La Première Guerre mondiale, c’est aussi le phénomène de l’écriture de masse. Quatre millions de lettres par jour au Bureau Central militaire de Paris en provenance de l’arrière ; 70 000 journaux, 320 000 colis, 11 000 mandats. Ce flux, c’est le temps de paix multiplié par trois. Chaque jour, cinq millions de lettres descendent du front. Une grande quantité de carnets de guerre, pourtant interdits, sont écrits.
L’homme de 1914-1918 est un homme écrivant, parfois écrivain.

Le courrier des soldats

Au tout début de la guerre, le soldat est totalement privé d’informations, pour cause de secret militaire mais surtout du fait de la désorganisation de la presse et du courrier. C’est dans ce climat que les premières rumeurs vont s’installer et perdurer sous le nom désormais célèbre de bobards.
Quand les choses se remettent en place progressivement, la lettre de l’arrière arrive au soldat en général en dix jours, parfois en un mois. Or, il s’agit du seul lien du combattant avec sa famille, mais plus généralement avec l’arrière. Les effets sur le moral des troupes sont désastreux. Une réforme de fond est donc mise en œuvre à la fin de 1914. On recrute en masse à Paris des femmes et des étudiants pour trier le courrier des soldats centralisé à la capitale. Il est ensuite réparti par un système de secteurs postaux numérotés, rendu possible par la stabilisation du front. Une lettre du Midi met désormais trois jours pour parvenir à son destinataire. Tous les jours, au Bureau Central Militaire de Paris, on trie 4 millions de lettres, 70 000 journaux, 320 000 paquets et 11 000 mandats. Il s’agit d’un volume triple de celui d’avant la guerre. Il faut acheminer au front 320 tonnes de sacs postaux chaque jour et prendre en charge 5 millions de lettres en retour. La ventilation des lettres par secteurs se fait en arrière du front, mais non sans danger. Parfois, le courrier est détruit par un obus. Enfin, le vaguemestre peut prendre en charge sa dizaine de sacs postaux par régiment et les acheminer vers le front.

On imagine très bien les causes psychologiques de ce gonflement du trafic postal. On peut y ajouter des raisons économiques : jusqu’à 20 g, les lettres et les cartes postales du front sont en franchise postale. Les paquets postaux (hors denrées périssables) sont envoyés à des tarifs réduits, voire gratuitement pour les mobilisés bénéficiaires d’allocations militaires. Les colis, le plus souvent de nourriture, sont remis gratuitement s’ils sont retirés dans les dépôts militaires prévus. Les mandats, enfin, constituent le seul moyen d’envoyer au soldat de l’argent dont il a grand besoin pour améliorer son ordinaire. D’autant, beaucoup de témoignages abondent dans ce sens, que les produits achetés dans les zones de repos ont subi une forte augmentation qui dégoûte les combattants.

Les cartes militaires en franchise

Les besoins de courrier sont immenses dès le début du conflit. La franchise militaire sur le courrier doit permettre une couverture optimum de ce besoin. Pourtant, l’expérience n’est pas inédite. Des essais avaient été tentés pendant la guerre de 1870, réitérés lors de l’expédition de Madagascar en 1895. C’est la massification qui est nouvelle. Le décret du 3 août 1914 accorde la franchise postale à tous les mobilisés. L’Imprimerie nationale est chargée de répondre aux exigences réglementaires.

Le défi est redoutable. Les vaguemestres distribuent chaque jour 450 000 cartes au prorata des effectifs des unités qu’ils desservent. On estime que seul un tiers de ces cartes est réellement expédié et parvient à l’arrière. La gabegie est évidente. Le matériel se spécialise dès le décret du 8 décembre 1915 : Le Modèle A, expédié par les militaires, est gratuit.
Le modèle B, utilisé pour la réponse des familles, est vendu à un prix modique : 25 centimes le paquet de 10, soit 0,59 € de 2013.

En haut à gauche, les drapeaux des alliés : empire britannique, en dessous empire russe, à droite France et Belgique.
Cette carte a été écrite le 12 avril 1918. Au verso, avant la « partie réservée à la correspondance » figure la mention imprimée « Cette carte doit être remise au vaguemestre. Elle ne doit comporter aucun renseignement sur les opérations militaires passées ou futures. S’il en était autrement, elle ne serait pas transmise. » Les références à la gauche du recto indiquent qu’il s’agit d’une carte officielle distribuée par l’imprimerie nationale, de modèle A (militaire / arrière) de sous modèle A2, « pour les soldats au dépôt du corps ou à demeure dans une localité ». Le texte au verso confirme que l’utilisateur rédige sa carte du dépôt avant un départ annoncé pour rejoindre le front à Belfort.
Les modèles proposés vont très vite proliférer, pour atteindre un chiffre de 132 types, allant de la carte de correspondance avec les départements envahis au bulletin de santé d’un militaire blessé.
L’initiative privée vient très tôt au secours de l’Imprimerie nationale, dépassée par l’ampleur de sa mission. Un décret du 19 août 1914 autorise les éditeurs privés à diffuser des cartes en franchise militaire, écoulées principalement par les gérants de cantines ou de foyers du soldat. Ces cartes doivent revêtir un en-tête garantissant le droit à franchise postale.
La carte a été écrite le 10 janvier 1916.
On note que le bouquet de drapeaux alliés a été complété à droite avec la Serbie-Monténégro, et réactualisé à gauche avec les couleurs italiennes.

Clément MASSIGNAC, de Tournecoupe (canton de Saint-Clar), est envoyé à la caserne de Montauban pour son instruction militaire. Dès novembre 1914, il rejoint le front.
Il écrit avec fierté sur un papier à en-tête du régiment. Beaucoup de soldats écrivent énormément à leur famille, deux ou trois lettres par semaine.

Beaucoup de soldats emploient les cartes fournies par l’Armée car gratuites. En franchise, elles n’ont pas à être timbrées. Mais la parole n’est pas libre. Une censure lit les cartes et lettres. Le soldat fait attention à ce qu’il écrit. Il y a une deuxième raison à cela : il ne veut pas inquiéter inutilement sa famille.