1944.

     En dehors des chambardements liés aux turbulences politiques, les mouvements préfectoraux ont périodiquement renouvelé le corps en se traduisant par des mutations ou des sorties de carrière.

     La disgrâce est masquée, en dehors des temps de crise où le terme de "révocation" est employé, par des formules plus édulcorées comme "appelé à d'autres fonctions" ou "mis en non activité" ou " mis à la retraite anticipée".

     Ces décisions furent parfois précédées de cabales, manoeuvres de couloir et dénonciations dont ne fut pas exempt Bourgeois de Jessaint lui-même, qui dut se défendre contre de tels procédés, orchestrés par le rémois Félix Droinet qui avait adressé au ministère de l'Intérieur un mémoire le 31 janvier 1831, réclamant le remplacement de l'équipe préfectorale. Le préfet de la Marne reçut des remontrances du ministère de l'Intérieur le 2 février suivant sur l'absence d'épuration effectuée dans son département depuis l'arrivée du nouveau régime.

 

Cliquez ici pour lire le document dans son intégralité

Lettre du ministre de l'intérieur au préfet de la Marne Bourgeois de Jessaint,
lui reprochant une insuffisante épuration, 1er février 1831
AD Marne 30 M 14

 

     Les raisons du départ du préfet ne sont généralement pas connues. A partir de la fin du XIXe siècle, c'est la presse d'opposition au gouvernement en place qui se fait l'écho des mutations du représentant de l'État : ainsi le Journal de la Marne en mai 1889 qui voit dans le départ du préfet Antoine Baudran le fruit d'une inimitié avec l'homme fort de la politique locale, Léon Bourgeois.

 

     Deux déplacements rapides ont eu lieu dans la Marne : en février 1890, celui de Paul Granet nommé dans les Côtes du Nord quelques années après son arrivée dans le département (juin 1889) et celui de Georges Rischmann nommé le 19 février 1929 et remis à la disposition du ministre sans affectation le 29 mai arrivant.

     Des circonstances dramatiques comme le décès en fonction peuvent également mettre un terme à la carrière : le décès récent du préfet Degrémont le 18 décembre 1999 en a fourni le triste exemple. D'autres cas peuvent être relevés dans le passé : les préfets Delassalle le 30 janvier 1886, Foy dans les Ardennes le 8 septembre 1870 ou Petit de Brantel dans l'Aube en 1853.

 

Décès du préfet Eric Degrémont, article de l'Union, 20 décembre 1999

 

Instabilité

     La fonction de préfet ou de sous-préfet, du fait de son caractère longtemps plus politique qu'administratif, reste instable. La durée moyenne dans un poste dans la période agitée de 1870 - 1877, n'aura été que de treize mois. En revanche sous l'Empire, elle s'établissait autour de quatre ans et demi, trois ans et demi sous la Restauration,etc... Actuellement, la moyenne avoisinerait deux ans et demi.

 

Caricature de Steinlein sur l'inquiétude des fonctionnaires à chaque changement de ministère, 1896
AD Marne Ic 240/26

© CRDP de Champagne-Ardenne, 2001