Lettres du capitaine Moreau à sa marraine de guerre, Melle JANOVET, 1915

Marcel Hippolyte Moreau naît à Joigny (Yonne) le 17 avril 1888. Il est recruté en 1908 dans l’Armée, sans plus de précisions.
À la mobilisation, il est sous-lieutenant à la 23e compagnie du 282e régiment d’infanterie de réserve stationné à Montargis.
En septembre 1915, le régiment se trouve dans le Pas-de-Calais, près d’Arras, face à Souchez. À ce moment, Moreau est capitaine et commande sa compagnie.
La première lettre date du 19 septembre 1915 ; elle s’adresse à sa marraine, résidant à Paris, mais d’origine lyonnaise.
La seconde date du 4 octobre 1915 et relate les faits d’armes survenus dans le cadre de la troisième bataille d’Artois.
Le petit carton apprend à la marraine que son filleul a été tué.

Dimanche 19 septembre 1915

Je suis un grand pécheur, ma Marraine ; plus d’une longue semaine je me suis tu et c’est vraiment mal de demeurer une dizaine de jours sans donner signe de vie. La cause : je pensais vous porter ma réponse moi-même et puis remises de jour en jour les permissions sont momentanément supprimées. Grand dommage car notre métier est si plein d’aléas.
Du reste je n’aurais sans doute pas eu le très grand plaisir de nous voir puisque vous quittez Paris pour longtemps peut-être ?
Je vous souhaite un excellent voyage, petite Madame, si cette missive vous parvient à Lyon puisse-t-elle vous rappeler nos bonnes causeries au coin… du poêle qui fumait tant… et un peu et beaucoup des journées de la salle rose qui cessait de devenir monotone parfois le matin, toujours l’après-midi.
Enfin ne m’oubliez pas auprès du chevalier « Bayard » en lui disant que nous essayons d’être tous ici des preux sans peur et sans reproches et présentez aussi mon respectueux souvenir à Mademoiselle votre sœur qui nous comblait de ses gâteries et de sa gaîté. Dites-lui qu’ici le « piano » tape dur, plus fort… que le joujou du Ct n°5 et que les canons ont une voix de basse qui descend à n’en plus finir.
Merci de votre délicieux envoi. Tous nous avons été des pierrots gourmands et vous auriez bien ri de nous voir hier soir (nous sommes au repos) suçant avec conviction chacun notre sucre d’orge.
Les colis envoyés par automobile arrivent bien aussi, mais je ne sais pas si cela est plus rapide. Mais qu’importe ; tout cela est si bon.
Vous trouverez ci incluses deux minuscules photos de mes chevaux ; bientôt j’espère pouvoir vous en adresser une grande. Mon coursier actuel c’est le beau grand pommelé. Quelle bonne et brave bête !
C’est avec lui et mon chic copain que nous allons nous promener en causant de bien des choses…
Il s’appelle Morizot-Thibaut l’avocat mais en ce moment il est soldat vous savez. J’ai aussi un autre excellent ami, avocat aussi mais qui a dû quitter le front. Il est soigné en ce moment à « Majestic » rue Lapérouse en attendant qu’on remplace par une jambe artificielle celle qu’un obus lui enleva. Il s’appelle Wagner et si j’avais un conseil quel qu’il soit à lui demander j’aurais en lui une absolue confiance.
Oui petite Madame je connais l’œuvre du Flirt de Fantasio parce qu’un de mes « jeunes » sous lieutenants s’y est adressé. Cela lui a valu une correspondance avec une « jeune fille » qu’il ne connaît que par les très nombreuses et superbes photos qu’il a reçues et par sa prose dont elle est prodigue.
Pour ma part je vous jure, Marraine, que jamais je n’y ai eu recours et quand je jure quelque chose vous pouvez me croire. Mais cela doit avoir bien peu d’intérêt pour vous.
Vous vous êtes plainte d’être légèrement souffrante, mais cela n’a certes pas duré. Sans cela auriez-vous affronté un aussi long voyage ? Surtout n’allez pas tomber malade en route.
Ici on continue à tenir et à foncer parfois en attendant beaucoup mieux.
Durant tous ces temps-ci, ma chère Marraine, pensez bien à tous ceux qui se battent, plus que jamais.
Les 2 « gnons » que j’ai récoltés sont à peu près guéris. On va même demain ne plus employer de pansement.
Cela ne valait même pas la peine d’en parler.
Vous au contraire, si vous le voulez, racontez moi votre voyage puisque vous allez par monts et par vaux. Demeurerez-vous longtemps éloignée ? Où allez-vous ?
À mon tour de questionner et de devenir d’une indiscrétion !!
Mais les Marraines ne sont pas comme les filleuls tenues à garder le secret et elles peuvent dire autre chose que ce que relate le communiqué.
Soyez bonne, n’est-ce pas si vous n’avez pas très le temps, envoyez-moi seulement un petit mot.
Comme je ne sais exactement où vous allez je ne sais si je vais vous souhaiter de bien vous amuser et puis cela ne me regarde pas.
Plus et mieux que jamais, ma chère Marraine, je baise respectueusement votre main.

