Lettre du capitaine Monrozier à son épouse Louise, 1915

Le 118e régiment d’infanterie territorial est implanté à Avignon. Monrozier est capitaine adjoint du chef de corps, le lieutenant-colonel Nanta. Monrozier fait fonction de major. L’unité stationne d’abord à Beaulieu (Alpes-Maritimes) face à une éventuelle menace italienne. C’est le 8 septembre 1914 que le régiment est transféré à Dijon pour un service de place.
Le 3 novembre, le 118e R.I.T est transporté près de Reims où il va prendre les tranchées des secteurs de la Pompelle, Sillery et Marquises jusqu’au 5 septembre 1915. Les 19 et 20 octobre 1915, le régiment subira une attaque au gaz chloré entraînant 107 tués et 565 blessés par intoxication, pour 3 tués et 10 blessés par le feu. Le 30 octobre, Monrozier est cité à l’ordre du corps d’armée.
En 1917, Monrozier est promu chef de bataillon, il devient stagiaire au 2e Bureau du corps d’armée. Il est démobilisé le 4 janvier 1919.

Le dimanche 3 janvier 1915

Ma Louise chérie

Encore aucune lettre aujourd’hui en sorte que je n’ai pas de lettres depuis celle datée du lundi 28 ; mon Dieu que c’est long et comme je suis anxieux de savoir la date du départ de Fuzier et comment vous pourrez vous en sortir sans lui ! Avec le personnel réduit que vous avez et le nombre restreint de maisons pour lesquelles vous travaillez.
Je crois cependant que vous pourrez vous en sortir en faisant surveiller les rentrées soit par Bisson, soit par la mère Junger. Il me semble cependant qu’il faudrait donner la préférence à Bisson non parce que j’ai plus de confiance en lui, loin de là, mais parce que nos ouvrières obéissent toujours beaucoup mieux aux hommes qu’aux femmes.
Et si vous pouvez vous y trouver ne serait-ce qu’une fois par semaine l’effet produit sera excellent. Enfin et surtout il faut donner à Julie les consignes les plus sévères (fermeture du réfectoire et de la cuisine à l’heure précise des rentrées) et vous, plusieurs fois par jour faire une tournée inopinée dans les ateliers en changeant vos heures chaque jour. Et puis, fâchez-vous de temps en temps. Avant le départ de Fuzier faites-lui préparer le règlement du compte matières de Denis et Chènevrière, je ne vois que cela d’un peu compliqué pour le moment ; pour les ourdissages s’il y a de nouveaux articles, vous demanderez à la maison de vous former l’ourdissage ou au besoin je vous le ferais, mais je crois me souvenir que la mère Junger sait préparer les ourdissages.
Ma Li chérie que la vie est difficile et compliquée, cette année plus que jamais et comme le Bon Dieu doit son secours aux nombreuses familles qui le lui demandent. Voyez en effet comme la situation serait plus facile et moins compliquée si nous n’avions pas eu d’enfants ou si du moins nous en avions limité le nombre.
D’abord, au lieu d’avoir des dettes, nous aurions des économies, ensuite, pour vivre pendant la guerre au lieu de 1000 F par mois qui sont nécessaires, deux ou trois cents suffiraient ; il n’y aurait qu’à fermer l’usine et à nous éviter tous ces soucis. Nous avons de grosses charges de famille parce que nous avons fait notre devoir en conséquence le bon dieu nous doit son secours et son concours ; puisque nous le lui demandons, il ne manquera pas de nous le donner : n’est-ce pas, ma Louise chérie ?
– Enfin, j’attends avec impatience des nouvelles de vos faits et gestes et de la façon dont vous avez bouclé le mois de décembre au point de vue industriel.
Je pense ma Li chérie que vous n’aurez pas oublié l’anniversaire de papa le 7 janvier et que vous aurez pu aller passer cette journée avec maman. Pour moi, j’ai retenu pour cette date la messe du caporal jésuite d’Anselme et sauf imprévu, j’y assisterai.
J’ai reçu aujourd’hui les kalougats faits par les enfants ; ils sont excellents, dites-leur que je les en remercie de tout mon cœur ; je les déguste avec deux fois plus de plaisir que si c’était des bonbons achetés.
Nous n’avons plus d’électricité faute de charbon convenable pour en faire, les bougies sont rares et je vous écris à la pâle lueur de ma petite lanterne sourde à pétrole, qui me donne une clarté suffisante à condition d’être placée à 20 centimètres de mon papier.
Ma Li chérie quand donc nous reverrons-nous ? Que cette guerre est longue, et comme je voudrais pouvoir passer 48 heures au milieu de tous les miens pour me retremper un peu dans la vie de famille. Enfin, il en sera ce que le Bon Dieu voudra et, avec l’aide du bon sacré-cœur nous reverrons des jours moins tristes.
Je vous remets inclus une petite image que d’Anselme m’a remise pour les enfants ; je vous remets également un petit mandat de 160 F pour compléter à 300 (avec la délégation) la somme pour janvier. Les mois suivants je vous en remettrai toujours autant, sauf imprévu.
Avant-hier nous avons eu cinq blessés, aujourd’hui quatre, dont un atteint mortellement. Ma Li chérie je vous embrasse de tout mon cœur, et bien tendrement.

Votre Monrozier.