Marcel Moreau

4 octobre 1915

Où cette missive va-t-elle vous parvenir, ma chère Marraine ?
Êtes-vous encore à Lyon ? Avez-vous rejoint Paris ? Il y a si longtemps que j’ai causé avec vous !
Votre longue lettre m’est parvenue dans un des moments les plus terribles de cette guerre et c’est juste avant la charge que je l’ai lue. Avec elle je suis parti, comme avec un talisman et ce n’est qu’après, bien vivant, que je l’ai déchirée en mille morceaux sur la position boche fraîchement conquise.
Voulez-vous, petite Madame, que je vous raconte cette chaude affaire ? Elle vous ennuiera peut-être ; mais il faut bien que je la [conte - mot barré] dise à une oreille attentive et je craignais que les confidences de ces heures tragiques et belles causent de l’émoi à ma famille… alors c’est à vous Marraine que je dirai comment tout cela s’est passé.
Tous les journaux vous ont parlé de l’attaque du 25.
Nous l’avions pour notre part mûrement préparée.
L’artillerie tapa ferme mais ne détruisit pas (à cause de la contre-pente) tous les ouvrages des Allemands.
Un régiment chargea et fut arrêté par les mitrailleuses boches. Un second le suivit sans plus de succès.
C’est alors que l’ordre arrive le 27 au 282e de sortir à son tour.
La Cie que je commande la 23e, eut l’insigne honneur d’être désignée pour partir la 1ère.
Heure bien émouvante allez. Figurez-vous 200 poilus environ qui depuis 3 jours sont soumis à un marmitage intense et qui savent qu’ils vont bondir sur l’assaillant.
L’heure était fixée pour 13h30, à partir de midi je me faufilai de l’un à l’autre, donnant mes dernières instructions et serrant à tous la main… les montres sont réglées… Peu à peu les minutes avancent… un calme impressionnant… Tous les hommes fermes, résolus, admirables. 13h. Je me place au centre de ma Cie… 13h15 Je mets mes gants blancs. J’ai voulu jusqu’au bout être votre poilu chic… à 13h30 j’enjambe le parapet aussitôt suivi par tous, tous mes hommes. Notre élan entraîna tout le régiment.
Nous filons, nos clairons sonnent la charge… Je vole… autour de moi j’entends le sifflement des balles, je vois des braves qui tombent. Nous continuons, dépassons la 1ère tranchée boche, et nous arrêtons à la 2e où on se bat au corps à corps. Les flots assaillants succèdent aux assaillants de sorte que nous sommes en force, prêts à parer à toutes les contre-attaques.
Résultat un point culminant gagné qu’il fallait prendre à tout prix. Un nombreux matériel et 400 prisonniers de la Garde impériale, gars trapus arrivés de Russie.
Nous les avons eus, Marraine. Les braves, les braves types que j’ai !
Beaucoup hélas dorment leur dernier sommeil ! J’ai ramené 60 hommes, 2 sergents sur 10. Un de mes sous-lieutenants est tué, l’autre a la poitrine traversée.
Le colonel blessé, les 2 commandants tués. Mon ami l’avocat, tué chiquement à côté de moi debout sur la tranchée le revolver à la main… et moi, Petite Madame miraculeusement protégé. Je m’en suis tiré avec un bel éclat d’obus dans la nuque. On me l’a retiré. J’ai la tête toute emmaillotée de blanc et je suis reparti à la fête, parce que dans de tels instants le devoir d’un chef est, tant qu’il le peut, de montrer à ses hommes qu’il tient à eux.
Nous ne sommes pas encore retournés au repos, mais, après cet immense effort nous sommes en réserve dans des tranchées bien abritées.
Écrivez-moi, Marraine, je suis très seul, tous mes copains sont ou tués ou blessés et j’ai le cœur serré malgré notre victoire.
Je vous écris cette fois encore rue Bayen. Cela arrive-t-il plus vite ou dois-je écrire à Lyon à l’adresse donnée.

Au revoir petite Madame, ma chère Marraine je vous baise respectueusement la main.

Marcel MOREAU

À la date du 22 octobre 1915, le JMO du 282e R.I. note : « Mêmes positions. Continuation des travaux. À 7 heures, le capitaine Moreau, commandant de la 23e Cie est tué en allant reconnaître la sape conduisant à l’élément de tranchée conquis la veille.

Carton d’annonce du décès

Madame
En réponse à votre carte du 10 nov. J’ai le vif regret de vous apprendre que le Capitaine Moreau a été tué fin octobre. Il avait d’abord été blessé légèrement à la tête fin septembre sans avoir été évacué. Il continua son service puis fut frappé mortellement d’une balle à la tête en reconnaissant un petit poste.
Il fut ramené en arrière par nos soins et repose actuellement au cimetière de Villers-Chatel.
Recevez, Madame, l’expression de mes sentiments respectueux et distingués.
P. Jachiet
L’acte de décès est transcrit le 18 décembre 1915 sur le registre d’état civil de Joigny.